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La convergence des campagnes internationales
Un large mouvement citoyen s’est mobilisé pour questionner la mondialisation
et mettre en cause son cours dominant. Ce mouvement puise ses formes et ses
réflexions dans des mobilisations quelquefois anciennes et, dans le
même temps, il les renouvelle. On peut parler, à partir de la
convergence des résistances, d’une mobilisation citoyenne mondiale.
Ce mouvement est devenu visible à Seattle. On y a assisté à
la convergence des mouvements de travailleurs salariés et des mouvements
paysans, des mouvements écologistes, des mouvements de consommateurs,
des mouvements de solidarité internationale. Le tournant de Seattle
ne tient pas à l’échec des négociations mais à
ce que cet échec a révélé. Il a mis en évidence
les positions des mouvements qui, de la contestation de l ‘AMI (Accord Multilatéral
d’Investissement) à celle de l’OMC, des manifestations de Washington
aux rencontres de Porto Alegre, remettent en cause le cours dominant de la
mondialisation, et non pas forcément la mondialisation. Il a légitimé
la recherche d’alternatives, donné un nouveau souffle aux mobilisations
et accru la confiance des mouvements porteurs d’initiatives et de propositions.
Les événements dramatiques de Gênes ont montré
le déficit de légitimité auprès de l’opinion
mondiale, des dirigeants des pays riches, de ce bloc majoritaire d’actionnaires
de l’économie mondiale.
Les forces sociales qui portent la volonté de chercher un autre mode
de développement sont constituées des mouvements de solidarité,
des droits de l’homme, de refus des discriminations et de la purification
ethnique, de consommateurs, de travailleurs, de paysans, des mouvements
de femmes, de solidarité internationale. Depuis quelques années
des mouvements définissent leurs actions directement dans le champ
de la mondialisation. Quatre campagnes internationales actives délimitent,
aujourd’hui, l’espace de cette mobilisation. Il s’agit de la campagne pour
l’annulation de la dette ; de la campagne pour la remise en cause de l’Organisation
Mondiale du Commerce ; de la campagne pour la réforme des Institutions
Financières Internationales, dite dans certains pays “ Bretton Woods
Project ” ; de la campagne de contestation des marchés financiers,
pour la taxation des transactions financières et l’action citoyenne,
plus connue sous le nom de ATTAC.
La convergence de ces campagnes a modifié la scène internationale
depuis 1995. De Madrid, avec les manifestations “ Cinquante ans ça
suffit ! ” à l’occasion du cinquantenaire de Bretton Woods, à
Seattle, Washington, Prague, Göteborg, Nice, Porto Alegre, Gênes,
la contestation a obligé les grands de ce monde à ravaler leur
autosatisfaction.
Cette convergence se lit dans les pratiques et dans les formes de mobilisation.
Elle est forte dans chaque pays et dans les grandes régions, comme
au niveau international. Ce sont les mêmes mouvements, les mêmes
associations, les mêmes personnes qui participent à ces différentes
campagnes. Mais, le mouvement est aussi marqué par sa diversité.
Chaque campagne garde sa spécificité. Cette spécificité
est visible dans les mots d’ordre et surtout au niveau des alliances et des
mouvements qui se mobilisent. Ainsi, la campagne sur la dette, à partir
des mouvements de solidarité internationale s’est élargie aux
différentes églises et mobilise aujourd’hui les syndicats.
La réforme des institutions internationales mobilise les mouvements
de solidarité internationale et les mouvements écologistes.
La remise en cause des marchés financiers et de la spéculation
financière s’organise autour des syndicats, des mouvements politiques
et des mouvements de lutte contre les exclusions. La mise en cause de l’OMC
met en scène de manière nouvelle la relation entre les mouvements
écologistes et de consommateur et les associations de travailleurs
et de producteurs, notamment paysans.
Ces campagnes n’épuisent pas les mobilisations sur la mondialisation.
D’autres mobilisations sont à mettre en avant ; par exemple pour le
droit international et contre l’impunité, pour la liberté de
circulation des personnes, pour l’égalité entre les genres,
pour la lutte contre le sida, pour la résolution pacifique des conflits
et contre les guerres, pour les libertés et contre les atteintes aux
droits de l’Homme, etc.
