Association Internationale de Techniciens, Experts et Chercheurs 21 ter rue Voltaire - 75 011 PARIS Tél. : (33) 01 43 71 22 22 - Fax : (33) 01 44 64 74 55 Courriel : aitec@globenet.org |
* La question mondiale * Service public * Questions urbaines * Solidarité internationale |
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POINTS DE VUE ET CONTRIBUTIONS |
Les ambiguïtés du paradigme localiste |
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| Le développement
local urbain est depuis quelques années considéré
comme le remède miracle pour apaiser, en ville, les douleurs de
la mondialisation néo-libérale et adoucir la potion de lajustement
rigoureux imposé aux pays selon un modèle universel. Cest
un paradoxe : est-il apparent ou réel ? On sait en effet que les
grandes firmes multinationales ont leurs stratégies propres de localisation,
dans lesquelles la territorialisation de leurs investissements nest quun
élément de choix parmi dautres ; il repose fortement sur
la recherche déconomies de coûts de transaction, et se développe
selon une logique up / bottom. Et lorsque lentreprise Ford installée
à Saô Paulo licencie en quelques jours 15 000 salariés
brésiliens parce quelle a décidé, début 1999,
daller sinstaller dans le Nord-Est du pays, à Salvador, où
la main duvre locale est payée presque deux fois moins, on comprend
que la dimension territoriale est vue de manière complètement
extérieure aux problèmes du développement local urbain.
Cest le territoire contre la ville.
La question nest donc pas anecdotique, car elle incite à mettre au jour des enjeux qui peuvent être divergents, voire contradictoires, selon la posture méthodologique que lon adopte pour y répondre. Or cette posture nest productive de sens que si on cesse de construire une réalité sur mesure pour des projets modélisés et normatifs, à léchelon global puis local, et si on sefforce de restituer la « vraie vie » des sociétés et de leurs institutions. Une des raisons majeures de la complexité de la question, cest que la coopération internationale a reçu pour mission explicite dapporter son aide technique et financière à la globalisation des marchés et à la mondialisation. Dans les pays dintervention, elle a rempli pendant longtemps cette mission à un échelon centralisé, celui de lEtat, considéré comme le plus stratégique. Cependant, comme cela a été
montré ailleurs (1), dans la mondialisation, le développement
requiert lurbanisation, mais aussi : les villes sont considérées
comme étant au service du développement ; telles sont les
affirmations constamment formulées. Dans la mise en place des politiques
dajustement structurel, un volet important, et de plus en plus prioritaire
pour atteindre cet objectif, porte sur un agencement des pouvoirs centraux
et locaux jugé plus efficace par rapport aux objectifs de croissance,
notamment parce quil est censé pouvoir offrir localement aux investisseurs
étrangers de meilleures infrastructures daccueil et de gestion
économique. Dans cette optique, on peut dire que le local urbain,
inscrit dans la décentralisation, se présente comme un des
symptômes dune mondialisation « ajustée », qui
requiert une territorialisation de ses actions, à condition quelles
soient bien articulées à léchelon global. Les chantiers
de décentralisation ont été ouverts pour concrétiser
ce souci darticulation, selon une logique descendante très explicite.
En ce qui concerne les populations urbaines, jugées potentiellement
productives dans cette perspective mondialisée, la logique descendante
se traduit par une classique politique dintégration à la
ville, cest à dire à la société moderne :
lintégration par lurbanisation signifie la mise aux normes dune
citadinité universelle. Le succès de cette entreprise entre
dans les stratégies de localisation des investisseurs, pour lesquels
la notion de « pays à risque » reste un critère
essentiel du choix, comportant des considérations socio-culturelles
et politiques précises, mais qui napparaissent pas comme telles
dans les projets de développement.
