| Que fait encore la France
au Sénégal ?
EXCELLENCE, au moment où
le Président de la République, Me Abdoulaye Wade vient d'achever
à Paris une visite officielle pendant laquelle ont été
magnifiées " l'étroitesse et l'excellence des liens " entre
nos deux pays, souffrez que, au rebours des usages diplomatiques auxquels
vous êtes plus habitué, je vous pose à contre-courant
une question brutale. La question est la suivante : que fait encore la
France au Sénégal ?
Je partirai d'un fait simplement
anecdotique. Père d'un élève en classe de Première,
sélectionné par son lycée avec cinq autres jeunes
sénégalais pour assister, dans le cadre des Ecoles Associées
de l'UNESCO, à la " Rencontre internationale de la Fraternité
: le sport au service de la culture et de la paix " qui se tenait à
Dinard et Saint-Malo, en France, du 12 au 17 juin 2001, j'ai été
étonné de voir avec quel acharnement vos services consulaires
ont tenté, jusqu'au dernier moment, de leur refuser un visa. Malgré
la lettre officielle de la Commission Nationale Française pour L'UNESCO,
datée du 16 mai 2001 à Paris, confirmant l'invitation et
la prise en charge intégrale pour le voyage comme pour le séjour
de ces jeunes, dont le plus âgé n'a pas encore dix-sept ans
et le plus jeune à peine quatorze, malgré les coups de fil
et les fax des autorités françaises de tutelle et les multiples
démarches de leurs homologues sénégalaises, l'Ambassade
de France à Dakar a multiplié les tracasseries de toutes
sortes au point de ne laisser partir la délégation que le
mercredi 13 juin au soir, qui arrivera donc à Saint-Malo trois jours
après l'ouverture de la rencontre et deux jours avant sa clôture
!
Mais le plus incompréhensible,
c'est qu'en plus des justifications officielles, on aura tout demandé
: une autorisation de délégation parentale au profit de la
personne chargée d'encadrer la délégation et une autorisation
de voyage à l'intention des autorités consulaires, signées
par le père, le tout " certifié conforme " dans un commissariat
de police. Puis convoqués à la Commission nationale du Sénégal
pour l'UNESCO le mercredi 13 juin à 10 heures pour un " briefing
" (j'ai cherché l'équivalent français de cet anglicisme,
mais il semble qu'il n'y a en pas...) avant le départ des enfants
prévu dans la soirée, les parents ont appris avec stupéfaction
que l'Ambassade de France posait de nouvelles conditions, demandant le
même jour, pour délivrer les visas, une autorisation parentale
signée cette fois-ci par la mère, une attestation d'inscription
pour l'année scolaire en cours et une attestation de pré-inscription
pour l'année 2001-2002 délivrées par leurs établissements
d'origine, ainsi que la présence des intéressés devant
ses services, le tout avant midi !
Les pères sont partis
à 10 h 30 à la recherche des " mères " qui pour la
plupart étaient au travail ou en train de faire les courses, pour
faire signer ce document et trouver un commissariat de police où
le faire certifier, étant entendu que le service ouvert à
cet effet s'arrête à 11 H, pendant que les agents de la Commission
couraient d'établissement en établissement aux quatre coins
de Dakar et de sa banlieue pour les attestations scolaires. Personne ne
sait par quel miracle tous les papiers ont pu être rassemblés
dans les délais et comment les enfants, qui ont encore dû
attendre près de trois heures devant les grilles du consulat de
France avant d'être reçus, ont pu finalement s'envoler vers
Paris à 23 H.
Car on a appris par la suite
que le consulat a exigé au dernier moment que les visas soient payés,
alors que l'UNESCO pour cette rencontre entre jeunes préconisait
l'exonération complète et a même tenu à rembourser
à la délégation sénégalaise les sommes
versées.
Est-il acceptable, Excellence,
que la première leçon donnée par la France à
ces enfants qui prennent contact avec elle pour la première fois,
conviés en plus à une rencontre sur la fraternité
dans un pays qui en a fait sa devise, soit celle de la xénophobie,
de l'intolérance et du mépris ?
Aussi zélés
soient-ils, vos fonctionnaires barricadés derrière leurs
guichets et leurs textes peuvent-ils penser un seul instant que ces " gosses
" dont certains n'avaient pas encore terminé leurs compositions
semestrielles et que leurs parents n'ont laissé partir qu'avec une
extrême réticence, s'évanouiraient dans la nature à
peine arrivés comme l'a fait, paraît-il, une délégation
africaine qui n'est jamais arrivé à Saint-Malo, une partie
s'étant volatilisée à l'escale de Rome, la deuxième
à l'aéroport de Roissy ?
Mais ces enfants-ci ont
été choisis parmi les meilleurs de leurs écoles et
leurs parents rêvent sans doute pour eux d'un autre avenir que celui
de sans-papiers condamnés à se terrer dans un HLM lépreux
de Garges-lès-Gonesse. Il fallait d'ailleurs les voir à leur
descente d'avion au retour, médailles de l'UNESCO autour du cou
et superbe coupe à la main, fiers comme des olympiens triomphants,
pour comprendre qu'ils n'étaient certainement pas partis pour rester
et que l'envie de voir la tour Eiffel les grisait bien moins que l'ivresse
d'un simple baptême de l'air. Dommage que quand ils se sont présentés
au consulat pour bien montrer qu'ils étaient de retour, il n'y ait
eu que les gendarmes français pour les recevoir.
Et puis, si on ne veut pas
s'arrêter à ces considérations factuelles, comment
justifiez-vous, Monsieur l'Ambassadeur, que vos services se moquent si
ouvertement des lois et règlements de notre pays, en faisant signer
par exemple à des officiers de police judiciaire des papiers qui
n'ont aucune valeur légale, tant il est vrai qu'au Sénégal
la puissance paternelle est exclusivement du ressort du père qui
ne peut en être dépouillé ou la déléguer
volontairement que par l'intermédiaire d'une procédure judiciaire
particulièrement complexe ? Qu'ils fassent délibérément
établir des actes fictifs, comme les attestations de " pré-inscription
" qui n'existent pas dans nos établissements d'enseignement public
? Et tout cela en fin de compte pour un visa de six jours, qui ne couvrait
même pas la durée de leur séjour, car lors de leur
départ de Paris décalé de deux jours en raison du
retard initial, ces jeunes voyageurs étaient déjà
depuis près de vingt-quatre heures en situation irrégulière
sur le territoire français. En cas de contrôle, nous les aurait-on
ramenés scotchés et bâillonnés dans quelque
charter fantôme ?