La mise en évidence des responsabilités
Cette mobilisation citoyenne mondiale résulte de la radicalisation
des mouvements sociaux à partir de la prise de conscience de la situation
insupportable de l’évolution mondiale et de l’échec du modèle
dominant.
L’évolution du système semble prendre un malin plaisir à
confirmer les analyses de Marx, la combinaison de l’accumulation des richesses
d’un côté et l’accumulation de la misère d’un autre côté.
Cette évolution est à l’œuvre dans chacune des sociétés,
au Sud comme au Nord. Les disparités entre les sociétés
du Nord et celle du Sud ont atteint un niveau difficile à imaginer.
La croissance, réelle à l’échelle mondiale et dans certains
pays, s’est accompagnée d’une montée de la pauvreté
et des inégalités, de l’approfondissement des discriminations
et des exclusions. Le rapport du PNUD rappelle que 1,2 milliards de personnes
sont au dessous du seuil de pauvreté, 1 milliard sont analphabètes,
1 milliard n’ont pas accès à l’eau potable et plus de 2,4 milliards
sont privés d’infrastructures sanitaires de base.
Les stratégies et les politiques économiques et sociales dominantes
ne sont pas difficiles à analyser. Elles sont caractérisées
par la libéralisation qui résume le credo des dirigeants économiques
et politiques. Celle-ci se définit à partir de la croyance
dans les bienfaits de l’élargissement des marchés nationaux
et du marché mondial, et se traduit par les privatisations et l’élimination
de tout ce qui est censé freiner la concurrence. Ces politiques ont
plusieurs implications : la régulation devient le monopole des marchés
financiers mondialisés, le marché mondial devient la référence
des normes de consommation et de production, le travail est la variable quasi
unique d’ajustement.
L’échec des politiques libérales qui ont prétendu régner
sans partage sur l’économie mondiale est maintenant largement admis.
Dans les rapports du PNUD, l’Organisation des Nations Unies dresse un bilan
critique de l’évolution du monde : “ En vingt ans, dans plus d’une
centaine de pays du Tiers Monde et de l’ex Europe de l’Est, on assiste à
un effondrement de la croissance et à des baisses de niveau de vie
plus importantes et plus durables que tout ce qu’ont pu connaître les
pays industrialisés lors de la grande crise des années 30…
Près de 1,6 milliards de personnes vivent plus mal qu’au début
des années 80, souvent avec moins de un dollar par jour…Le remboursement
de la dette absorbe souvent entre un quart et un tiers des recettes publiques
déjà limitées et empêche les investissements publics,
pourtant cruciaux… ”.
Dès le début, les résistances ont montré les
limites de ces politiques ; les émeutes de la faim se sont multipliées
; les luttes contre les politiques d’ajustement structurel se sont généralisées.
A partir de 1994-95, la crise du modèle s’amorce et s’amplifie. Il
s’agit d’une crise majeure de régulation. La régulation par
les marchés financiers révèle ses limites. Les crises
financières en Asie, en Amérique Latine et Centrale et en Russie
sont venues le démontrer. La remise en cause de la régulation
publique remet en cause le système lui-même. La corruption a
pris des proportions gigantesques, elle est devenue structurelle ; les capitaux
maffieux se sont infiltrés partout. La régulation politique
est déficiente. L’affaiblissement des Etats a accru les conflits armés.
L’hégémonie politique et militaire des Etats-Unis est pesante
; elle n’annule pas les conflits d’intérêts avec l’Europe, le
Japon, la Russie, les pays du Sud. Le modèle néo-libéral
n’a pas réussi à définir et imposer le cadre institutionnel
et politique correspondant à la mondialisation. La Banque Mondiale,
le FMI, l’Organisation Mondiale du Commerce sont de plus en plus contestées
par les mouvements populaires et certains des Etats du Sud. Les conséquences
de la dérégulation systématique ont mis en évidence
la fragilité du système et les limites des institutions financières
internationales. Après les luttes des peuples du Sud, les luttes
sociales contre les politiques de précarisation en Europe, aux Etats-Unis,
en Corée modifient les équilibres politiques. La convergence
des mouvements écologistes, de consommateurs, de travailleurs à
Seattle marque une étape dans la remise en cause de la direction néo-libérale
de la mondialisation.
Les crises financières et les résistances des mouvements sociaux
ont conduit à une crise majeure de la pensée libérale.
