Opération

La question du travail : un enjeu citoyen



La préoccupation des différents initiateurs du projet est, bien sûr, la situation du chômage et ses conséquences, mais nous ne voulons pas enfermer le débat dans une dimension technique, et réduire cette démarche à la poursuite d’une solution miracle. Notre sentiment est que les questions posées à nos sociétés sont encore plus fondamentales et que la façon même dont elles peuvent être traitées est au moins aussi importante que les réponses qui pourraient être à notre portée.
Autrement dit, après plus de vingt ans d’aggravation du contexte socio-économique dans lequel nous vivons (en tout cas en ca qui concerne une partie importante des femmes et des hommes), ce qui fait problème, ce n’est plus seulement le chômage, ce sont bien sûr ses conséquences mais aussi le caractère ou l’apparence de fatalité et d’impuissance devant lequel nous nous trouvons et semblent se trouver aussi responsables et experts.
L’affirmation par ces derniers des “contraintes” et des “lois” et, par les politiques, de l’absence d’alternatives (dire qu’il n’y pas d’autre politique possible, n’est-ce pas avouer qu’il n’y a plus de politique du tout ?) nous dessine les traits d’un “monde ingouvernable”, figure qui nous paraît inacceptable en démocratie.
Dans cette perspective, et même si l’on peut dire rétrospectivement que nous avons pu avoir au fil des ans l’illusion d’une “crise”, qui en tant que telle serait dépassable (“sortie de crise”) par voie d’ajustements et par des mesures techniques appropriées (“gestion de crise╔ sacrifices et vieilles dentelles”), le brouillard de ces illusions se dissipe. Nous prenons de plus en plus conscience que, non seulement les différentes réponses envisagées et mises en ¤uvre depuis plus de vingt ans étaient inadaptées et insuffisantes, mais que la méthode même de la réponse d’en haut (par des plans, des mesures, des budgets) et de la rétroaction négative (réparer le système pour qu’il continue à fonctionner comme auparavant) était le signe du refus et de l’incapacité à transformer un ensemble de problèmes de société en débat, en réflexion et en action de cette même société.

Pour construire une “volonté commune”, une intelligence du présent et des perspectives
d’avenir, il faut d’abord introduire les éléments de connaissance, de réflexion et de dialogue qui les rendront possibles et cela demande du temps et des efforts : or, pour l’essentiel, ce travail reste à entreprendre, en tout cas dans le champ qui nous préoccupe.
En cela, le rôle des “experts”, c’est-à-dire concrètement de ceux qui peuvent apporter des éléments d’analyse, des outils et des propositions, est bel et bien d’alimenter le débat public et de s’adresser à ceux qui fondamentalement sont censés être les détenteurs de la décision et des choix en démocratie, c’est-à-dire╔ les citoyens. Cette formulation peut paraître tout à fait naïve (comme de croire qu’il puisse y avoir des “espaces publics” ou que la démocratie soit autre chose qu’une démission efficacement organisée) et pourtant, les événements récents, comme le fonctionnement de notre société depuis un certain nombre d’années, indiquent bien qu’on ne fait pas grand chose de solide sans ou contre ces citoyens1, que les options décidées en “petits comités”, ceux que l’on a pris la très mauvaise habitude d’appeler “les décideurs”, s’avèrent non seulement peu efficaces mais, de plus, fondamentalement perverses, en ce qu’elles aggravent les contradictions et les “fractures” qu’elles sont censées traiter.

Il nous paraît donc nécessaire que les différentes voix qui s’expriment pour avancer des analyses et des propositions se confrontent, en s’adressant et en échangeant directement et à travers les corps constitués de la société civile, qu’ils soient associatifs, militants ou professionnels, aux citoyens concernés que nous sommes tous par les questions de finalités, de valeurs, de sens, de répartition, de justice, de cohésion sociale╔
Il faut par ailleurs créer les espaces et les temps où ces débats, ces confrontations, ces interrogations, ces interpellations pourront s’exprimer. C’est une contribution à cet effort qui constitue l’ambition principale de notre projet.

Bernard Scemama
Directeur de recherche,
président de Savoir & Compétence