Nous savons clairement,
Excellence, que vous ne voulez plus de nous dans votre pays. C'est une
constante dans la position des gouvernements qui se sont succédés
à Paris depuis plus de deux décennies, quelle que soit par
ailleurs leur coloration idéologique, et ce n'est pas seulement
par la bouche bavant la haine de Monsieur Le Pen, c'est d'abord dans le
camp de la rose au poing même, que l'un des plus grands symboles
du socialisme en France, Michel Rocard, a déclaré que " la
France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ". En oubliant
peut-être trop rapidement que c'est cette même France qui,
au lendemain de la deuxième guerre mondiale et pendant près
de trente ans, a appelé par caravanes entières des bras de
toutes ses possessions, des Berbères de Kabylie aux Bamiléké
du Cameroun, en passant par les Soninké de la vallée du fleuve
Sénégal et les Bambaras de Koulikoro, pour reconstruire ses
usines, ses routes, ses HLM et reconstituer les richesses qu'elle se refuse
aujourd'hui à partager avec tant de mesquinerie ! Au point de murer
ses frontières, vider ses foyers d'immigrés, affréter
des charters entiers de nègres entravés et muselés
comme aux temps maudits de la traite. Et de décourager les voyageurs
en les humiliant et en les brutalisant dans ses consulats et ses aéroports.
Au mépris quelquefois des règles diplomatiques les plus élémentaires,
comme lorsque le président de l'Assemblée nationale du Sénégal,
deuxième personnage de l'Etat, en mission officielle et accompagné
d'une délégation ministérielle, a été
chassé comme un chien galeux du salon d'honneur de Roissy, alors
que, vous le savez bien, des culs-terreux échappés par on
ne sait quelle combine de leurs garrigues brûlées (ah oui,
chacun aussi a sa " brousse " !) se prélassent à longueur
de journée dans le salon présidentiel de l'aéroport
Léopold Sédar Senghor, après s'être fait présenter
les armes.
D'ailleurs, il est intéressant
de noter que, comme par un effet de correspondance, pendant que vous fermez
les portes de l'Hexagone à nos compatriotes en baissant tout autour
un implacable " rideau de fer ", la communauté française
résidant au Sénégal elle aussi se recroqueville sur
elle-même comme elle ne l'a jamais fait, retrouvant les réflexes
grégaires et d'exclusion qui dans le temps ont profondément
marqué la petite société coloniale. Ainsi, s'il n'y
a plus à Dakar une " ville européenne ", comme on appelait
alors les quartiers résidentiels habités exclusivement par
les Blancs, vous avez quand même vos espaces de vacances et de loisirs
réservés, sur le modèle de l'ex " Club Aldiana " de
la Petite Côte, propriété il est vrai d'une société
allemande, et jadis " interdit aux nègres ", vos autobus spéciaux,
qui n'ont rien à voir avec les épaves roulantes de " Dakar-Dem-Dikk
", vos propres hôpitaux, ayant déserté " Principal
", désormais envahi par les " indigènes ", pour le centre
médical ultramoderne de la Marine française et quelques cliniques
de très haut de gamme, ainsi que vos " écoles françaises
", lycée ou ancienne institution " confessionnelle " sur l'avenue
de la République, quasiment interdite aujourd'hui aux jeunes Sénégalais,
sous couvert pudique de " programme français ".
Excellence, les élèves
de ma génération ont côtoyé dans les écoles
primaires du Point-E, les lycées des quartiers populaires, Blaise
Diagne de Fass Paillottes ou Gaston Berger de Sam-Kaolack, les " petits
camarades " venus du Languedoc, d'Aquitaine, du Nord, de Bourgogne et de
Bretagne, jolies petites taches de rousseur sur large fond noir. Les deux
" Ecoles Franco-Sénégalaises " de Fann et du centre-ville
que vous vous apprêtez à fermer pour " raisons budgétaires
", où Mamadou apprend l'histoire de Charlemagne et la carte de la
Normandie et Stéphanie celle du bassin arachidier et la résistance
de Lat-Dior à la pénétration française, où
petits Japonais ou Coréens des ambassades voisines viennent à
l'occasion jeter sur Gorée et le pont Faidherbe un regard bridé,
sont sans doute les derniers lieux où il est encore possible de
voir s'entrelacer affectueusement dans les jeux de marelle jolies nattes
blondes et " petites queues " noires (c'est le nom de tresses sénégalaises
pour enfants), sans oublier ces adorables " traits d'union ", robusta corsé
d'un côté, crème fraîche de Normandie de l'autre,
les uns et les autres annonçant l'humanité de demain qui,
comme l'arc-en-ciel, se déclinera sur toutes les couleurs.
Comment pouvez-vous détruire
sans regret ces merveilleux espaces d'intégration et de tolérance,
pour mettre frileusement à l'abri vos petits chérubins, de
l'autre côté de la stèle Mermoz, derrière ce
hideux blockhaus qui porte si mal le nom de celui qui a passé sa
vie et l'a perdue en liant les deux mondes, le Nord et le Sud ? Dans la
partie australe de notre continent, en pays afrikaner, cette planification
d'un " développement séparé " des races avait un nom,
honni de par le monde : " apartheid ". Qui veut donc, sur cette terre métisse
de Senghor et des signares, où le Sine et la Seine se saluent, marcher
à nouveau sur les sentiers sinistres de Boers ?
Monsieur l'Ambassadeur, le
Sénégal représente-t-il désormais si peu pour
la France ? Qu'est-ce qui a tant changé, pour que le pays qui a
partagé avec le vôtre tant de pages d'histoire, " de Richelieu
à François Mitterrand " pour reprendre le sous-titre de l'excellent
livre de Pierre Biarnès, Les Français en Afrique Noire, qui
lors de la Révolution de 1789 envoya un " cahier de doléances
" à l'intention des Etats-Généraux, qui suite à
la Révolution de 1848 vit deux de ses villes, Saint-Louis et Gorée,
érigées en communes françaises, leurs habitants devenant
des citoyens français de plein droit, et fit élire ainsi
pour la première fois un député africain au Parlement
métropolitain en la personne du métis Durand-Valentin, occupe
aujourd'hui si peu de place dans votre cœur et dans votre esprit ?
1. QUE SERAIT LA FRANCE
SANS NOUS ?
Pour revenir à ma
question de départ, je la diviserai en deux dont la première
est celle-ci : que serait la France sans nous ? " Nous ", c'est-à-dire
le Sénégal en particulier, l'Afrique d'une façon plus
générale et plus universellement encore tous les pays, toutes
les nations dispersés aux quatre coins de la planète, des
bancs de hareng de Terre-Neuve aux rochers nus de la Terre de feu, de Diego
Suarez à l'atoll de Mururoa, et qui, d'une manière ou d'une
autre, à un moment ou à un autre, ont permis à la
France, depuis que Christophe Colomb a découvert le Nouveau Monde
et Magellan fait le tour de la terre, d'asseoir son empire politique et
sa puissance économique.
Ne croyez-vous pas que nous
avons assez payé, pour mériter un peu plus de considération
de la France ?
Ce fut peut-être la
faute à Colomb, ou à celui-là qui découvrit
le gouvernail, qui vous permirent de jeter toutes vos forces dans le commerce
maritime au centre duquel fut, dès le XVe siècle, la traite
des nègres. La France, à côté des Portugais,
des Hollandais, a participé au pillage de notre continent, qui a
été systématiquement vidé de sa sève
nourricière, sur plus de trois cents ans, par dizaines de millions,
jeunes filles nubiles en pleine fécondité, hommes dans la
fleur de l'âge, destinés aux champs de canne des Antilles,
de coton et de maïs de la Virginie ou du Tennessee, aux plantations
de café de Sao Paulo ou aux mines d'or de Belo Horizonte. Qui regarde
l'Amérique noire d'aujourd'hui, ses superbes athlètes, ses
basketteurs qui tutoient le ciel, ses footballeurs puissants, fruits glorieux
des " pièces d'Inde " et des nègres-boucs gavés de
haricots et excités à la purée de piment, voit que
c'est le meilleur de notre continent, caïlcédrats des forêts,
gazelles et pachydermes des savanes, qui nous a été volé.