Le débat sur les politiques s’ouvre à la Banque Mondiale entre
les ultra-libéraux et les néo-keynésiens. L’affrontement
a commencé avec l’analyse des crises financières et la contestation
du rôle des institutions financières internationales ; les tenants
de la régulation par les marchés financiers allant jusqu’à
proposer de restreindre leur rôle. Le débat se focalise sur
le rôle de l’Etat et les politiques sociales. Le raidissement des Etats,
avec l’arrivée au pouvoir de coalitions clairement conservatrices,
comme on peut le voir aux Etats-Unis ou en Italie donne l’avantage aux ultralibéraux.
L’âpreté du débat, au-delà du durcissement, montre
toutefois que la direction néo-libérale de la mondialisation
n’est pas une fatalité. La dérégulation totale est un
moyen, elle n’est pas forcément le but. Les marchés financiers
ont leur logique ; ce n’est pas celle de l’ensemble des groupes financiers
et industriels.
Le mouvement citoyen mondial a déjà obtenu des premiers résultats.
Il a permis d’éclairer la mondialisation. Dans un premier temps, il
a mis l’accent sur ses effets néfastes et mis sur la défensive
ceux qui se flattaient d’être les hérauts de cette nouvelle
modernité. Ensuite, il s’est attelé, à travers des débats
parfois difficiles, à faire le tri dans la mondialisation, entre ce
qui relève d’une tendance de l’évolution, lourde et contradictoire,
et les conséquences de l’idéologie dominante, néo-libérale
et revancharde, qui caractérise la phase actuelle de cette mondialisation.
Enfin, il s’est attaché à soumettre à un débat
public, critique et international, les systèmes et les mécanismes
qui structurent le monde, sur les plans économiques et sociaux, politiques
et militaires, culturels et idéologiques.
Le large mouvement de mobilisation et de contestation a aussi eu le mérite
de dépasser le sentiment de fatalité et de faire ressortir
les responsabilités. Il a mis en lumière les centres de décisions
et les responsables : les institutions financières internationales,
leurs dirigeants et leurs techniciens, qui définissent et imposent
les politiques et les modes de régulation ; les Etats du Nord, et
particulièrement les gouvernements des pays dominants qui se retrouvent
au G7 et dans l’OCDE, qui orientent et contrôlent les institutions
internationales dans le sens des intérêts des couches dirigeantes
de leur pays ; ceux des gouvernants des pays du Sud qui se maintiennent au
pouvoir par des régimes répressifs, qui participent de la corruption
généralisée dans le monde et qui partagent les convictions
de leurs aînés du Nord ; les marchés financiers et leurs
opérateurs qui ont réussi à imposer leur logique de
profit et de rentabilité dans les modes de pensée ; les entreprises
multinationales qui tentent de réduire le pouvoir des Etats au maintien
de l’ordre et à la protection de leurs seuls intérêts.
Le passage des résistances aux propositions
En mettant l’accent sur les responsabilités, la mobilisation a recréé
un vaste mouvement d’espoir. Elle a redonné un souffle à l’idée
qu’un autre monde est possible. Ce mouvement est perceptible dans la floraison
d’idées et de propositions. Elle s’appuie sur la montée d’une
expertise citoyenne qui s’ancre dans les mouvements, comme celle qui transparaît
dans les Conseils scientifiques, celui d’ATTAC par exemple, les observatoires,
comme l’Observatoire de la mondialisation qui travaille sur l’OMC, les comités
d’orientation et de pilotage de la campagne IFI, le comité de
partenariat avec des responsables du Sud dans la campagne dette. Ce mouvement
est porteur d’une demande sociale et politique de recherche qui commence
à peser sur les institutions de recherche et les universités
et sur le débat intellectuel à travers les médias.
