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Immigration - Solidarité internationale


Lettre ouverte à l'Ambassadeur de France au Sénégal 

Que fait encore la France au Sénégal ?

EXCELLENCE, au moment où le Président de la République, Me Abdoulaye Wade vient d'achever à Paris une visite officielle pendant laquelle ont été magnifiées " l'étroitesse et l'excellence des liens " entre nos deux pays, souffrez que, au rebours des usages diplomatiques auxquels vous êtes plus habitué, je vous pose à contre-courant une question brutale. La question est la suivante : que fait encore la France au Sénégal ? 

Je partirai d'un fait simplement anecdotique. Père d'un élève en classe de Première, sélectionné par son lycée avec cinq autres jeunes sénégalais pour assister, dans le cadre des Ecoles Associées de l'UNESCO, à la " Rencontre internationale de la Fraternité : le sport au service de la culture et de la paix " qui se tenait à Dinard et Saint-Malo, en France, du 12 au 17 juin 2001, j'ai été étonné de voir avec quel acharnement vos services consulaires ont tenté, jusqu'au dernier moment, de leur refuser un visa. Malgré la lettre officielle de la Commission Nationale Française pour L'UNESCO, datée du 16 mai 2001 à Paris, confirmant l'invitation et la prise en charge intégrale pour le voyage comme pour le séjour de ces jeunes, dont le plus âgé n'a pas encore dix-sept ans et le plus jeune à peine quatorze, malgré les coups de fil et les fax des autorités françaises de tutelle et les multiples démarches de leurs homologues sénégalaises, l'Ambassade de France à Dakar a multiplié les tracasseries de toutes sortes au point de ne laisser partir la délégation que le mercredi 13 juin au soir, qui arrivera donc à Saint-Malo trois jours après l'ouverture de la rencontre et deux jours avant sa clôture ! 
Mais le plus incompréhensible, c'est qu'en plus des justifications officielles, on aura tout demandé : une autorisation de délégation parentale au profit de la personne chargée d'encadrer la délégation et une autorisation de voyage à l'intention des autorités consulaires, signées par le père, le tout " certifié conforme " dans un commissariat de police. Puis convoqués à la Commission nationale du Sénégal pour l'UNESCO le mercredi 13 juin à 10 heures pour un " briefing " (j'ai cherché l'équivalent français de cet anglicisme, mais il semble qu'il n'y a en pas...) avant le départ des enfants prévu dans la soirée, les parents ont appris avec stupéfaction que l'Ambassade de France posait de nouvelles conditions, demandant le même jour, pour délivrer les visas, une autorisation parentale signée cette fois-ci par la mère, une attestation d'inscription pour l'année scolaire en cours et une attestation de pré-inscription pour l'année 2001-2002 délivrées par leurs établissements d'origine, ainsi que la présence des intéressés devant ses services, le tout avant midi ! 
Les pères sont partis à 10 h 30 à la recherche des " mères " qui pour la plupart étaient au travail ou en train de faire les courses, pour faire signer ce document et trouver un commissariat de police où le faire certifier, étant entendu que le service ouvert à cet effet s'arrête à 11 H, pendant que les agents de la Commission couraient d'établissement en établissement aux quatre coins de Dakar et de sa banlieue pour les attestations scolaires. Personne ne sait par quel miracle tous les papiers ont pu être rassemblés dans les délais et comment les enfants, qui ont encore dû attendre près de trois heures devant les grilles du consulat de France avant d'être reçus, ont pu finalement s'envoler vers Paris à 23 H. 
Car on a appris par la suite que le consulat a exigé au dernier moment que les visas soient payés, alors que l'UNESCO pour cette rencontre entre jeunes préconisait l'exonération complète et a même tenu à rembourser à la délégation sénégalaise les sommes versées. 

Est-il acceptable, Excellence, que la première leçon donnée par la France à ces enfants qui prennent contact avec elle pour la première fois, conviés en plus à une rencontre sur la fraternité dans un pays qui en a fait sa devise, soit celle de la xénophobie, de l'intolérance et du mépris ? 
Aussi zélés soient-ils, vos fonctionnaires barricadés derrière leurs guichets et leurs textes peuvent-ils penser un seul instant que ces " gosses " dont certains n'avaient pas encore terminé leurs compositions semestrielles et que leurs parents n'ont laissé partir qu'avec une extrême réticence, s'évanouiraient dans la nature à peine arrivés comme l'a fait, paraît-il, une délégation africaine qui n'est jamais arrivé à Saint-Malo, une partie s'étant volatilisée à l'escale de Rome, la deuxième à l'aéroport de Roissy ?
Mais ces enfants-ci ont été choisis parmi les meilleurs de leurs écoles et leurs parents rêvent sans doute pour eux d'un autre avenir que celui de sans-papiers condamnés à se terrer dans un HLM lépreux de Garges-lès-Gonesse. Il fallait d'ailleurs les voir à leur descente d'avion au retour, médailles de l'UNESCO autour du cou et superbe coupe à la main, fiers comme des olympiens triomphants, pour comprendre qu'ils n'étaient certainement pas partis pour rester et que l'envie de voir la tour Eiffel les grisait bien moins que l'ivresse d'un simple baptême de l'air. Dommage que quand ils se sont présentés au consulat pour bien montrer qu'ils étaient de retour, il n'y ait eu que les gendarmes français pour les recevoir. 