Quel peuple se serait relevé d'une telle saignée ?
Ce ne fut pas tout. A côté
de la traite, appliquant l'idée d'un de vos plus grands théoriciens
économiques, Colbert, dont la doctrine sur l'Etat est qu'" il n'y
a que l'abondance d'argent qui fasse la différence de sa grandeur
et de sa puissance ", que cet argent " il faut le prendre aux Etats voisins
" et qu'" il n'y a que le commerce seul, et tout ce qui en dépend,
qui puisse produire ce grand effet ", vous avez très tôt jeté
toutes vos forces dans la conquête de nouveaux espaces, en créant
des colonies. La légende veut, concernant principalement notre pays,
que ce fût un jour de Noël 1364 que des marins dieppois jetèrent
l'ancre pour la première fois dans la baie de " Rio Fresco ", aujourd'hui
Rufisque, puis longèrent la côte jusqu'en Sierra Leone d'où
ils ramenèrent beaucoup de " morfi " (ivoire) et de " malaguette
" (poivre), suivis plus tard d'armateurs normands, basques, bretons qui
prirent d'assaut la " Côte-de-l'Or ", de la Côte d'Ivoire actuelle
jusqu'au Ghana, puis la " Côte-des-Esclaves " du Togo jusqu'en Angola.
Fort-St-Louis-du-Sénégal fut lui-même fondé
en 1659 et la Compagnie du Sénégal, créée en
1672, vit ses privilèges commerciaux étendus des côtes
du Sénégal jusqu'au Cap de Bonne Espérance, en plus
du monopole de la traite sur les Antilles françaises.
Ainsi, jusqu'au décret
du député de la Martinique et de la Guadeloupe, Victor Schoelcher,
qui abolit l'esclavage le 27 avril 1848, d'où croyez-vous, Excellence,
qu'est venue la richesse de la France, sinon du commerce du " bois d'ébène
" et de ses dépendances, abattu par forêts entières
et transporté par fond de cale vers un monde si lointain ?
Sur quoi pensez-vous que
les villes de Nantes, de Bordeaux, du Havre, de La Rochelle, de Rouen,
leurs ports et leur arrière-pays, ont fondé leur fortune,
sinon sur le sang des Nègres, vidé par flots ininterrompus,
110 000 en 1815, 125 000 en 1825, 135 000 en 1835 ? Combien d'aventuriers
et de petites gens, partis sans rien de ces villes, avec de la verroterie,
quelque mauvaise " filature ", un peu de bimbeloterie, ont bâti rapidement
sur nos côtes quelques empires commerciaux dont les noms ont bercé
jusqu'à notre jeunesse, les " Maurel & Prom ", " Vezia ", "
Tesseire ", " Peyrissac ", " Devès & Chaumet " ? Il est vrai
qu'en retour l'un des Maurel, Hilaire de son prénom, nous a laissé
ce sarcloir traditionnel à long manche en bois (la " hilaire ")
que connaissent tous les paysans du Djolof et du Saloum et la culture de
la " pistache de terre " qui allait devenir notre principale richesse agricole.
La lettre que les Saint-Louisiens envoyèrent à Paris pour
demander la nomination de Louis Léon César Faidherbe comme
gouverneur en 1854 atteste en tout cas de l'importance de notre pays dans
le développement de votre nation. Elle disait ceci :
" (...) Le Sénégal
n'est pas un comptoir comme on affecte dédaigneusement de le dire,
mais bien une véritable colonie ; non pas une colonie comme la Martinique,
la Guadeloupe et la Réunion..., mais une colonie qui commande à
un vaste continent... " Mais tout ceci semble bien loin maintenant, n'est-ce
pas ?
D'autre part, quand on parle
de " balkanisation " de l'Afrique, de frontières artificielles,
d'entités économiquement non viables, de guerres ethniques,
pourquoi oublie-t-on de dire que ceci est là la conséquence
la plus immédiate du partage systématique du continent africain
par les puissances occidentales dont la France était l'une des toutes
premières ? Le Congrès de Berlin qui s'ouvrit le 26 février
1885, " au nom de Dieu Tout-Puissant ", en présence des représentants
de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Belgique, du Danemark, de l'Espagne,
des Etats-Unis, de la France, du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande,
d'Italie, des Pays-Bas, du Portugal, de toutes les Russies, de Suède,
de Norvège etc., pour, dit le préambule, " régler
dans un esprit de bonne entente mutuelle les conditions les plus favorables
au développement du commerce et de la civilisation dans certaines
régions de l'Afrique (...) et prévenir les malentendus et
les contestations que pourraient soulever à l'avenir les prises
de possession nouvelles sur les côtes de l'Afrique ", consacra cet
extraordinaire éclatement. Et ainsi, de Berlin à Fachoda,
faisant mieux que les Crétois aux Cyclades et sur les côtes
du Péloponnèse, les Phéniciens de Tyr et de Sidon
ou les Ioniens et les Doriens en Asie Mineure, vous vous êtes partagé
entre faux frères européens, comme hyènes affamées
lors d'une curée, la dépouille sanguinolente du grand gisant.
Français de Tunis au Golfe du Bénin et du Sahara aux forêts
du Congo, Anglais plus au sud et au Levant, Italiens en Ethiopie et en
Tripolitaine, Belges au Congo, Portugais de part et d'autre du Capricorne,
Allemands dans quelques poches du Centre.
Quel peuple aurait survécu
à un tel dépeçage, à tant de bigarrures de
langues, de cultures, de religions, de façons d'être et de
façons de faire ? Et parce que comme le reconnaît à
juste titre le duc de Choiseul, un de vos théoriciens de l'expansionnisme
colonial, " les colonies fondées par les diverses puissances de
l'Europe ont toutes été établies pour l'utilité
de la métropole ", de Marseille à Bordeaux, de Nantes au
Havre, votre économie, votre commerce, vos ports, et au-delà,
votre civilisation ont prospéré grâce aux oléagineux
du Sénégal, à l'or du Soudan, à la bauxite
de Guinée, à l'okoumé du Gabon, au fer de Zouérate,
aux cadavres putréfiés que le travail forcé a semés
par milliers sur la ligne meurtrière du Dakar-Niger.
Ne voyez-vous donc pas, Excellence,
dans ce qui fit votre grandeur la raison suffisante du désastre
dont dans mille ans encore nous ne nous serons pas totalement relevés
? Ou bien continuez-vous à penser qu'il ne s'agissait là
que d'une " mission civilisatrice " de l'Occident, sinon d'" humanisation
" de peuples qui n'étaient pas encore sortis de l'animalité
?