Les propositions avancées par chacune des campagnes font partie
du débat public. Leur reprise par les autres campagnes permet de les
approfondir et de les compléter. La campagne dette a mis en avant
les propositions d’annulation, partielle ou totale ; la reconnaissance d’illégitimité
et la coresponsabilité ; la limitation du service de la dette à
une proportion des exportations ; la reconversion sous contrôle citoyen,
etc. La campagne ATTAC insiste sur la taxe sur les transactions financières
spéculatives ; sur l’utilisation de cette taxe pour l’accès
aux services de base ; sur l’interdiction des paradis fiscaux ; sur la lutte
contre la criminalité financière, etc. La campagne sur les
IFI a mis l’accent le contrôle démocratique et la transparence
; sur l’évaluation indépendante et contradictoire, confiée
au système des Nations-Unies, de l’intervention des IFI ; sur le refus
des programmes d’ajustement structurel et des cadres stratégiques
de lutte contre la pauvreté ; sur le refus des conditionnalités
et de l’imposition de l’extérieur et par le haut des politiques économiques
et sociales ; sur la réforme radicale des IFI, etc. La campagne contre
l’OMC met en avant le refus de la primauté de la marchandise ; la
prééminence de la déclaration des droits de l’Homme
sur le droit commercial ; le refus du rôle de l’Organe de règlement
des différents ; la nécessité d’une instance de recours
avec un droit de saisine des citoyens, etc.
Il convient de resituer les campagnes par rapport à l’ensemble des
mobilisations. Les campagnes sur la mondialisation s’inscrivent dans un mouvement
beaucoup plus global. Les groupes ATTAC, par exemple, se mobilisent sur les
fonds de pension, les retraites, la santé ; d’une manière générale
sur tous les thèmes sociaux et culturels. Il y a là une logique,
puisque la mondialisation se présente comme la tendance générale,
tous les problèmes peuvent s’y référer et chaque question
d’importance est une manière d’interpeller la mondialisation et de
montrer qu’on peut agir sur son évolution. Dans cette mobilisation,
certaines couches sociales sont particulièrement actives, notamment
parmi les jeunes, les femmes, les paysans, etc.
Plusieurs occasions sur la scène internationale ont permis d’approfondir
les propositions, de renforcer leur cohérence. La conférence
sur le financement du développement, en juin 2002, a permis de décliner
les questions centrales du débat : l’impossibilité de financer
le développement avec le poids de la dette, la liaison entre le commerce
international et le financement, le rôle des institutions financières,
le poids déterminant des marchés financiers, le rôle
des entreprises multinationales dans l’investissement, la discussion sur
l’aide publique au développement, la nécessité des taxes
sur les transactions financières et des écotaxes, la place
des politiques fiscales dans l’égalité des droits, l’importance
de la corruption, des paradis fiscaux et de la criminalité financière.
En septembre 2002, la conférence RIO+10, devenue conférence
de Johannesbourg sur le développement durable, a été
l’occasion d’un débat international sur la nature du développement
et les politiques de développement.
Le passage des résistances aux propositions pose toute une série
de questions au mouvement citoyen mondial. Parmi celles-ci, se pose la question
de l’articulation entre les échelles d’intervention, le niveau local,
le niveau national, le niveau des grandes régions et le niveau mondial.
Le niveau international, et peut-être mondial est déjà
un niveau déterminant sur le plan économique et militaire.
C’est au niveau mondial que se formalise la contradiction majeure entre le
Nord et le Sud et la question des institutions internationales. La construction
d’une opinion publique mondiale est indispensable à une progression
politique qui ne se réduise pas aux institutions inter-étatiques
et aux représentants du pouvoir économique. Cette importance
de l’échelle mondiale n’annule pas les autres échelles. Du
point de vue des mobilisations, l’intervention à l’échelle
mondiale passe par les mobilisations locales et nationales.
Le niveau local est celui de la démocratie de proximité, du
développement local, de l’égalité d’accès aux
services publics locaux ; il est aussi l’espace de la rencontre entre les
mouvements citoyens et un autre des acteurs nouveaux, les municipalités
et les collectivités locales. Le niveau national des mobilisations
présente un double intérêt ; c’est l’espace des politiques
publiques et des péréquations nécessaires à l’égalité.
D’une part, il permet une liaison directe entre les campagnes et les différents
mouvements sociaux ; d’autre part, il permet de mettre en cause de manière
plus efficace la responsabilité des gouvernements nationaux. De ce
point de vue, de nouvelles formes de débat citoyen associant les associations,
les syndicats et les mouvements, le débat d’opinion à travers
les médias et le débat parlementaire renouvellent le débat
politique.