Et puis, si on ne veut pas s'arrêter à ces considérations factuelles, comment justifiez-vous, Monsieur l'Ambassadeur, que vos services se moquent si ouvertement des lois et règlements de notre pays, en faisant signer par exemple à des officiers de police judiciaire des papiers qui n'ont aucune valeur légale, tant il est vrai qu'au Sénégal la puissance paternelle est exclusivement du ressort du père qui ne peut en être dépouillé ou la déléguer volontairement que par l'intermédiaire d'une procédure judiciaire particulièrement complexe ? Qu'ils fassent délibérément établir des actes fictifs, comme les attestations de " pré-inscription " qui n'existent pas dans nos établissements d'enseignement public ? Et tout cela en fin de compte pour un visa de six jours, qui ne couvrait même pas la durée de leur séjour, car lors de leur départ de Paris décalé de deux jours en raison du retard initial, ces jeunes voyageurs étaient déjà depuis près de vingt-quatre heures en situation irrégulière sur le territoire français. En cas de contrôle, nous les aurait-on ramenés scotchés et bâillonnés dans quelque charter fantôme ? 
Nous savons clairement, Excellence, que vous ne voulez plus de nous dans votre pays. C'est une constante dans la position des gouvernements qui se sont succédés à Paris depuis plus de deux décennies, quelle que soit par ailleurs leur coloration idéologique, et ce n'est pas seulement par la bouche bavant la haine de Monsieur Le Pen, c'est d'abord dans le camp de la rose au poing même, que l'un des plus grands symboles du socialisme en France, Michel Rocard, a déclaré que " la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ". En oubliant peut-être trop rapidement que c'est cette même France qui, au lendemain de la deuxième guerre mondiale et pendant près de trente ans, a appelé par caravanes entières des bras de toutes ses possessions, des Berbères de Kabylie aux Bamiléké du Cameroun, en passant par les Soninké de la vallée du fleuve Sénégal et les Bambaras de Koulikoro, pour reconstruire ses usines, ses routes, ses HLM et reconstituer les richesses qu'elle se refuse aujourd'hui à partager avec tant de mesquinerie ! Au point de murer ses frontières, vider ses foyers d'immigrés, affréter des charters entiers de nègres entravés et muselés comme aux temps maudits de la traite. Et de décourager les voyageurs en les humiliant et en les brutalisant dans ses consulats et ses aéroports. Au mépris quelquefois des règles diplomatiques les plus élémentaires, comme lorsque le président de l'Assemblée nationale du Sénégal, deuxième personnage de l'Etat, en mission officielle et accompagné d'une délégation ministérielle, a été chassé comme un chien galeux du salon d'honneur de Roissy, alors que, vous le savez bien, des culs-terreux échappés par on ne sait quelle combine de leurs garrigues brûlées (ah oui, chacun aussi a sa " brousse " !) se prélassent à longueur de journée dans le salon présidentiel de l'aéroport Léopold Sédar Senghor, après s'être fait présenter les armes. 
D'ailleurs, il est intéressant de noter que, comme par un effet de correspondance, pendant que vous fermez les portes de l'Hexagone à nos compatriotes en baissant tout autour un implacable " rideau de fer ", la communauté française résidant au Sénégal elle aussi se recroqueville sur elle-même comme elle ne l'a jamais fait, retrouvant les réflexes grégaires et d'exclusion qui dans le temps ont profondément marqué la petite société coloniale. Ainsi, s'il n'y a plus à Dakar une " ville européenne ", comme on appelait alors les quartiers résidentiels habités exclusivement par les Blancs, vous avez quand même vos espaces de vacances et de loisirs réservés, sur le modèle de l'ex " Club Aldiana " de la Petite Côte, propriété il est vrai d'une société allemande, et jadis " interdit aux nègres ", vos autobus spéciaux, qui n'ont rien à voir avec les épaves roulantes de " Dakar-Dem-Dikk ", vos propres hôpitaux, ayant déserté " Principal ", désormais envahi par les " indigènes ", pour le centre médical ultramoderne de la Marine française et quelques cliniques de très haut de gamme, ainsi que vos " écoles françaises ", lycée ou ancienne institution " confessionnelle " sur l'avenue de la République, quasiment interdite aujourd'hui aux jeunes Sénégalais, sous couvert pudique de " programme français ".

Excellence, les élèves de ma génération ont côtoyé dans les écoles primaires du Point-E, les lycées des quartiers populaires, Blaise Diagne de Fass Paillottes ou Gaston Berger de Sam-Kaolack, les " petits camarades " venus du Languedoc, d'Aquitaine, du Nord, de Bourgogne et de Bretagne, jolies petites taches de rousseur sur large fond noir. Les deux " Ecoles Franco-Sénégalaises " de Fann et du centre-ville que vous vous apprêtez à fermer pour " raisons budgétaires ", où Mamadou apprend l'histoire de Charlemagne et la carte de la Normandie et Stéphanie celle du bassin arachidier et la résistance de Lat-Dior à la pénétration française, où petits Japonais ou Coréens des ambassades voisines viennent à l'occasion jeter sur Gorée et le pont Faidherbe un regard bridé, sont sans doute les derniers lieux où il est encore possible de voir s'entrelacer affectueusement dans les jeux de marelle jolies nattes blondes et " petites queues " noires (c'est le nom de tresses sénégalaises pour enfants), sans oublier ces adorables " traits d'union ", robusta corsé d'un côté, crème fraîche de Normandie de l'autre, les uns et les autres annonçant l'humanité de demain qui, comme l'arc-en-ciel, se déclinera sur toutes les couleurs. 
Comment pouvez-vous détruire sans regret ces merveilleux espaces d'intégration et de tolérance, pour mettre frileusement à l'abri vos petits chérubins, de l'autre côté de la stèle Mermoz, derrière ce hideux blockhaus qui porte si mal le nom de celui qui a passé sa vie et l'a perdue en liant les deux mondes, le Nord et le Sud ? Dans la partie australe de notre continent, en pays afrikaner, cette planification d'un " développement séparé " des races avait un nom, honni de par le monde : " apartheid ". Qui veut donc, sur cette terre métisse de Senghor et des signares, où le Sine et la Seine se saluent, marcher à nouveau sur les sentiers sinistres de Boers ? 

Monsieur l'Ambassadeur, le Sénégal représente-t-il désormais si peu pour la France ? Qu'est-ce qui a tant changé, pour que le pays qui a partagé avec le vôtre tant de pages d'histoire, " de Richelieu à François Mitterrand " pour reprendre le sous-titre de l'excellent livre de Pierre Biarnès, Les Français en Afrique Noire, qui lors de la Révolution de 1789 envoya un " cahier de doléances " à l'intention des Etats-Généraux, qui suite à la Révolution de 1848 vit deux de ses villes, Saint-Louis et Gorée, érigées en communes françaises, leurs habitants devenant des citoyens français de plein droit, et fit élire ainsi pour la première fois un député africain au Parlement métropolitain en la personne du métis Durand-Valentin, occupe aujourd'hui si peu de place dans votre cœur et dans votre esprit ? 