Il est vrai que certains
de vos plus grands théoriciens peuvent inspirer un tel point de
vue. Le premier, c'est le comte de Gobineau qui, dans son Essai sur l'inégalité
des races humaines, a ravalé les Nègres au bas de l'échelle
de l'humanité. On ne peut ne pas rappeler ces lignes que personne
ne peut gommer quand, parlant de la race noire, il écrit : " soit
qu'on la considère dans les régions brûlantes du midi
ou dans les vallées glacées du septentrion, elle ne transmet
aucun vestige de civilisation, ni présente, ni possible. Les mœurs
de ces peuplades paraissent avoir été des plus brutalement
cruelles. La guerre d'extermination, voilà pour leur politique ;
l'anthropophagie, voilà pour leur morale et leur culte. Nulle part,
on ne voit ni villes, ni temples, ni rien qui indique un sentiment quelconque
de sociabilité. C'est la barbarie dans toute sa laideur, et l'égoïsme
de la faiblesse dans toute sa férocité. L'impression qu'en
reçurent les observateurs primitifs, issus d'un autre sang (...)
fut partout la même, mêlée de mépris, de terreur
et de dégoût. Les bêtes de proie semblèrent d'une
trop noble essence pour servir de point de comparaison avec ces tribus
hideuses. Des singes suffirent à en représenter l'idée
au physique, et quant au moral, on se crut obligé d'évoquer
la ressemblance des esprits de ténèbres ".
Voilà peut-être
la raison pour laquelle dans vos rues, on insulte encore aujourd'hui les
Nègres en leur demandant de " retourner sur leurs arbres ". Et qui
ne voit que cette théorie " scientifique ", de Colbert à
Faidherbe, a longtemps guidé vos explorateurs, vos négriers,
vos colons, jusqu'à vos missionnaires ?
Comment comprendre autrement
le plaidoyer de Jules Ferry, héritier en partie de Gobineau, dont
une rue de Dakar portait encore le nom il y a si peu, qui lors du débat
sur la politique coloniale à la Chambre des Députés
le 28 juillet 1885, abordant le " côté humanitaire et civilisateur
de la question ", déclara : " les races supérieures ont un
droit vis-à-vis des races inférieures. Je dis qu'il y a pour
elles un droit parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir
de civiliser les civilisations inférieures... ". Tant de mépris
pour notre race qui nous a valu trois siècles de traite esclavagiste
et deux autres de domination coloniale implacable ne vous a pourtant pas
empêché de l'appeler à votre secours aux heures les
plus sombres de votre histoire. Ainsi après la canne et les plantations
de coton, vous nous avez encore fait traverser à fond de cale des
mers inconnues pour régler vos sanglantes disputes. Et guêtrés
et harnachés comme des zouaves, nous étions avec vous dans
la neige boueuse des tranchées de la Marne, nous étions devant
vous, premiers remparts devant les canons ennemis et derniers hommes debout
sur les champs de lave et de fer de Verdun et de la Somme. Et une deuxième
fois, avant même d'entendre l'Appel du 18 juin, alors que nombre
de vos concitoyens se commettaient avec le régime de Vichy et son
" ordre nouveau " et que Paris offrait généreusement fêtes
et femmes aux Teutons triomphants, nous avons répondu en chantant
dans notre parler " petit-nègre " aux accents colorés de
la savane : " Franchie, nous woilà ! ".
Nous étions ainsi
à Sedan en 40, quand les Panzer allemands enfoncèrent la
Ligne Maginot pour traverser les Ardennes, mettant toute la France à
leur merci. Nous étions aussi au Sahara en 41, avec le valeureux
général Leclerc, quand ses chars menaient des raids audacieux
sur les oasis de Koufra, et toujours avec lui en 42, quand sa colonne intrépide,
ayant fait jonction avec la VIIIe armée de Montgomery, auréolé
de sa victoire sur Rommel à El-Alamein, s'ébranla victorieusement
vers Tobrouk, Bir Hakeim, Tripoli et Tunis. Et nous étions de nouveau
présents sur le front de feu de Normandie en 44 pour enfoncer les
lignes allemandes à Avranches, présents enfin à l'Arc
de Triomphe, le 26 août 1944, dans Paris libéré. Connaissez-vous
suffisamment votre propre histoire, Excellence ? Connaissez-vous bien notre
histoire commune ? Que croyez-vous donc que fut le prix du sang noir versé
sur les terres blanches, morts sans sépulture aux corps désarticulés
et dont les âmes en peine viennent encore les nuits sans lune hanter
nos concessions ? Nous ne demandions pas une place à la tombe du
Soldat inconnu, même pas quelque monument dans vos champs de bataille,
par contre nous eûmes à Thiaroye-sur-Mer notre Oradour-sur-Glane,
quand vos fantassins aveugles fusillèrent dans leur sommeil des
dizaines de soldats nègres, tirailleurs " Congo ", " Niger ", "
Dahomey ", tirailleurs " Sénégal ", comme ces frères
d'armes liés par le pacte du sang s'appelaient dans leurs idiomes,
et tout cela pour quelques primes de guerre légitimement revendiquées.
Et l'enfant de Joal de demander du fond d'un cœur meurtri : " Prisonniers
noirs je dis bien prisonniers français, est-ce donc vrai que la
France n'est plus la France ? Est-ce donc vrai que l'ennemi lui a dérobé
son visage ? Est-ce vrai que la haine des banquiers a acheté ses
bras d'acier ? Et votre sang n'a-t-il pas ablué la nation oublieuse
de sa mission d'hier ? " Qu'avez-vous donc répondu à cet
exorde ? En réalité vous aviez oublié mais nous, nous
avions déjà pardonné.
Au point de vous suivre
encore, pour servir vos funestes desseins coloniaux, dans le djebel algérien,
quand vous torturiez à mort les fellaghas muets et humiliez leurs
femmes pures en leur faisant exhiber, pour laisser-passer, un " pubis non
rasé " ; ou dans l'enfer moite de la cuvette de Dien Bien Phû,
face aux Viets invisibles ainsi que des spectres, et avant ou après,
nous ne savons vraiment plus très bien, sur la Grande Île,
dans les rizières d'Antananarivo et de Fianarantsoa où encore
aujourd'hui, paraît-il, pour ramener à la raison un enfant
récalcitrant, on menace d'appeler non le loup, comme dans vos campagnes,
mais " le Sénégalais " ! Mais tout ceci est du passé,
me répliquera-t-on. On ne refait pas l'histoire !