Les discussions menées à partir des campagnes ont confirmé
la pertinence de l’échelle européenne. Entre le niveau national
et le niveau mondial, les grandes régions géopolitiques occupent
une position contradictoire. Elles sont, par bien des manières des
vecteurs de la mondialisation dans sa version dominante néo-libérale
; mais elles sont aussi le support d’une contre-tendance, porteuses de possibles
alternatives. L’Union Européenne, la plus avancée dans son
intégration politique, de toutes les grandes régions géoculturelles
accuse particulièrement cette contradiction ; d’où l’intérêt
particulier de l’échelle européenne pour les mobilisations.
Des propositions aux alternatives
Cette capacité de proposition démontre l’importance du mouvement,
de son inventivité et de ses capacités sociales et politiques,
intellectuelles et citoyennes. Mais, une multitude de propositions ne constitue
pas un programme, ne suffit pas pour esquisser une alternative. C’est le
sens qu’il faut donner au passage de Seattle à Porto Alegre. La volonté
de créer l’espace international de l’articulation entre les mobilisations
et l’élaboration.
Le débat sur les propositions est ouvert dans le mouvement. Surtout
dans une période où la crise de la pensée libérale
ouvre un nouvel espace de réforme du système dominant. A chaque
période, en situation, il y a des mouvements de réponse aux
conceptions dominantes et aux politiques de développement qui leur
correspondent. Elles vont des luttes et des résistances à des
contre-propositions de différente nature ; de l’aménagement
du système à des réformes radicales, voire alternatives.
Les propositions ne sont pas récupératrices ou révolutionnaires
en elles-mêmes ; ce sont les situations qui permettent de juger de
leur intérêt et de leur nature ; c’est leur inscription dans
une stratégie qui les caractérise et qui leur donne un sens.
La discussion des propositions relève du débat politique et
non de la théologie. Ces réponses trouvent leur écho
dans le débat international. Elles sont aussi recyclées par
les institutions dominantes, après avoir été soulagées
de leur charge subversive, et servent à faire évoluer et à
adapter les politiques de développement. Mais, ces récupérations,
si elles permettent d’affiner les politiques, peuvent affaiblir la cohérence
du modèle et légitimer la recherche de conceptions alternatives.
Dans la construction des alternatives, il faut revenir aux fondements du
modèle dominant néo-libéral. Pourquoi, et comment, le
modèle néolibéral s’est imposé ? Il faut pour
le comprendre partir du modèle social-libéral dominant, à
partir de 1945, le modèle de la régulation fordiste. Ce modèle
est élaboré dans la période qui sépare les deux
guerres mondiales. Le capitalisme est confronté à quatre défis
: par rapport à la révolution de 1917, il lui faut trouver
d’autres méthodes que la répression pour faire face à
la montée des luttes ouvrières ; par rapport à la crise
de 1929, il lui faut trouver de nouvelles formes de régulation ; par
rapport à la montée des luttes de libération, il lui
faut accepter un nouveau système international ; par rapport à
la montée du fascisme, il lui faut imaginer un autre horizon que le
totalitarisme.
Le modèle néo-libéral est en fait un modèle de
reconquête. Il démontre que la bataille intellectuelle est une
des formes de la lutte sociale. Il a tiré les leçons des échecs
et des faiblesses des modèles précédents pour proposer
une nouvelle cohérence. Il a tiré profit de la contestation
géopolitique du modèle soviétique qui s’est effondré
définitivement en 1989 ; il a réduit, à travers la gestion
de la crise de la dette, les marges d’indépendance obtenues par la
décolonisation ; il a remis en cause les avancées sociales
du salariat, à travers les politiques de précarisation et la
mise en crise des systèmes de protection sociale. Cette évolution
a démontré que les dynamiques à l’œuvre dans les sociétés
ne sont pas seulement économiques, elles sont aussi sociales, politiques,
idéologiques, culturelles, militaires.
Le mouvement citoyen mondial construit une alternative autour d’une ligne
directrice, celle du respect des droits. Dans chaque société
et au niveau mondial, la prise de conscience de l’impasse portée par
le modèle néo-libéral et l’ajustement structurel progresse.
Une contre tendance chemine dans le droit international. L’idée qu’il
est possible de réguler l’économie et les échanges à
partir du respect des droits ; des droits civils et politiques autant que
des droits économiques, sociaux et culturels.