1. QUE SERAIT LA FRANCE SANS NOUS ? 

Pour revenir à ma question de départ, je la diviserai en deux dont la première est celle-ci : que serait la France sans nous ? " Nous ", c'est-à-dire le Sénégal en particulier, l'Afrique d'une façon plus générale et plus universellement encore tous les pays, toutes les nations dispersés aux quatre coins de la planète, des bancs de hareng de Terre-Neuve aux rochers nus de la Terre de feu, de Diego Suarez à l'atoll de Mururoa, et qui, d'une manière ou d'une autre, à un moment ou à un autre, ont permis à la France, depuis que Christophe Colomb a découvert le Nouveau Monde et Magellan fait le tour de la terre, d'asseoir son empire politique et sa puissance économique. 
Ne croyez-vous pas que nous avons assez payé, pour mériter un peu plus de considération de la France ? 
Ce fut peut-être la faute à Colomb, ou à celui-là qui découvrit le gouvernail, qui vous permirent de jeter toutes vos forces dans le commerce maritime au centre duquel fut, dès le XVe siècle, la traite des nègres. La France, à côté des Portugais, des Hollandais, a participé au pillage de notre continent, qui a été systématiquement vidé de sa sève nourricière, sur plus de trois cents ans, par dizaines de millions, jeunes filles nubiles en pleine fécondité, hommes dans la fleur de l'âge, destinés aux champs de canne des Antilles, de coton et de maïs de la Virginie ou du Tennessee, aux plantations de café de Sao Paulo ou aux mines d'or de Belo Horizonte. Qui regarde l'Amérique noire d'aujourd'hui, ses superbes athlètes, ses basketteurs qui tutoient le ciel, ses footballeurs puissants, fruits glorieux des " pièces d'Inde " et des nègres-boucs gavés de haricots et excités à la purée de piment, voit que c'est le meilleur de notre continent, caïlcédrats des forêts, gazelles et pachydermes des savanes, qui nous a été volé. Quel peuple se serait relevé d'une telle saignée ? 
Ce ne fut pas tout. A côté de la traite, appliquant l'idée d'un de vos plus grands théoriciens économiques, Colbert, dont la doctrine sur l'Etat est qu'" il n'y a que l'abondance d'argent qui fasse la différence de sa grandeur et de sa puissance ", que cet argent " il faut le prendre aux Etats voisins " et qu'" il n'y a que le commerce seul, et tout ce qui en dépend, qui puisse produire ce grand effet ", vous avez très tôt jeté toutes vos forces dans la conquête de nouveaux espaces, en créant des colonies. La légende veut, concernant principalement notre pays, que ce fût un jour de Noël 1364 que des marins dieppois jetèrent l'ancre pour la première fois dans la baie de " Rio Fresco ", aujourd'hui Rufisque, puis longèrent la côte jusqu'en Sierra Leone d'où ils ramenèrent beaucoup de " morfi " (ivoire) et de " malaguette " (poivre), suivis plus tard d'armateurs normands, basques, bretons qui prirent d'assaut la " Côte-de-l'Or ", de la Côte d'Ivoire actuelle jusqu'au Ghana, puis la " Côte-des-Esclaves " du Togo jusqu'en Angola. Fort-St-Louis-du-Sénégal fut lui-même fondé en 1659 et la Compagnie du Sénégal, créée en 1672, vit ses privilèges commerciaux étendus des côtes du Sénégal jusqu'au Cap de Bonne Espérance, en plus du monopole de la traite sur les Antilles françaises. 
Ainsi, jusqu'au décret du député de la Martinique et de la Guadeloupe, Victor Schoelcher, qui abolit l'esclavage le 27 avril 1848, d'où croyez-vous, Excellence, qu'est venue la richesse de la France, sinon du commerce du " bois d'ébène " et de ses dépendances, abattu par forêts entières et transporté par fond de cale vers un monde si lointain ? 
Sur quoi pensez-vous que les villes de Nantes, de Bordeaux, du Havre, de La Rochelle, de Rouen, leurs ports et leur arrière-pays, ont fondé leur fortune, sinon sur le sang des Nègres, vidé par flots ininterrompus, 110 000 en 1815, 125 000 en 1825, 135 000 en 1835 ? Combien d'aventuriers et de petites gens, partis sans rien de ces villes, avec de la verroterie, quelque mauvaise " filature ", un peu de bimbeloterie, ont bâti rapidement sur nos côtes quelques empires commerciaux dont les noms ont bercé jusqu'à notre jeunesse, les " Maurel & Prom ", " Vezia ", " Tesseire ", " Peyrissac ", " Devès & Chaumet " ? Il est vrai qu'en retour l'un des Maurel, Hilaire de son prénom, nous a laissé ce sarcloir traditionnel à long manche en bois (la " hilaire ") que connaissent tous les paysans du Djolof et du Saloum et la culture de la " pistache de terre " qui allait devenir notre principale richesse agricole. La lettre que les Saint-Louisiens envoyèrent à Paris pour demander la nomination de Louis Léon César Faidherbe comme gouverneur en 1854 atteste en tout cas de l'importance de notre pays dans le développement de votre nation. Elle disait ceci : 
" (...) Le Sénégal n'est pas un comptoir comme on affecte dédaigneusement de le dire, mais bien une véritable colonie ; non pas une colonie comme la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion..., mais une colonie qui commande à un vaste continent... " Mais tout ceci semble bien loin maintenant, n'est-ce pas ?

D'autre part, quand on parle de " balkanisation " de l'Afrique, de frontières artificielles, d'entités économiquement non viables, de guerres ethniques, pourquoi oublie-t-on de dire que ceci est là la conséquence la plus immédiate du partage systématique du continent africain par les puissances occidentales dont la France était l'une des toutes premières ? Le Congrès de Berlin qui s'ouvrit le 26 février 1885, " au nom de Dieu Tout-Puissant ", en présence des représentants de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Belgique, du Danemark, de l'Espagne, des Etats-Unis, de la France, du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, d'Italie, des Pays-Bas, du Portugal, de toutes les Russies, de Suède, de Norvège etc., pour, dit le préambule, " régler dans un esprit de bonne entente mutuelle les conditions les plus favorables au développement du commerce et de la civilisation dans certaines régions de l'Afrique (...) et prévenir les malentendus et les contestations que pourraient soulever à l'avenir les prises de possession nouvelles sur les côtes de l'Afrique ", consacra cet extraordinaire éclatement. Et ainsi, de Berlin à Fachoda, faisant mieux que les Crétois aux Cyclades et sur les côtes du Péloponnèse, les Phéniciens de Tyr et de Sidon ou les Ioniens et les Doriens en Asie Mineure, vous vous êtes partagé entre faux frères européens, comme hyènes affamées lors d'une curée, la dépouille sanguinolente du grand gisant. Français de Tunis au Golfe du Bénin et du Sahara aux forêts du Congo, Anglais plus au sud et au Levant, Italiens en Ethiopie et en Tripolitaine, Belges au Congo, Portugais de part et d'autre du Capricorne, Allemands dans quelques poches du Centre. 
Quel peuple aurait survécu à un tel dépeçage, à tant de bigarrures de langues, de cultures, de religions, de façons d'être et de façons de faire ? Et parce que comme le reconnaît à juste titre le duc de Choiseul, un de vos théoriciens de l'expansionnisme colonial, " les colonies fondées par les diverses puissances de l'Europe ont toutes été établies pour l'utilité de la métropole ", de Marseille à Bordeaux, de Nantes au Havre, votre économie, votre commerce, vos ports, et au-delà, votre civilisation ont prospéré grâce aux oléagineux du Sénégal, à l'or du Soudan, à la bauxite de Guinée, à l'okoumé du Gabon, au fer de Zouérate, aux cadavres putréfiés que le travail forcé a semés par milliers sur la ligne meurtrière du Dakar-Niger. 