Soit, tournons-nous donc
vers le présent. Pourriez-vous nier, Excellence, vous qui êtes
rompu aux secrets qui gouvernent la marche des nations, que le rayonnement
de la France dans le monde, après la deuxième guerre mondiale
et les " guerres coloniales ", fut basé essentiellement sur la sauvegarde
des positions stratégiques, géopolitiques et économiques
qu'elle tenait en Afrique ? Chassés d'Alger, de Mers El-Kébir
et des vignobles de Sidi-bel-Abbès, ayant perdu les puits de pétrole
et les champs de tir nucléaire du Sahara, vous avez repositionné
vos forces à Dakar, Bangui, Ndjaména, Port-Gentil, sur les
rochers imprenables des Afars et des Issas, contrôlant d'un côté
toute l'Atlantique, de Sao-Paulo jusqu'à la Terre de Feu, de l'autre,
l'Océan Indien et le Pacifique, du Cap de Bonne Espérance
à la Mer Rouge, jusqu'au golfe du Tonkin. Pensez-vous donc que c'est
de vos ports de Brest et de Toulon, ou même des silos du plateau
d'Albion où dormaient avec leurs têtes de mort vos missiles
balistiques, que vous régniez sur tant de terres et d'océans
? C'est bien en Afrique que vous avez gagné la troisième
guerre mondiale, celle dite " froide ", en contenant dans des poches contrôlables
l'appétit insatiable des Soviets et de leurs auxiliaires " barbudos
", même s'il a fallu pour cela, mais il n'y a pas à en avoir
honte, faire le lit de dictatures sanglantes comme à Kinshasa, Bangui
ou, par contrecoup, Conakry. Qui ne se souvient donc, dans les années
70, de vos Transall lourdement chargés, fendant les murs de Fenêtre-Mermoz
pour jeter sur Kolwezi vos légionnaires aux noms de rapaces effrayants,
moins d'ailleurs pour sauver un régime et ses institutions, que
les champs diamantifères et de cobalt, ainsi que des raids répétés
de vos Jaguars sur Faya-Largeau, pour rappeler à la raison le bouillant
colonel libyen ? Il est vrai que depuis, le Mur de Berlin est tombé,
l'empire soviétique, la glasnost aidant, a volé en éclats,
et l'Europe dite libre s'est brusquement souvenue qu'elle avait sur les
bords de l'Adriatique et du Danube bleu, du côté des Carpates,
de Sarajevo et de Cracovie, des cousins bien plus ressemblants que les
Toubous du Tibesti, les Haoussa du Niger ou les Mossi de la Volta. Charité
bien ordonnée commence par sa tribu.
A quoi il faut ajouter que
les pierres de Gbadolité n'ont plus le même éclat depuis
la chute du léopard et les " affaires " en métropole, le
café et le bois se vendent mal sur les marchés de Londres
et Euro-Dysney dans le Val-de-Marne peut bien à l'occasion remplacer
les safaris-photos sur l'Oubangui-Chari, à quelques poussées
de réacteur des jets du GLAM.
Nous voilà donc désormais
laissés " nous-dans-nous ", pour employer une savoureuse expression
de notre français des Tropiques. Mais le paradoxe, Monsieur l'Ambassadeur,
c'est que malgré un désengagement effectif jusque et y compris
dans le pré carré Dakar, Abidjan, Libreville et Bangui, la
France a toujours d'importants intérêts économiques
et une forte présence humaine en Afrique, et au Sénégal
particulièrement. Beaucoup voient même d'un bien mauvais oeil
ce retour en force, dans les moindres secteurs de notre tissu économique,
qu'ils assimilent à une forme de recolonisation. Notre génération,
née à la veille des indépendances, vous a connus dans
l'huilerie, l'électricité, les transports, le commerce. Elle
est tout étonnée de vous y retrouver aujourd'hui, après
plus de trente ans d'éclipse, résultat probablement de la
crise qui frappe de plein fouet votre économie et pousse vos investisseurs
et vos travailleurs à aller voir de nouveau du côté
des ex-colonies. Comme au beau vieux temps des Maurel & Prom et autres
" keur Compagnie ".
Ainsi, même si Pierre
Biarnès montre dans son excellent livre que le nombre de Français
en Afrique aujourd'hui est en passe de tomber sous la barre des 100 000,
contre 150 000 en 1960, combien êtes-vous malgré tout au Sénégal,
dans les branches essentielles de notre industrie, de nos banques, de nos
services ? Combien de vos compatriotes, inconnus jusque dans leur HLM de
banlieue, ont lancé ici des affaires juteuses, sans pratiquement
le moindre investissement, et avec la bénédiction et le soutien
souvent occulte des anciennes et nouvelles autorités de notre pays,
comme ce vieux retraité venu recycler son bas de laine en relançant
le transport dakarois à coups d'autobus pourris ramassés
dans les casses de vos grandes villes ? Combien de " petits Français
", " Rémistes " désespérés ou déflatés
de vos nombreuses entreprises en instance de liquidation ou délocalisation
sont assis chez nous sur des contrats en or, salaire de PDG, avantages
exorbitants - villa, voiture, voyages, domestiques -, alors qu'ils ne sauvent
la face que parce que des enfants d'ici, formés dans vos plus prestigieuses
écoles mais payés comme des smicards, tiennent en sous-main,
comme les " nègres " en littérature, les affaires qu'ils
sont censés diriger ? Combien d'aventuriers de tous acabits, repentis
de la pègre lyonnaise, anciens mercenaires au Congo ou conditionnels
en rupture de ban, inconnus à juste titre de vos services consulaires,
débarquent chez nous avec comme tout visa le fait d'avoir juste
comme on dit ici des " oreilles rouges ", s'installent en toute quiétude
dans nos quartiers populaires, Fass, Médina, Guédiawaye,
et prospèrent discrètement dans de petites affaires, restauration
ou tripot, couverture probablement d'activités moins recommandables
?
Marque suprême de
notre tolérance, à moins que ce ne soit encore légitime
droit régalien de cuissage comme au bon vieux temps des " senzalas
", qui ne voit le long du sable chaud de nos plages des sexagénaires
adipeux fuyant les brumes glaciales du Nord, retrouver la fontaine de jouvence
en buvant goulûment dans l'amphore des cuisses nues de nymphes noires
à peine nubiles ? Vos farouches CRS, dressés " au nègre
" comme des pitbulls auraient-ils souffert de nos Modu-Modu pareille licence
sur le parvis de la Défense ? Tout juste consentent-ils à
les laisser faire la queue (c'est le cas de le dire !) devant les sordides
hôtels d'" abattage " de Barbès et de Pigalle, afin de contenir
dans les limites du supportable leurs pulsions sexuelles exacerbées
par une continence forcée.
Monsieur l'Ambassadeur, puisque
nous sommes dans un pays où tout don, par élégance,
se " retourne ", que nous avez-vous remis en retour pour tant d'égards
?
Est-ce les tracasseries
à votre consulat, l'humiliation dans vos aéroports et leurs
hôtels-prisons, les charters de Nègres scotchés et
bâillonnés sur Dakar ou Bamako ?
Comment en outre expliquez-vous
qu'au printemps 2000, au moment où notre peuple tout entier vivait
dans l'extrême tension d'une alternance rêvée après
quarante ans d'étouffement, vous n'ayez rien trouvé de mieux
à faire que d'ajouter à la psychose de la violence redoutée
par tous en envoyant de surprenantes recommandations aux Français
résidant au Sénégal, comme de garder leurs papiers
d'identité à portée de main, de préparer de
petits sacs de voyage " avec le strict minimum ", de faire provisions de
denrées de première nécessité, avec bougies,
piles pour lampes torche, de rester en contact permanent avec leurs " chefs
de carré "...