Dans chaque mobilisation, cette référence aux droits est de
plus en plus centrale. Elle s’impose dès que l’on admet que l’objectif
des mobilisations n’est pas de définir les politiques et les institutions
idéales ; de mimer le pouvoir alors qu’on ne l’a pas. Il est de rappeler
les valeurs et les principes, d’exiger les garanties, de contrôler
la mise en œuvre. Il est aussi de prendre des initiatives et de protéger
l’autonomie des mouvements et des pratiques populaires. L’avancée
des droits est la ligne directrice qui s’impose dans chaque mobilisation
et qui leur est commune.
La mobilisation des sociétés pour la défense et les
garanties des droits économiques, sociaux et culturels est la première
forme de la mobilisation pour le développement. L’universalité
des droits est reconnue. En tenant compte de la spécificité
des situations, tous les droits, dans leur principe, devraient être
considérés d’application immédiate. Cette approche
peut être concrétisée. Assurer le respect des droits
économiques, sociaux et culturels commence en garantissant, à
tous, l’égalité d’accès aux services collectifs de base.
Ce qui implique la prise en compte des différents niveaux : locaux,
nationaux et mondiaux. La discussion ne porte pas tant sur l’importance et
sur l’existence des services collectifs, admise par tous. Elle porte sur
les politiques d’accès, les formes d’organisation, l’articulation
avec le marché et le rôle des différents acteurs, le
financement des services de base, dans l’hypothèse de l’égalité
d’accès.
C’est à Seattle, dans la mobilisation pour la remise en cause de l’Organisation
Mondiale du Commerce (OMC), qu’une idée simple s’est dégagée
: le droit international ne peut pas être subordonné au doit
des affaires. Cette évidence est issue de la remise en cause de l’Organe
de Règlement des Différends (ORD) qui est au cœur de l’OMC.
A l’origine de cette prise de conscience, le fait que l’ORD puisse juger
en dehors des accords multilatéraux sans qu’il y ait de recours possible.
La proposition qui se dégage est de soumettre toutes les institutions
internationales au droit international et d’obtenir la mise en place d’un
système international de plaintes, d’un recours pour les citoyens.
Le fondement du droit international, ne peut être que la Déclaration
Universelle des Droits de l’Homme. A cette condition, le droit international
peut-être porteur d’une nouvelle modernité. Il permettrait alors
aux mouvements citoyens dans chaque pays de se mobiliser pour faire avancer
les situations. Il permettrait aux citoyens d’avoir un recours si leurs droits
sont violés. Les Nations Unies peuvent s’ouvrir à la complexité
des sociétés, reconnaître les acteurs émergents,
leur donner une légitimité. Ils peuvent encourager les Etats
à garantir les droits et à renforcer par là même
leur légitimité. Voici la base d’une refondation des Nations
Unies.
Le mouvement citoyen mondial a chemin faisant définit les principes
nouveaux qui doivent fonder les politiques économiques et sociales.
Le refus de subordonner l’égalité et la lutte contre les discriminations
à la croissance. La prise en compte des différences de situation,
des inégalités, des formes de domination et d’oppression n’est
pas une question secondaire, une conséquence malheureuse qu’il faudrait
corriger. Elle fait partie des objectifs de la transformation sociale et
la caractérise. La légitimité de la mobilisation internationale
peut s’appuyer sur des orientations qui concrétisent les principes
d’une alternative et peuvent donner leur cohérence aux propositions.
Ces orientations sont : la redistribution internationale des richesses ;
le droit international et la possibilité de recours pour les citoyens
; le contrôle démocratique des instances de régulation
; la coresponsabilité entre le Nord et le Sud ; la subordination de
la logique des marchés aux respects des droits de l’Homme.
On peut répondre à l’idée simple, voire simpliste, que
la libéralisation permet de répondre à tout, qu’il suffit
de faire confiance au marché, de privatiser et de favoriser le capital
international, seul porteur d’efficacité et de modernité. La
réponse est que la modernisation progressiste est celle du respect,
de la garantie et de l’approfondissement des droits fondamentaux ; que les
droits économiques, sociaux et culturels permettent la régulation
la plus intéressante des marchés, que la nouvelle politique
économique est celle qui organise l’accès de tous aux services
de base, la satisfaction des besoins fondamentaux et des aspirations populaires.