Ne voyez-vous donc pas, Excellence, dans ce qui fit votre grandeur la raison suffisante du désastre dont dans mille ans encore nous ne nous serons pas totalement relevés ? Ou bien continuez-vous à penser qu'il ne s'agissait là que d'une " mission civilisatrice " de l'Occident, sinon d'" humanisation " de peuples qui n'étaient pas encore sortis de l'animalité ?
Il est vrai que certains de vos plus grands théoriciens peuvent inspirer un tel point de vue. Le premier, c'est le comte de Gobineau qui, dans son Essai sur l'inégalité des races humaines, a ravalé les Nègres au bas de l'échelle de l'humanité. On ne peut ne pas rappeler ces lignes que personne ne peut gommer quand, parlant de la race noire, il écrit : " soit qu'on la considère dans les régions brûlantes du midi ou dans les vallées glacées du septentrion, elle ne transmet aucun vestige de civilisation, ni présente, ni possible. Les mœurs de ces peuplades paraissent avoir été des plus brutalement cruelles. La guerre d'extermination, voilà pour leur politique ; l'anthropophagie, voilà pour leur morale et leur culte. Nulle part, on ne voit ni villes, ni temples, ni rien qui indique un sentiment quelconque de sociabilité. C'est la barbarie dans toute sa laideur, et l'égoïsme de la faiblesse dans toute sa férocité. L'impression qu'en reçurent les observateurs primitifs, issus d'un autre sang (...) fut partout la même, mêlée de mépris, de terreur et de dégoût. Les bêtes de proie semblèrent d'une trop noble essence pour servir de point de comparaison avec ces tribus hideuses. Des singes suffirent à en représenter l'idée au physique, et quant au moral, on se crut obligé d'évoquer la ressemblance des esprits de ténèbres ". 
Voilà peut-être la raison pour laquelle dans vos rues, on insulte encore aujourd'hui les Nègres en leur demandant de " retourner sur leurs arbres ". Et qui ne voit que cette théorie " scientifique ", de Colbert à Faidherbe, a longtemps guidé vos explorateurs, vos négriers, vos colons, jusqu'à vos missionnaires ? 
Comment comprendre autrement le plaidoyer de Jules Ferry, héritier en partie de Gobineau, dont une rue de Dakar portait encore le nom il y a si peu, qui lors du débat sur la politique coloniale à la Chambre des Députés le 28 juillet 1885, abordant le " côté humanitaire et civilisateur de la question ", déclara : " les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je dis qu'il y a pour elles un droit parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les civilisations inférieures... ". Tant de mépris pour notre race qui nous a valu trois siècles de traite esclavagiste et deux autres de domination coloniale implacable ne vous a pourtant pas empêché de l'appeler à votre secours aux heures les plus sombres de votre histoire. Ainsi après la canne et les plantations de coton, vous nous avez encore fait traverser à fond de cale des mers inconnues pour régler vos sanglantes disputes. Et guêtrés et harnachés comme des zouaves, nous étions avec vous dans la neige boueuse des tranchées de la Marne, nous étions devant vous, premiers remparts devant les canons ennemis et derniers hommes debout sur les champs de lave et de fer de Verdun et de la Somme. Et une deuxième fois, avant même d'entendre l'Appel du 18 juin, alors que nombre de vos concitoyens se commettaient avec le régime de Vichy et son " ordre nouveau " et que Paris offrait généreusement fêtes et femmes aux Teutons triomphants, nous avons répondu en chantant dans notre parler " petit-nègre " aux accents colorés de la savane : " Franchie, nous woilà ! ".

Nous étions ainsi à Sedan en 40, quand les Panzer allemands enfoncèrent la Ligne Maginot pour traverser les Ardennes, mettant toute la France à leur merci. Nous étions aussi au Sahara en 41, avec le valeureux général Leclerc, quand ses chars menaient des raids audacieux sur les oasis de Koufra, et toujours avec lui en 42, quand sa colonne intrépide, ayant fait jonction avec la VIIIe armée de Montgomery, auréolé de sa victoire sur Rommel à El-Alamein, s'ébranla victorieusement vers Tobrouk, Bir Hakeim, Tripoli et Tunis. Et nous étions de nouveau présents sur le front de feu de Normandie en 44 pour enfoncer les lignes allemandes à Avranches, présents enfin à l'Arc de Triomphe, le 26 août 1944, dans Paris libéré. Connaissez-vous suffisamment votre propre histoire, Excellence ? Connaissez-vous bien notre histoire commune ? Que croyez-vous donc que fut le prix du sang noir versé sur les terres blanches, morts sans sépulture aux corps désarticulés et dont les âmes en peine viennent encore les nuits sans lune hanter nos concessions ? Nous ne demandions pas une place à la tombe du Soldat inconnu, même pas quelque monument dans vos champs de bataille, par contre nous eûmes à Thiaroye-sur-Mer notre Oradour-sur-Glane, quand vos fantassins aveugles fusillèrent dans leur sommeil des dizaines de soldats nègres, tirailleurs " Congo ", " Niger ", " Dahomey ", tirailleurs " Sénégal ", comme ces frères d'armes liés par le pacte du sang s'appelaient dans leurs idiomes, et tout cela pour quelques primes de guerre légitimement revendiquées. Et l'enfant de Joal de demander du fond d'un cœur meurtri : " Prisonniers noirs je dis bien prisonniers français, est-ce donc vrai que la France n'est plus la France ? Est-ce donc vrai que l'ennemi lui a dérobé son visage ? Est-ce vrai que la haine des banquiers a acheté ses bras d'acier ? Et votre sang n'a-t-il pas ablué la nation oublieuse de sa mission d'hier ? " Qu'avez-vous donc répondu à cet exorde ? En réalité vous aviez oublié mais nous, nous avions déjà pardonné. 
Au point de vous suivre encore, pour servir vos funestes desseins coloniaux, dans le djebel algérien, quand vous torturiez à mort les fellaghas muets et humiliez leurs femmes pures en leur faisant exhiber, pour laisser-passer, un " pubis non rasé " ; ou dans l'enfer moite de la cuvette de Dien Bien Phû, face aux Viets invisibles ainsi que des spectres, et avant ou après, nous ne savons vraiment plus très bien, sur la Grande Île, dans les rizières d'Antananarivo et de Fianarantsoa où encore aujourd'hui, paraît-il, pour ramener à la raison un enfant récalcitrant, on menace d'appeler non le loup, comme dans vos campagnes, mais " le Sénégalais " ! Mais tout ceci est du passé, me répliquera-t-on. On ne refait pas l'histoire ! 