Quelle apocalypse annoncée
- par vos services secrets peut-être - redoutiez-vous ? Le carnage
dans les rues de la capitale, prises d'assauts par des bêtes en furie
(relire Gobineau), le Plateau en feu, les hôpitaux et leurs morgues
débordés, les maisons des Toubabs pillées, leurs femmes
violées...Personne n'ignore que vos troupes, qui ne sont plus en
Afrique pour protéger des régimes aux abois et leurs hommes
les plus hideux contre on ne sait quelle " cinquième colonne ",
mais juste pour veiller sur vos " points d'appui " et vos ressortissants,
étaient prêtes à de spectaculaires opérations
d'" exfiltration ", fusils d'assauts et tubes lance-roquettes à
l'appui pour tenir en respect les meutes déchaînées,
par ces voies bordées de barbelés serpentant la zone des
Mamelles vers les pistes de l'aéroport et les plages accessibles,
et qu'on a vu sortir de terre comme par miracle à quelques jours
des présidentielles.
Est-ce là, Excellence,
la conception que les " hôtes étrangers qui vivent parmi nous
" se font de l'hospitalité, de quitter à la sauvette la maison
qui les a accueillis quand elle brûle, sans s'associer à la
chaîne des porteurs d'eau accourus pour éteindre l'incendie
? Pour de multiples raisons, liées tant à notre passé
lointain qu'au présent le plus immédiat, nous étions,
nous Sénégalais, en droit d'attendre de la France, pour autant
qu'" elle est toujours la France ", sinon un soutien actif pour le camp
du changement et d'une démocratie apaisée, ce que les usages
peut-être ou tout simplement la prudence n'encouragent point, même
si le droit d'ingérence aujourd'hui fait son chemin dans les rapports
entre les nations, mais tout au moins quelques marques de solidarité
et de compassion pour les terribles épreuves que nous devions surmonter.
C'est pourquoi notre plus grande fierté au lendemain de ces élections
de tous les dangers fut non pas d'avoir réalisé, pour le
plus grand nombre, le rêve tant caressé (il se serait accompli
de toute façon, fût-il au prix des plus sanglantes déchirures),
mais administré de façon aussi magistrale à tous les
prophètes de malheur d'ici et d'ailleurs la preuve que notre peuple
était mûr pour la démocratie et la prise en main de
son destin, ayant assimilé en moins de quatre décennies les
leçons que vous-mêmes avez mis plus de deux cents ans à
apprendre dans la douleur, des barricades sanglantes de 1789 aux pavés
fumants de mai 68, en passant par le mur des fusillés de la Commune
de Paris en 1871 et les chambres à gaz ainsi que les fours crématoires
d'Auschwitz et de Buchenwald.
Mais tout cela n'est peut-être
que présomptions, car nous venons d'entendre avec stupéfaction,
par la voix la plus autorisée de notre pays, que " sans les journaux
français ou anglo-saxons, il n'y aurait jamais eu d'alternance au
Sénégal ". Le Figaro, par exemple, qui est sans doute lu
chaque matin dans tout le pays, de Oréfondé à Santhiaba
Manjack (il ne coûte que 1000 F, autant dire trois fois rien), et
qui dans les années 70, pour ceux qui ne sont pas frappés
d'amnésie du moins, était à l'extrême limite
de la droite fascisante française. Malheur à ceux qui insultent
avec autant d'impudeur le peuple qui les a élevés au faîte
de la gloire !
Arrêtons-là
cependant ces querelles politiciennes et laissons à des voix plus
douées le soin de les vider, et parlons de choses plus relevées
pour lesquelles j'ai ordinairement plus appétence. Ce qui m'amène
tout droit à la deuxième partie de mon interrogation.
2. QUE SERAIT LE FRANÇAIS
SANS NOUS ?
Monsieur l'Ambassadeur, si
la France est un très grand pays par son histoire, sa culture, son
économie, ses armées, ce n'est quand même qu'un petit
carré sur la carte de l'Europe, et à peine une tache sur
un planisphère. Pourtant, sans avoir joué le moindre rôle
dans le mouvement des grandes découvertes (Christophe Colomb qui
découvrit le Nouveau Monde est italien, Vasco de Gama, la route
des Indes, portugais, tout comme Magellan qui fit le premier tour de monde),
à l'exception peut-être de la remontée du Saint-Laurent
par Jacques Cartier en 1535, votre pays se trouvait à la veille
de la deuxième guerre mondiale avec un empire de douze millions
de km2. N'est-ce pas beaucoup, pour ses 550 000 km2, c'est-à-dire
à peine deux fois le Sénégal et vingt-deux fois moins
que le Mali, une de ses anciennes colonies ? Et puisque nous ne voulons
plus parler que du présent, aujourd'hui, près de deux cents
millions d'hommes parlent français sur tous les continents, du Québec
à la Nouvelle Calédonie, de la Belgique à Madagascar.
N'est-ce pas beaucoup pour un peuple de cinquante-sept millions d'âmes
seulement ? Qui peut nier que parmi ces "francophones", nous Africains,
sommes la partie la plus vive, la plus pure, la plus jalouse de l'héritage
que vous a laissé Molière ?
Et ne croyez surtout pas
que c'est faute seulement de pouvoir développer nos propres langues
et de les utiliser pour tous les usages, ou en raison de l'exiguïté
des aires linguistiques, puisqu'on sait que le pulaar ou le swahili se
parlent dans des zones cent fois plus étendues que l'Hexagone !
En outre, au moment où, partout dans le monde, la règle c'est
l'anglais, que dans la recherche fondamentale, en astronomie, dans les
technologique de pointe, l'informatique, les télécommunications,
l'aéronautique, les affaires, tout ou presque se " dit " et se "
fait " dans la langue de Shakespeare, mâtiné d'un nasillement
yankee, et que dans votre pays même, par renoncement ou faute d'imagination,
vous avez vous aussi cédé à cette mode, oubliant les
extraordinaires richesses que vous ont laissées tant d'éminents
auteurs, encyclopédistes et académiciens, que serait donc
devenue votre langue, de plus en plus isolée outre-Atlantique, dans
la Belle Province, attaquée de toutes part chez vos voisins belges
et suisses par les prétentions flamandes ou alémaniques,
abandonnée au Maghreb et au Makrech au profit de l'arabe, s'il n'y
avait un noyau dur qui, dans ses Constitutions, ses journaux officiels,
ses ministères, ses écoles, sa littérature, et à
l'extérieur, dans les institutions et conférences internationales,
sur tous les tons et sous toutes les couleurs, la font vivre en lui apportant
une sève jeune et toujours féconde ?
Ainsi de Dakar à
Djibouti, de Brazza à Moroni, dans les maquis de Treicheville ou
les " cars-rapides " de Guédiawaye-Colobane, nous faisons valser
vos mots dans tous les sens, à donner dans sa tombe le tournis à
Hugo. Pureté et extrême classicisme chez l'Immortel Senghor,
grondement de tonnerre et torrents de lave chez Césaire, ou encore
funambulisme et cabrioles pour l'imprévisible Ahmadou Kourouma,
nous sommes véritablement le sel de votre langue, et à l'occasion
y ajoutons le piment rouge de nos sauces épaisses, pour donner à
un esprit subtil et si plein de délicatesse le corps puissant qui
lui manque tant. Il est vrai que nous n'avons pas choisi le Français
et que c'est l'histoire qui nous l'a imposé de force. Par la lame
et la grenaille d'abord, sur les plaines de Dékheulé et les
contreforts de Bandiagara où notre résistance à vos
armées et à votre culture a été brisée.