Tout cela, cest la réalité vue den haut. Vu den bas, sur le terrain, que distinguons-nous ? Dun côté, nous constatons une grande effervescence, qui se traduit par la mise en uvre dactions de développement local, ou par lappui apporté à des initiatives inspirées par des mouvements souvent qualifiés de « populaires ». On voit alors cette échelle micro-sociale comme le creuset de nouvelles formes de développement et dune construction par le bas de la démocratie. Une démocratie parée de toutes les vertus car elle correspondrait à une logique « bottom up », réalisant le rêve du communautarisme. La population est mobilisée ; appuyée par des ONG, généralement internationales, elle participe à son développement. Small is beautiful ! Dun autre côté, alors que la mondialisation nécessite une mobilisation de toutes les ressources humaines et matérielles disponibles, on observe quune partie croissante des populations reste désespérément en dehors du processus, plongée dans le dénuement et la précarité. Considérées uniformément comme pauvres, ces couches urbaines sont lobjet dune attention particulière, à travers des mesures rassemblées dans le terme très général de « lutte contre la pauvreté », qui constitue de plus en plus la base idéologique du développement local. Dès lors, pour avoir une grille de lecture qui puisse devenir un meilleur guide pour laction, il nous paraît nécessaire de regarder ce que sont les pratiques citadines réelles pour juguler la précarité et le dénuement. Il convient en effet dobserver empiriquement comment se structurent ou se restructurent des sociétés urbaines singulières, là où frappe le plus fortement la mondialisation ajustée et ses conséquences, en termes de chômage et de nouvelle précarité. Face à des Etats affaiblis, à la fois parce qu'ils ont le plus souvent fait la preuve du caractère prédateur de leurs dirigeants, et parce qu'ils dépendent du fonctionnement de marchés financiers dont la rationalité échappe au commun des mortels, la société urbaine adopte généralement deux types de réaction, qu'on peut analyser par référence à Albert O. Hirschman (2) : des émeutes parfois violentes - les émeutes de la faim - ou des mouvements sociaux plus ou moins organisés d'expression syndicale et/ou politique, constituent la réaction de "prise de parole" collective (« voice ») de ceux qui avaient jusqu'alors été considérés comme des agents économiques individualisés et indifférenciés ; par ailleurs, de manière concomitante ou non, on voit des fragments de la société urbaine qui se réorganisent pour inventer des mécanismes de survie, et qui viennent fortement gonfler le secteur informel de léconomie. Ces situations expriment bien ce que Hirschman appelle la "défection" (exit). Délaissant la modernité officielle et ses institutions fragiles, ce secteur se structure en dehors de règles et de cadres institutionnels, ceux de la bonne gouvernance, dans lesquels il ne peut pas entrer. Il sorganise solidement, notamment à travers des réseaux commerciaux et des circuits de crédit informels et internationaux, échappant largement au contrôle de l'administration douanière et fiscale, lorsqu'il ne s'agit pas d'activités connectées avec la délinquance internationale. Et ces groupes sont dautant plus puissants quil se mondialisent eux aussi, défiant municipalités et autres collectivités locales, que des opérations de décentralisation incomplètement menées - le transfert des moyens, dans la majorité des cas, naccompagne pas le transfert des responsabilités - laissent complètement démunies face à ce mouvement de grande ampleur. C'est la société contre le néo-libéralisme. C'est une fraction croissante de la population urbaine, dans les métropoles des PED secouées par les crises financières à répétition. Nous sommes ici dans des formes de dissidence par rapport à l'Etat et au contrat de citoyenneté, proche de la marginalisation délinquante. Cette dissidence est particulièrement nette lorsque ces activités donnent lieu à un absentéisme important des salariés du secteur formel, et des fonctionnaires notamment, comme on a pu le constater récemment à Dakar (3). Il ne sagit plus là du classique secteur informel de « léconomie de bazar », mais de couches moyennes gagnées par linformalité et lirrégularité. Certains replis identitaires servent à masquer ce type dévolution, qui pourtant commence à se faire remarquer à travers des signes visibles dun enrichissement matérialisé dans des quartiers plus ou moins privés, eux aussi en situation de quasi-dissidence par rapport à la ville et à son organisation spatiale. Cette économie bien réelle a aussi ses règles, bien sûr, et ses mécanismes de redistribution ; elle produit aussi ses mécanismes internes dinégalités sociales, violentes parce quincontrôlées, donc sauvages au sens propre du terme. On ne parle pas de ce fragment de la société urbaine dans les réunions internationales qui traitent de laide au développement : cette nouvelle économie informelle a pourtant, dorénavant, ses laissés pour compte, en nombre peut-être aussi important que ceux de léconomie « moderne ». Il sagit là de bien
autre chose que des mécanismes dexclusion ou de pauvreté
qui sont censés décrire la réalité, et que
les projets de développement local aideraient à juguler.
On sort ici de la logique de lintégration à un universel
de la modernité par lurbanisation, qui effectivement ne permet
daborder la question de la non-intégration quen termes dexclusion
sociale, alors que la réalité quon commence à identifier
sur le terrain, a peut-être plutôt à voir avec une non-affiliation
sociale pour beaucoup, et à une désaffiliation sociale pour
dautres.