Soit, tournons-nous donc vers le présent. Pourriez-vous nier, Excellence, vous qui êtes rompu aux secrets qui gouvernent la marche des nations, que le rayonnement de la France dans le monde, après la deuxième guerre mondiale et les " guerres coloniales ", fut basé essentiellement sur la sauvegarde des positions stratégiques, géopolitiques et économiques qu'elle tenait en Afrique ? Chassés d'Alger, de Mers El-Kébir et des vignobles de Sidi-bel-Abbès, ayant perdu les puits de pétrole et les champs de tir nucléaire du Sahara, vous avez repositionné vos forces à Dakar, Bangui, Ndjaména, Port-Gentil, sur les rochers imprenables des Afars et des Issas, contrôlant d'un côté toute l'Atlantique, de Sao-Paulo jusqu'à la Terre de Feu, de l'autre, l'Océan Indien et le Pacifique, du Cap de Bonne Espérance à la Mer Rouge, jusqu'au golfe du Tonkin. Pensez-vous donc que c'est de vos ports de Brest et de Toulon, ou même des silos du plateau d'Albion où dormaient avec leurs têtes de mort vos missiles balistiques, que vous régniez sur tant de terres et d'océans ? C'est bien en Afrique que vous avez gagné la troisième guerre mondiale, celle dite " froide ", en contenant dans des poches contrôlables l'appétit insatiable des Soviets et de leurs auxiliaires " barbudos ", même s'il a fallu pour cela, mais il n'y a pas à en avoir honte, faire le lit de dictatures sanglantes comme à Kinshasa, Bangui ou, par contrecoup, Conakry. Qui ne se souvient donc, dans les années 70, de vos Transall lourdement chargés, fendant les murs de Fenêtre-Mermoz pour jeter sur Kolwezi vos légionnaires aux noms de rapaces effrayants, moins d'ailleurs pour sauver un régime et ses institutions, que les champs diamantifères et de cobalt, ainsi que des raids répétés de vos Jaguars sur Faya-Largeau, pour rappeler à la raison le bouillant colonel libyen ? Il est vrai que depuis, le Mur de Berlin est tombé, l'empire soviétique, la glasnost aidant, a volé en éclats, et l'Europe dite libre s'est brusquement souvenue qu'elle avait sur les bords de l'Adriatique et du Danube bleu, du côté des Carpates, de Sarajevo et de Cracovie, des cousins bien plus ressemblants que les Toubous du Tibesti, les Haoussa du Niger ou les Mossi de la Volta. Charité bien ordonnée commence par sa tribu.
A quoi il faut ajouter que les pierres de Gbadolité n'ont plus le même éclat depuis la chute du léopard et les " affaires " en métropole, le café et le bois se vendent mal sur les marchés de Londres et Euro-Dysney dans le Val-de-Marne peut bien à l'occasion remplacer les safaris-photos sur l'Oubangui-Chari, à quelques poussées de réacteur des jets du GLAM. 
Nous voilà donc désormais laissés " nous-dans-nous ", pour employer une savoureuse expression de notre français des Tropiques. Mais le paradoxe, Monsieur l'Ambassadeur, c'est que malgré un désengagement effectif jusque et y compris dans le pré carré Dakar, Abidjan, Libreville et Bangui, la France a toujours d'importants intérêts économiques et une forte présence humaine en Afrique, et au Sénégal particulièrement. Beaucoup voient même d'un bien mauvais oeil ce retour en force, dans les moindres secteurs de notre tissu économique, qu'ils assimilent à une forme de recolonisation. Notre génération, née à la veille des indépendances, vous a connus dans l'huilerie, l'électricité, les transports, le commerce. Elle est tout étonnée de vous y retrouver aujourd'hui, après plus de trente ans d'éclipse, résultat probablement de la crise qui frappe de plein fouet votre économie et pousse vos investisseurs et vos travailleurs à aller voir de nouveau du côté des ex-colonies. Comme au beau vieux temps des Maurel & Prom et autres " keur Compagnie ".
Ainsi, même si Pierre Biarnès montre dans son excellent livre que le nombre de Français en Afrique aujourd'hui est en passe de tomber sous la barre des 100 000, contre 150 000 en 1960, combien êtes-vous malgré tout au Sénégal, dans les branches essentielles de notre industrie, de nos banques, de nos services ? Combien de vos compatriotes, inconnus jusque dans leur HLM de banlieue, ont lancé ici des affaires juteuses, sans pratiquement le moindre investissement, et avec la bénédiction et le soutien souvent occulte des anciennes et nouvelles autorités de notre pays, comme ce vieux retraité venu recycler son bas de laine en relançant le transport dakarois à coups d'autobus pourris ramassés dans les casses de vos grandes villes ? Combien de " petits Français ", " Rémistes " désespérés ou déflatés de vos nombreuses entreprises en instance de liquidation ou délocalisation sont assis chez nous sur des contrats en or, salaire de PDG, avantages exorbitants - villa, voiture, voyages, domestiques -, alors qu'ils ne sauvent la face que parce que des enfants d'ici, formés dans vos plus prestigieuses écoles mais payés comme des smicards, tiennent en sous-main, comme les " nègres " en littérature, les affaires qu'ils sont censés diriger ? Combien d'aventuriers de tous acabits, repentis de la pègre lyonnaise, anciens mercenaires au Congo ou conditionnels en rupture de ban, inconnus à juste titre de vos services consulaires, débarquent chez nous avec comme tout visa le fait d'avoir juste comme on dit ici des " oreilles rouges ", s'installent en toute quiétude dans nos quartiers populaires, Fass, Médina, Guédiawaye, et prospèrent discrètement dans de petites affaires, restauration ou tripot, couverture probablement d'activités moins recommandables ?
Marque suprême de notre tolérance, à moins que ce ne soit encore légitime droit régalien de cuissage comme au bon vieux temps des " senzalas ", qui ne voit le long du sable chaud de nos plages des sexagénaires adipeux fuyant les brumes glaciales du Nord, retrouver la fontaine de jouvence en buvant goulûment dans l'amphore des cuisses nues de nymphes noires à peine nubiles ? Vos farouches CRS, dressés " au nègre " comme des pitbulls auraient-ils souffert de nos Modu-Modu pareille licence sur le parvis de la Défense ? Tout juste consentent-ils à les laisser faire la queue (c'est le cas de le dire !) devant les sordides hôtels d'" abattage " de Barbès et de Pigalle, afin de contenir dans les limites du supportable leurs pulsions sexuelles exacerbées par une continence forcée.