Dans les salles de classe
ensuite où il a fallu que des maîtres intransigeants, qui
considéraient la moindre incorrection comme un blasphème,
inscrivissent à coups de triques sur notre corps d'abord, ainsi
que des scarifications, dans nos esprits ensuite, comme sur une pierre
à sculpter, les règles si complexes de votre orthographe
et de votre grammaire, l'imparfait du subjonctif par exemple, pour que
nous nous en imprégnassions une fois pour toutes avec autant de
dévotion que le récitant du coran dans l'Aventure ambiguë
pour les paroles du Livre. C'est ainsi que ceux qui s'aventuraient à
parler dans nos cours de récréation ce qu'on appelait encore
avec mépris des " dialectes " et qui n'était rien moins que
nos langues maternelles, étaient soumis au port flétrissant
du " symbole ", promesse de correction sanglante pour le dernier fautif
de la journée, comme naguère chez vous le sabot autour du
cou pour les Bretons " bretonnants ".
De telles leçons,
on s'en doute, ne peuvent s'oublier et ont transformé, sans même
qu'on s'en rendît compte, ce qui paraissait d'abord un corps étranger
en une partie de notre propre nature. Comme dans nos jeux d'enfant, lorsque
que sur les chemins sablonneux de nos écoles de brousse le camp
dit de la " coordination " demandait d'une voix chantonnante : " mais,
ou, et, donc, or, ni, car ? " et que celui de la " subordination " lui
répondait d'un ton guttural, en tapant du pied comme des Zoulous
: " que, quand, si, comme ! ". Voilà que les conjonctions étaient
devenues des personnages de comptine ! C'est peut-être ce qui fait
que nous sursautons aujourd'hui encore, comme transpercés par une
écharde, chaque fois que nous entendons certains de vos plus éminents
hommes d'Etat ou des journalistes de votre radio internationale trébucher
sur " que " et " dont " ou confondre les prépositions comme ne l'aurait
fait aucun enfant de nos CP d'antan. C'est ce qu'on appelle " être
plus royaliste que le roi ", mais il n'y a pas de mal à cela, quand
celui-ci a de la peine à porter sa couronne et ne peut plus tenir
son rang.
Excellence, notre rapport
avec votre langue est une longue histoire, l'histoire de toute une vie.
Souvent, bien avant la fin du lycée, nous avions lu le meilleur
de votre littérature et les vieux manuels " Lagarde et Michard ",
injustement dédaignés aujourd'hui, ont été
de ce point de vue les clés magiques qui nous ont ouvert ce royaume
fabuleux des lettres. Ainsi, la langue de Rabelais, loin de nous rebuter,
contribuait au contraire à " ébaudir " nos " esprits animaux
". Et quand l'inimitable narrateur nous raconte le réveil de Gargantua
qui, au sortir de lit, " fientait, pissait, rendait gorge, rotait, pétait,
baillait, crachait, toussait, sanglotait, éternuait et se morvait
en archidiacre, et déjeunait pour abattre la rosée et mauvais
air : belles tripes, belles charbonnades, beaux jambons, belles cabirotades
et force soupes de prime ", nous croyions entendre dans ce flot de mots
s'entrechoquant dans tous les sens la magie familière de la langue
fourchue des griots de chez nous. Nous avons donc aussi lu Ronsard et Du
Bellay, La Bruyère et ses Caractères, déclamé
le poing fermé la célèbre tirade de Don Diègue
dans le Cid de Corneille (" ô rage, ô désespoir, ô
vieillesse ennemie... "), imité l'avare de Molière et son
malade imaginaire, écouté les Fables de La Fontaine qui nous
rappelaient tant notre succulent Leuk-le-Lièvre, regardé
les principales pièces de la monumentale Comédie humaine
de Balzac puis, à l'âge de raison, lu plus sérieusement
Montesquieu et De l'Esprit des lois, apprécié l'ironie caustique
de Voltaire dans " Le Nègre de Surinam ", puis ce fut Hugo, les
Contemplations et les Misérables, les premiers émois dans
Madame Bovary et les Fleurs du Mal, et enfin dans les années de
refus et de contestation, la Nausée de Sartre, l'absurde de Camus,
la résistance à l'oppression et au colonialisme dans la Condition
humaine de Malraux, et en français, grâce à vos excellents
germanistes, Marx et Le Capital, Engels, Lénine et la révolution.
Pensez-vous, Monsieur l'Ambassadeur, que vos potaches des beaux quartiers
de Paris, du Faubourg Saint-Germain à Neuilly et Passy ont fait
sur ce point mieux que les va-nu-pieds, fils de pâtres et de paysans
du Djolof et du Sine, ou de colporteurs du marché Nguélaw
? Et encore, ceux-là ont-ils lu en outre Birago Diop et ses inimitables
Contes d'Amadou Koumba, l'Enfant noir de Camara Laye ou ce vivant miroir
de notre propre histoire qu'est l'Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou
Kane ? Que savent-ils en outre de la poésie de Senghor, si ancrée
au " royaume d'enfance ", et le nom de Tchicaya U Tam'Si leur dit-il seulement
quelque chose ?
Nous qui avons très
tôt su que la France, ce n'est pas seulement l'Hexagone, nous sommes
allé voir aussi du côté des Caraïbes, suivant
quasiment à l'instinct la trace des tribus que ni les requins de
l'Atlantique ni les métissages forcés n'ont pu éteindre
et avons trouvé avec enchantement comment dans Batouala de René
Maran les senteurs de cannelle des Caraïbes épousent la moiteur
des forêts de l'Oubangui-Chari, compris en quoi les dieux Vaudou
chassés du Dahomey ont retrouvé une terre d'élection
dans la Rue Cases-Nègres, et pourquoi les " damnés de la
terre ", " qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole ", " qui
n'ont jamais ni dompté la vapeur ni l'électricité
", " qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel ", sont pourtant "
les fils aînés du monde ", " poreux à tous les souffles
du monde ", " chair de la chair du monde palpitant du mouvement même
du monde ! " Mais bien que la Martinique de Césaire ne soit que
votre 98e Département, combien êtes-vous en " Métropole
" à entendre cette coulée de lave incandescente des Cahiers
d'un retour au pays natal où le nègre marron, lassé
de fuir à travers mornes " l'échouage hétéroclite,
les puanteurs exacerbées de la corruption, les sodomies monstrueuses
de l'hostie et du victimaire, les coltis infranchissables du préjugé
et de la sottise... " plonge enfin " dans la chair rouge du sol " de sa
négritude ?