Il convient également danalyser les pratiques de développement qui se sont construites à partir dinitiatives réellement locales. Mais un écueil de caractère déontologique est à éviter : ces pratiques, si elles ont fait la preuve de leur efficacité, comme cest le cas à Porto Alegre au Brésil (4)4, attirent irrésistiblement, dès quelles sont identifiées, laide extérieure ; à partir de ce moment elles risquent de rentrer dans la logique up / bottom évoquée plus haut, grâce à un mécanisme de récupération dont les organismes daide au développement ont lhabitude. Pour éviter cet écueil, il faut réintroduire la dimension politique dans lanalyse des pratiques citadines. Il faut dabord considérer ces initiatives pas seulement à leur échelle locale, mais dans leur contexte régional et national. On comprend ainsi que des actions comme celles du budget participatif à Porto Alegre nont pu sinstaller que dans le contexte de la re-démocratisation de la fin des années 80 qui a vu se développer à léchelle nationale un puissant mouvement pour la réforme urbaine, qui a entraîné le vote dun article définissant dans la Constitution de 1988 quelques règles de gestion urbaine démocratique. Dautre part il faut admettre à nouveau que les groupes sociaux engagés dans des actions de développement local urbain ne sont pas aseptisés, mais ont des enjeux souvent antagoniques, des représentations différentes de lintérêt général et de sa déclinaison locale. Les conflits sociaux sont forts au Brésil, parce que la société civile existe dans sa dimension politique. Les pratiques de clientélisme social et politique existent au Brésil : alors quelles sont combattues par des forces conscientes du danger quelles représentent, elles risquent dêtre confortées par des projets dits de développement communautaire qui entrent dans la stratégie de la compassion, au cur de la logique intégratrice de lutte contre la pauvreté. Tout cela pèse sur les pratiques de développement local. Il est donc aussi de la responsabilité des chercheurs de montrer que le conflit social nest pas apaisé par la lutte contre la pauvreté, qui soigne les symptômes mais qui ne guérit pas le mal des inégalités sociales. Le désajustement social entraîné par lajustement structurel nest pas jugulé par cette méthode. Pour toutes ces raisons évoquées brièvement, il faut lucidement réintroduire dans lanalyse des projets de développement local les notions dincertitude et de risque, ce qui échappe bien sûr à la sacralisation de la participation, associée étroitement au développement local, autre thème dune rhétorique quHirschman qualifie volontiers de réactionnaire (5). Il faut donc abandonner lidée que « small is beautiful » par principe. A la rigueur il ne lest que dans lexacte mesure où le sont léchelon national et mondial. Ce qui est dit ici procède
dune analyse critique, bien nécessaire pour déboucher sur
une position progressiste, celle qui fait effort dobjectivité,
et qui évite de construire une pseudo-réalité faite
pour plaire et pour oublier « la vraie vie ». Cest seulement
ainsi quon peut rencontrer une réalité bien concrète
marquée par des avancées et des reculs, des conflits et des
compromis où sinventent les dispositifs plus ou moins démocratiques
dune régulation sociale dans une logique sans doute de nouveau
intégratrice, mais non déterminée par une norme universelle
imposée. Il faut donc construire léconomie politique du
développement. Le débat est ouvert, y compris chez les économistes,
et même à la Banque mondiale.
1- Cf. notamment Annik Osmont
: La Banque mondiale et les villes. Du développement à
lajustement, Paris, Ed. Karthala, 1995.
2- Cf son ouvrage : Face au déclin des entreprises et des institutions, Les Ed. ouvrières, Paris, 1972, traduction française de Exit ?Voice and loyalty, responses to decline in firms, organizations and states, Ed. Cambridge, Mass., USA, 1970. 3- Cf., notamment, l'enquête menée et publiée par le quotidien "Le soleil", n° du vendredi 11 décembre 1998, pp. 9, 10, 11. On peut y lire, notamment : "Ces dernières années, des pays comme l'Allemagne, l'Espagne, les Etats-Unis, l'Afrique du sud, la Turquie, l'Italie, l'Arabie saoudite sont devenus des points de chute où s'est aiguisé l'appétit mercantile des "Modou-modou", principalement des femmes dont une bonne partie est constituée d'enseignantes et de secrétaires". Et le journaliste de conclure : "l'informel a petit à petit cannibalisé le secteur formel". 4- Il sagit de linitiative connue sous le nom de Budget participatif. Cf. notamment : Rebecca ABERS, « La participation populaire à Porto-Alegre, au Brésil », in Les Annales de la recherche urbaine, n° 80-81, Les gouvernances, METL, Décembre 1998. 5- Alfred O. HIRSCHMAN :
Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Ed.
Fayard, coll. « Lespace du politique », Paris, 1991
Annik Osmont, Mars 2000 |
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