Monsieur l'Ambassadeur, puisque nous sommes dans un pays où tout don, par élégance, se " retourne ", que nous avez-vous remis en retour pour tant d'égards ?
Est-ce les tracasseries à votre consulat, l'humiliation dans vos aéroports et leurs hôtels-prisons, les charters de Nègres scotchés et bâillonnés sur Dakar ou Bamako ?
Comment en outre expliquez-vous qu'au printemps 2000, au moment où notre peuple tout entier vivait dans l'extrême tension d'une alternance rêvée après quarante ans d'étouffement, vous n'ayez rien trouvé de mieux à faire que d'ajouter à la psychose de la violence redoutée par tous en envoyant de surprenantes recommandations aux Français résidant au Sénégal, comme de garder leurs papiers d'identité à portée de main, de préparer de petits sacs de voyage " avec le strict minimum ", de faire provisions de denrées de première nécessité, avec bougies, piles pour lampes torche, de rester en contact permanent avec leurs " chefs de carré "... 
Quelle apocalypse annoncée - par vos services secrets peut-être - redoutiez-vous ? Le carnage dans les rues de la capitale, prises d'assauts par des bêtes en furie (relire Gobineau), le Plateau en feu, les hôpitaux et leurs morgues débordés, les maisons des Toubabs pillées, leurs femmes violées...Personne n'ignore que vos troupes, qui ne sont plus en Afrique pour protéger des régimes aux abois et leurs hommes les plus hideux contre on ne sait quelle " cinquième colonne ", mais juste pour veiller sur vos " points d'appui " et vos ressortissants, étaient prêtes à de spectaculaires opérations d'" exfiltration ", fusils d'assauts et tubes lance-roquettes à l'appui pour tenir en respect les meutes déchaînées, par ces voies bordées de barbelés serpentant la zone des Mamelles vers les pistes de l'aéroport et les plages accessibles, et qu'on a vu sortir de terre comme par miracle à quelques jours des présidentielles. 
Est-ce là, Excellence, la conception que les " hôtes étrangers qui vivent parmi nous " se font de l'hospitalité, de quitter à la sauvette la maison qui les a accueillis quand elle brûle, sans s'associer à la chaîne des porteurs d'eau accourus pour éteindre l'incendie ? Pour de multiples raisons, liées tant à notre passé lointain qu'au présent le plus immédiat, nous étions, nous Sénégalais, en droit d'attendre de la France, pour autant qu'" elle est toujours la France ", sinon un soutien actif pour le camp du changement et d'une démocratie apaisée, ce que les usages peut-être ou tout simplement la prudence n'encouragent point, même si le droit d'ingérence aujourd'hui fait son chemin dans les rapports entre les nations, mais tout au moins quelques marques de solidarité et de compassion pour les terribles épreuves que nous devions surmonter. C'est pourquoi notre plus grande fierté au lendemain de ces élections de tous les dangers fut non pas d'avoir réalisé, pour le plus grand nombre, le rêve tant caressé (il se serait accompli de toute façon, fût-il au prix des plus sanglantes déchirures), mais administré de façon aussi magistrale à tous les prophètes de malheur d'ici et d'ailleurs la preuve que notre peuple était mûr pour la démocratie et la prise en main de son destin, ayant assimilé en moins de quatre décennies les leçons que vous-mêmes avez mis plus de deux cents ans à apprendre dans la douleur, des barricades sanglantes de 1789 aux pavés fumants de mai 68, en passant par le mur des fusillés de la Commune de Paris en 1871 et les chambres à gaz ainsi que les fours crématoires d'Auschwitz et de Buchenwald. 

Mais tout cela n'est peut-être que présomptions, car nous venons d'entendre avec stupéfaction, par la voix la plus autorisée de notre pays, que " sans les journaux français ou anglo-saxons, il n'y aurait jamais eu d'alternance au Sénégal ". Le Figaro, par exemple, qui est sans doute lu chaque matin dans tout le pays, de Oréfondé à Santhiaba Manjack (il ne coûte que 1000 F, autant dire trois fois rien), et qui dans les années 70, pour ceux qui ne sont pas frappés d'amnésie du moins, était à l'extrême limite de la droite fascisante française. Malheur à ceux qui insultent avec autant d'impudeur le peuple qui les a élevés au faîte de la gloire ! 

Arrêtons-là cependant ces querelles politiciennes et laissons à des voix plus douées le soin de les vider, et parlons de choses plus relevées pour lesquelles j'ai ordinairement plus appétence. Ce qui m'amène tout droit à la deuxième partie de mon interrogation.

2. QUE SERAIT LE FRANÇAIS SANS NOUS ?

Monsieur l'Ambassadeur, si la France est un très grand pays par son histoire, sa culture, son économie, ses armées, ce n'est quand même qu'un petit carré sur la carte de l'Europe, et à peine une tache sur un planisphère. Pourtant, sans avoir joué le moindre rôle dans le mouvement des grandes découvertes (Christophe Colomb qui découvrit le Nouveau Monde est italien, Vasco de Gama, la route des Indes, portugais, tout comme Magellan qui fit le premier tour de monde), à l'exception peut-être de la remontée du Saint-Laurent par Jacques Cartier en 1535, votre pays se trouvait à la veille de la deuxième guerre mondiale avec un empire de douze millions de km2. N'est-ce pas beaucoup, pour ses 550 000 km2, c'est-à-dire à peine deux fois le Sénégal et vingt-deux fois moins que le Mali, une de ses anciennes colonies ? Et puisque nous ne voulons plus parler que du présent, aujourd'hui, près de deux cents millions d'hommes parlent français sur tous les continents, du Québec à la Nouvelle Calédonie, de la Belgique à Madagascar. N'est-ce pas beaucoup pour un peuple de cinquante-sept millions d'âmes seulement ? Qui peut nier que parmi ces "francophones", nous Africains, sommes la partie la plus vive, la plus pure, la plus jalouse de l'héritage que vous a laissé Molière ?
Et ne croyez surtout pas que c'est faute seulement de pouvoir développer nos propres langues et de les utiliser pour tous les usages, ou en raison de l'exiguïté des aires linguistiques, puisqu'on sait que le pulaar ou le swahili se parlent dans des zones cent fois plus étendues que l'Hexagone ! En outre, au moment où, partout dans le monde, la règle c'est l'anglais, que dans la recherche fondamentale, en astronomie, dans les technologique de pointe, l'informatique, les télécommunications, l'aéronautique, les affaires, tout ou presque se " dit " et se " fait " dans la langue de Shakespeare, mâtiné d'un nasillement yankee, et que dans votre pays même, par renoncement ou faute d'imagination, vous avez vous aussi cédé à cette mode, oubliant les extraordinaires richesses que vous ont laissées tant d'éminents auteurs, encyclopédistes et académiciens, que serait donc devenue votre langue, de plus en plus isolée outre-Atlantique, dans la Belle Province, attaquée de toutes part chez vos voisins belges et suisses par les prétentions flamandes ou alémaniques, abandonnée au Maghreb et au Makrech au profit de l'arabe, s'il n'y avait un noyau dur qui, dans ses Constitutions, ses journaux officiels, ses ministères, ses écoles, sa littérature, et à l'extérieur, dans les institutions et conférences internationales, sur tous les tons et sous toutes les couleurs, la font vivre en lui apportant une sève jeune et toujours féconde ?
Ainsi de Dakar à Djibouti, de Brazza à Moroni, dans les maquis de Treicheville ou les " cars-rapides " de Guédiawaye-Colobane, nous faisons valser vos mots dans tous les sens, à donner dans sa tombe le tournis à Hugo. Pureté et extrême classicisme chez l'Immortel Senghor, grondement de tonnerre et torrents de lave chez Césaire, ou encore funambulisme et cabrioles pour l'imprévisible Ahmadou Kourouma, nous sommes véritablement le sel de votre langue, et à l'occasion y ajoutons le piment rouge de nos sauces épaisses, pour donner à un esprit subtil et si plein de délicatesse le corps puissant qui lui manque tant. Il est vrai que nous n'avons pas choisi le Français et que c'est l'histoire qui nous l'a imposé de force. Par la lame et la grenaille d'abord, sur les plaines de Dékheulé et les contreforts de Bandiagara où notre résistance à vos armées et à votre culture a été brisée. 
Dans les salles de classe ensuite où il a fallu que des maîtres intransigeants, qui considéraient la moindre incorrection comme un blasphème, inscrivissent à coups de triques sur notre corps d'abord, ainsi que des scarifications, dans nos esprits ensuite, comme sur une pierre à sculpter, les règles si complexes de votre orthographe et de votre grammaire, l'imparfait du subjonctif par exemple, pour que nous nous en imprégnassions une fois pour toutes avec autant de dévotion que le récitant du coran dans l'Aventure ambiguë pour les paroles du Livre. C'est ainsi que ceux qui s'aventuraient à parler dans nos cours de récréation ce qu'on appelait encore avec mépris des " dialectes " et qui n'était rien moins que nos langues maternelles, étaient soumis au port flétrissant du " symbole ", promesse de correction sanglante pour le dernier fautif de la journée, comme naguère chez vous le sabot autour du cou pour les Bretons " bretonnants ".
De telles leçons, on s'en doute, ne peuvent s'oublier et ont transformé, sans même qu'on s'en rendît compte, ce qui paraissait d'abord un corps étranger en une partie de notre propre nature. Comme dans nos jeux d'enfant, lorsque que sur les chemins sablonneux de nos écoles de brousse le camp dit de la " coordination " demandait d'une voix chantonnante : " mais, ou, et, donc, or, ni, car ? " et que celui de la " subordination " lui répondait d'un ton guttural, en tapant du pied comme des Zoulous : " que, quand, si, comme ! ". Voilà que les conjonctions étaient devenues des personnages de comptine ! C'est peut-être ce qui fait que nous sursautons aujourd'hui encore, comme transpercés par une écharde, chaque fois que nous entendons certains de vos plus éminents hommes d'Etat ou des journalistes de votre radio internationale trébucher sur " que " et " dont " ou confondre les prépositions comme ne l'aurait fait aucun enfant de nos CP d'antan. C'est ce qu'on appelle " être plus royaliste que le roi ", mais il n'y a pas de mal à cela, quand celui-ci a de la peine à porter sa couronne et ne peut plus tenir son rang. 