Rien que des mots ? S'il
en est ainsi, inutile de vous demander si dans les " ZEP " de vos banlieues
éclatées, de Tremblay-lès-Gonesse à Mante-la
Jolie, ainsi que dans nos collèges délabrés de Fongolembi
et de Ourossogui, il vous arrive de taquiner à l'occasion la poésie
de l'" Ile aux syllabes de flamme " de Jacques Rabemananjara, ou les chants
berbères de Jean Amrouche, les romans du Marocain Mohammed Khaïr-Eddine
ou de Out-El-Kouloub, la diva des bords du Nil ou encore d'Andrée
Chédid, du pays des cèdres. Ils ne sont pas seulement comme
on dit banalement des écrivains " francophones ", défenseurs
donc de la langue française, ils sont avant tout une expression
de la France, ils sont la France dans toutes ses sensibilités.
Cependant quelqu'un nous
dira : " la France et le Français, ce n'est pas seulement les antipodes,
allez donc à Paris ! " Ah ! Paris, la Ville-Lumière, " Paris-la-France
", comme on dit dans nos chaumières, avec des lueurs d'enchantement
dans les yeux ! Qu'à cela ne tienne ! Figurez-vous, Excellence,
que ce n'est pas seulement la France qui est venue à nous, jusqu'à
nos hameaux perdus dans la savane, nous sommes aussi allés à
la France.
Par quelque matin incertain,
nous avons donc abandonné nos terres brûlées de soleil
pour les berges brumeuses de la Seine et " bizuth " en hypokhâgne
ou " taupe " en " maths spé ", nous avons fait notre lit dans les
dortoirs fleurant le bois multiséculaire des prestigieux " prépas
" de H IV, Louis le grand ou St-Louis, retraduisant tout Cicéron
et Sénèque, à la manière des Académiciens,
les Bucoliques de Virgile en purs alexandrins, et Homère et Thucydide.
" Archicubes ", nous avons frayé sans peur avec les vénérables
" caïmans " de la rue d'Ulm, Althusser et les autres, escaladé
les pentes non moins escarpées de l'X, de Centrale ou des Mines,
pour apprendre l'art de construire des ponts et des cathédrales,
à moins que ce ne fût la cavalerie blindée de Saint-Cyr-Coëtquidan
et ses stages d'endurance sur les chemins des forçats à Cayenne,
ou plus prudemment encore les couloirs feutrés de l'auguste Sorbonne.
Et puisque Paris est une
fête, comme dit la chanson, nous sommes allés au prestigieux
Louvre admirer les tableaux historiques de David, les nus d'Ingres et de
Renoir, le chromatisme si saisissant de Cézanne et l'indéchiffrable
sourire de la Joconde, ou encore les esquisses naïves des peintres
occasionnels de la Butte Montmartre.
Nous avons appris aussi
à y aimer des sonorités si éloignées des rythmes
de chez nous, Beethoven et sa Cinquième Symphonie, Clair de Lune
de Debussy, Mozart et La Flûte Enchantée, une messe de Haendel
sous l'auguste voûte de Notre-Dame, les Quatre Saisons de Vivaldi
dans les jardins du Luxembourg ou Ferrat chantant Aragon à l'Olympia.
Happés par l'extraordinaire
bouillonnement intellectuel et politique, nous avons encore écumé
le Quartier Latin du crépuscule jusqu'à l'aube, distribué
des prospectus à la fête de " L'Huma ", chanté l'Internationale
à la Mutualité " pour la cause des peuples ". Et après
avoir revisité le café " Le Flore ", où il écrivit
La Nausée, nous avons fait la chaîne avec tous les " désespérés
de Billancourt " pour conduire Sartre au cimetière de Montparnasse,
des lions de Denfert-Rochereau au Champ de Mars, arpenté par tous
les temps les grands boulevards avec de vieux soixante-huitards, dans l'attente
du grand soir, puis le jour de gloire arrivé en 81, pris d'assaut
la Bastille, pour fêter le 14 juillet le 10 juin.
Et enfin quand vint l'heure
des trophées, nous étions encore aux premières loges
pour voir François Mitterrand monter les marches du Panthéon
d'un pas digne des Césars. Alors heureux comme Ulysse, " ou comme
cestui-là qui conquit la toison ", nous sommes retournés
" pleins d'usage et de raison vivre entre nos parents le reste de notre
âge ". Où certains, il faut le reconnaître, ont eu leur
heure de gloire, jeunes loups de la politique et des finances, intrépides
capitaines d'industrie, bâtisseurs de villes et de barrages, brillants
titulaires de chaire en grec et en philosophie, avant que la couleur du
temps, il y a à peine une saison, ne vire à la bannière
étoilée, qui vit des demi-soldes en bretelles, un " MBA "
d'on ne sait quoi dans une main, un portable pentium 733 dans l'autre,
baragouinant un piggin américain type " banania ", ne s'accaparent
des principales " stations " du pouvoir, en rêvant de start-up fabuleux
et de spéculation sur les noms de domaine.
Monsieur l'Ambassadeur, ne
voyez-vous vraiment pas que nous connaissons autant que vous, souvent mieux
que vous, votre histoire, passée et présente, votre littérature,
vos arts, votre musique, votre cuisine, vos femmes ? Et vous laissez sans
réagir des fonctionnaires bornés, qui ne connaissent point
le latin et savent à peine ce qu'est un alexandrin, s'acharner à
nous humilier sur notre propre sol, nous et nos enfants, rien que pour
un petit tampon, au nom de la France, en oubliant que nous sommes aussi
une partie de la France, que nous sommes toute la France ! Et puis cette
odyssée-là, croyez-vous vraiment que nous avons envie de
la faire à rebours ?
En vérité,
quelque grande que soit notre " misère ", pour nous qui sommes revenus
de si loin, plus nous plaît aujourd'hui écouter " battre le
pouls profond de l'Afrique dans la brume des villages perdus ", comme le
chante l'enfant immortel de Joal, que les fastes éternels du palais
de Versailles, plus les parterres encombrés de Sandaga et son remue-ménage
étourdissant que les jardins ciselés du Luxembourg, et plus
que les bords de Seine lumineux un matin de printemps, la Langue de Barbarie
au soleil rougeoyant du crépuscule à notre cœur apporte "
luxe, calme et volupté ". Mais vous ne le savez pas, tous ces lieux-là
sont pourtant nos lieux-communs, et nul ne pourra nous voler la moindre
parcelle de ce patrimoine cosmopolite. Car si vous êtes fleuve, sachez
que nous sommes riches de tous vos limons, sur vos berges nous avons bâti
des temples que vous ne voyez pas, plus beaux encore que ceux d'Abou Simbel,
car ils sont faits de tous les souffles fécondants de la terre.
Et si d'aventure un jour
la France, dans la représentation que s'en fait son propre peuple,
n'était qu'une constellation de plus sur la bannière étoilée,
revenez voir Excellence, du côté de nos nouvelles provinces
du Niombato, du Boundou ou du Pakaou, vous y trouverez encore vivantes,
bien loin du cours de la Seine, les racines qui ont porté votre
grande nation. Tant il est vrai que qui est gardien ultime de votre langue
est aussi l'avenir de votre civilisation.
OUSSEYNOU KANE CHEF
DU DEPARTEMENT DE PHILOSOPHIE FACULTE DES LETTRES (UCAD)
2001 |