Excellence, notre rapport avec votre langue est une longue histoire, l'histoire de toute une vie. Souvent, bien avant la fin du lycée, nous avions lu le meilleur de votre littérature et les vieux manuels " Lagarde et Michard ", injustement dédaignés aujourd'hui, ont été de ce point de vue les clés magiques qui nous ont ouvert ce royaume fabuleux des lettres. Ainsi, la langue de Rabelais, loin de nous rebuter, contribuait au contraire à " ébaudir " nos " esprits animaux ". Et quand l'inimitable narrateur nous raconte le réveil de Gargantua qui, au sortir de lit, " fientait, pissait, rendait gorge, rotait, pétait, baillait, crachait, toussait, sanglotait, éternuait et se morvait en archidiacre, et déjeunait pour abattre la rosée et mauvais air : belles tripes, belles charbonnades, beaux jambons, belles cabirotades et force soupes de prime ", nous croyions entendre dans ce flot de mots s'entrechoquant dans tous les sens la magie familière de la langue fourchue des griots de chez nous. Nous avons donc aussi lu Ronsard et Du Bellay, La Bruyère et ses Caractères, déclamé le poing fermé la célèbre tirade de Don Diègue dans le Cid de Corneille (" ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie... "), imité l'avare de Molière et son malade imaginaire, écouté les Fables de La Fontaine qui nous rappelaient tant notre succulent Leuk-le-Lièvre, regardé les principales pièces de la monumentale Comédie humaine de Balzac puis, à l'âge de raison, lu plus sérieusement Montesquieu et De l'Esprit des lois, apprécié l'ironie caustique de Voltaire dans " Le Nègre de Surinam ", puis ce fut Hugo, les Contemplations et les Misérables, les premiers émois dans Madame Bovary et les Fleurs du Mal, et enfin dans les années de refus et de contestation, la Nausée de Sartre, l'absurde de Camus, la résistance à l'oppression et au colonialisme dans la Condition humaine de Malraux, et en français, grâce à vos excellents germanistes, Marx et Le Capital, Engels, Lénine et la révolution. Pensez-vous, Monsieur l'Ambassadeur, que vos potaches des beaux quartiers de Paris, du Faubourg Saint-Germain à Neuilly et Passy ont fait sur ce point mieux que les va-nu-pieds, fils de pâtres et de paysans du Djolof et du Sine, ou de colporteurs du marché Nguélaw ? Et encore, ceux-là ont-ils lu en outre Birago Diop et ses inimitables Contes d'Amadou Koumba, l'Enfant noir de Camara Laye ou ce vivant miroir de notre propre histoire qu'est l'Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane ? Que savent-ils en outre de la poésie de Senghor, si ancrée au " royaume d'enfance ", et le nom de Tchicaya U Tam'Si leur dit-il seulement quelque chose ?
Nous qui avons très tôt su que la France, ce n'est pas seulement l'Hexagone, nous sommes allé voir aussi du côté des Caraïbes, suivant quasiment à l'instinct la trace des tribus que ni les requins de l'Atlantique ni les métissages forcés n'ont pu éteindre et avons trouvé avec enchantement comment dans Batouala de René Maran les senteurs de cannelle des Caraïbes épousent la moiteur des forêts de l'Oubangui-Chari, compris en quoi les dieux Vaudou chassés du Dahomey ont retrouvé une terre d'élection dans la Rue Cases-Nègres, et pourquoi les " damnés de la terre ", " qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole ", " qui n'ont jamais ni dompté la vapeur ni l'électricité ", " qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel ", sont pourtant " les fils aînés du monde ", " poreux à tous les souffles du monde ", " chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde ! " Mais bien que la Martinique de Césaire ne soit que votre 98e Département, combien êtes-vous en " Métropole " à entendre cette coulée de lave incandescente des Cahiers d'un retour au pays natal où le nègre marron, lassé de fuir à travers mornes " l'échouage hétéroclite, les puanteurs exacerbées de la corruption, les sodomies monstrueuses de l'hostie et du victimaire, les coltis infranchissables du préjugé et de la sottise... " plonge enfin " dans la chair rouge du sol " de sa négritude ?

Rien que des mots ? S'il en est ainsi, inutile de vous demander si dans les " ZEP " de vos banlieues éclatées, de Tremblay-lès-Gonesse à Mante-la Jolie, ainsi que dans nos collèges délabrés de Fongolembi et de Ourossogui, il vous arrive de taquiner à l'occasion la poésie de l'" Ile aux syllabes de flamme " de Jacques Rabemananjara, ou les chants berbères de Jean Amrouche, les romans du Marocain Mohammed Khaïr-Eddine ou de Out-El-Kouloub, la diva des bords du Nil ou encore d'Andrée Chédid, du pays des cèdres. Ils ne sont pas seulement comme on dit banalement des écrivains " francophones ", défenseurs donc de la langue française, ils sont avant tout une expression de la France, ils sont la France dans toutes ses sensibilités. 

Cependant quelqu'un nous dira : " la France et le Français, ce n'est pas seulement les antipodes, allez donc à Paris ! " Ah ! Paris, la Ville-Lumière, " Paris-la-France ", comme on dit dans nos chaumières, avec des lueurs d'enchantement dans les yeux ! Qu'à cela ne tienne ! Figurez-vous, Excellence, que ce n'est pas seulement la France qui est venue à nous, jusqu'à nos hameaux perdus dans la savane, nous sommes aussi allés à la France. 
Par quelque matin incertain, nous avons donc abandonné nos terres brûlées de soleil pour les berges brumeuses de la Seine et " bizuth " en hypokhâgne ou " taupe " en " maths spé ", nous avons fait notre lit dans les dortoirs fleurant le bois multiséculaire des prestigieux " prépas " de H IV, Louis le grand ou St-Louis, retraduisant tout Cicéron et Sénèque, à la manière des Académiciens, les Bucoliques de Virgile en purs alexandrins, et Homère et Thucydide. " Archicubes ", nous avons frayé sans peur avec les vénérables " caïmans " de la rue d'Ulm, Althusser et les autres, escaladé les pentes non moins escarpées de l'X, de Centrale ou des Mines, pour apprendre l'art de construire des ponts et des cathédrales, à moins que ce ne fût la cavalerie blindée de Saint-Cyr-Coëtquidan et ses stages d'endurance sur les chemins des forçats à Cayenne, ou plus prudemment encore les couloirs feutrés de l'auguste Sorbonne. 
Et puisque Paris est une fête, comme dit la chanson, nous sommes allés au prestigieux Louvre admirer les tableaux historiques de David, les nus d'Ingres et de Renoir, le chromatisme si saisissant de Cézanne et l'indéchiffrable sourire de la Joconde, ou encore les esquisses naïves des peintres occasionnels de la Butte Montmartre. 
Nous avons appris aussi à y aimer des sonorités si éloignées des rythmes de chez nous, Beethoven et sa Cinquième Symphonie, Clair de Lune de Debussy, Mozart et La Flûte Enchantée, une messe de Haendel sous l'auguste voûte de Notre-Dame, les Quatre Saisons de Vivaldi dans les jardins du Luxembourg ou Ferrat chantant Aragon à l'Olympia. 
Happés par l'extraordinaire bouillonnement intellectuel et politique, nous avons encore écumé le Quartier Latin du crépuscule jusqu'à l'aube, distribué des prospectus à la fête de " L'Huma ", chanté l'Internationale à la Mutualité " pour la cause des peuples ". Et après avoir revisité le café " Le Flore ", où il écrivit La Nausée, nous avons fait la chaîne avec tous les " désespérés de Billancourt " pour conduire Sartre au cimetière de Montparnasse, des lions de Denfert-Rochereau au Champ de Mars, arpenté par tous les temps les grands boulevards avec de vieux soixante-huitards, dans l'attente du grand soir, puis le jour de gloire arrivé en 81, pris d'assaut la Bastille, pour fêter le 14 juillet le 10 juin. 
Et enfin quand vint l'heure des trophées, nous étions encore aux premières loges pour voir François Mitterrand monter les marches du Panthéon d'un pas digne des Césars. Alors heureux comme Ulysse, " ou comme cestui-là qui conquit la toison ", nous sommes retournés " pleins d'usage et de raison vivre entre nos parents le reste de notre âge ". Où certains, il faut le reconnaître, ont eu leur heure de gloire, jeunes loups de la politique et des finances, intrépides capitaines d'industrie, bâtisseurs de villes et de barrages, brillants titulaires de chaire en grec et en philosophie, avant que la couleur du temps, il y a à peine une saison, ne vire à la bannière étoilée, qui vit des demi-soldes en bretelles, un " MBA " d'on ne sait quoi dans une main, un portable pentium 733 dans l'autre, baragouinant un piggin américain type " banania ", ne s'accaparent des principales " stations " du pouvoir, en rêvant de start-up fabuleux et de spéculation sur les noms de domaine. 

Monsieur l'Ambassadeur, ne voyez-vous vraiment pas que nous connaissons autant que vous, souvent mieux que vous, votre histoire, passée et présente, votre littérature, vos arts, votre musique, votre cuisine, vos femmes ? Et vous laissez sans réagir des fonctionnaires bornés, qui ne connaissent point le latin et savent à peine ce qu'est un alexandrin, s'acharner à nous humilier sur notre propre sol, nous et nos enfants, rien que pour un petit tampon, au nom de la France, en oubliant que nous sommes aussi une partie de la France, que nous sommes toute la France ! Et puis cette odyssée-là, croyez-vous vraiment que nous avons envie de la faire à rebours ?
En vérité, quelque grande que soit notre " misère ", pour nous qui sommes revenus de si loin, plus nous plaît aujourd'hui écouter " battre le pouls profond de l'Afrique dans la brume des villages perdus ", comme le chante l'enfant immortel de Joal, que les fastes éternels du palais de Versailles, plus les parterres encombrés de Sandaga et son remue-ménage étourdissant que les jardins ciselés du Luxembourg, et plus que les bords de Seine lumineux un matin de printemps, la Langue de Barbarie au soleil rougeoyant du crépuscule à notre cœur apporte " luxe, calme et volupté ". Mais vous ne le savez pas, tous ces lieux-là sont pourtant nos lieux-communs, et nul ne pourra nous voler la moindre parcelle de ce patrimoine cosmopolite. Car si vous êtes fleuve, sachez que nous sommes riches de tous vos limons, sur vos berges nous avons bâti des temples que vous ne voyez pas, plus beaux encore que ceux d'Abou Simbel, car ils sont faits de tous les souffles fécondants de la terre. 

Et si d'aventure un jour la France, dans la représentation que s'en fait son propre peuple, n'était qu'une constellation de plus sur la bannière étoilée, revenez voir Excellence, du côté de nos nouvelles provinces du Niombato, du Boundou ou du Pakaou, vous y trouverez encore vivantes, bien loin du cours de la Seine, les racines qui ont porté votre grande nation. Tant il est vrai que qui est gardien ultime de votre langue est aussi l'avenir de votre civilisation. 

OUSSEYNOU KANE CHEF DU DEPARTEMENT DE PHILOSOPHIE FACULTE DES LETTRES (UCAD)
2001


 

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