L’ancrage du mouvement citoyen mondial
Le mouvement citoyen mondial reconstruit son ancrage en s’inscrivant dans
l’histoire longue, celle de l’émancipation des peuples. Avec les mouvements
des peuples du Sud et les mouvements de solidarité internationale,
il se situe dans les luttes de la décolonisation inachevée
et de la reprise en main par les pays dominants, qui sont certainement par
une simple coïncidence, les héritiers des anciens empires coloniaux.
C’est à Bakou, en 1920, au Premier Congrès des Peuples d’Orient
qu’est ébauchée la stratégie d’alliance entre les mouvements
ouvriers et les mouvements de libération nationale. La relation entre
la question nationale et la question sociale est toujours d’actualité,
même si la question mondiale vient en modifier l’articulation.
Rappelons cette citation de Aimé Césaire, extraite du magistral
“ Discours sur le colonialisme ” de 1955 : “ Une civilisation qui s’avère
incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement
est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer
les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation
atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation
moribonde. Le fait est que la civilisation dite “ européenne ”, la
civilisation “ occidentale ” telle que l’ont façonnée deux
siècles de régime bourgeois est incapable de résoudre
les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance
: le problème du prolétariat et le problème colonial(...)
”.
Le mouvement redonne une place stratégique aux syndicats de travailleurs
et aux mouvements de solidarité sur les droits, le chômage,
le logement, la santé, l’éducation. La situation a beaucoup
changé depuis 1995 avec les grandes grèves en France qui s’inscrivent
dans un mouvement international, comme on a pu le voir avec les mouvements
sur les retraites en Italie et en Allemagne, sur les emplois en Corée
du Sud, et aux Etats-Unis. Depuis, l’opinion publique a régulièrement
refusé de se démarquer des travailleurs en lutte, que ce soit
contre les licenciements ou contre la remise en cause des entreprises publiques.
L’opinion publique, au-delà des syndicats, se retrouve dans le refus
de la précarisation de l’emploi et de la remise en cause de la protection
sociale.
La place des consommateurs et des écologistes est nouvelle. Leur convergence
renouvelle les mots d’ordre et les formes de lutte comme on a pu le voir
avec le boycott des compagnies pétrolières et les campagnes
sur les conditions de travail et d’exploitation dans le Sud (éthique
sur l’étiquette, commerce équitable, etc.). Les mouvements
de femme jouent un rôle déterminant pour les droits, contre
l’impunité, contre la guerre, contre les discriminations. Le mouvement
paysan invente une nouvelle modernité en questionnant le progrès
et les OGM, la sécurité alimentaire et la santé ; il
renouvelle la stratégie de l’alliance entre ouvriers et paysans, centrale
depuis la Commune, en la transposant à l’alliance entre les couches
sociales rurales et les couches sociales urbaines.
Plusieurs questions sont en discussion dans le mouvement citoyen mondial
confronté à de nouvelles situations. Après Gênes,
le débat sur la violence et la nature des affrontements a pris un
tour aigu. De Prague à Göteborg, le mouvement a du affronter
une confrontation et une répression croissante de ses manifestations
qui a pris à Gênes la forme d’une stratégie de criminalisation
à l’italienne. Cette situation a ouvert une discussion sur la nature
du mouvement, la cohabitation entre ses différentes composantes, sa
capacité de construire son unité à travers sa diversité
sociale et idéologique.
Dans le rapport entre l’ancrage historique et les nouvelles situations, plusieurs
radicalités s’affirment dans le mouvement citoyen mondial. Il ne s’agit
pas de courants mais de références qui sont souvent partagées
par les mêmes composantes. A Porto Alegre en 2001, on a vu s’affirmer
une radicalité qui, pour répondre à la mondialisation
libérale, propose de mettre en avant la régulation publique
et le renforcement des Etats par rapport aux marchés. Cette référence
très forte en Europe du Sud et en Amérique Latine mêle
des conceptions différentes du rôle de l’Etat et de ses responsabilités
sociales, qui vont des références marquées aux identités
nationales à l’internationalisme. Une autre radicalité avance,
pour répondre à la mondialisation libérale, l’importance
du “ pouvoir des pauvres ” (en anglais, “ empowerment of the poor ”. Cette
référence très forte dans les cultures anglo-saxonnes
et en Asie met l’accent sur l’autonomie par rapport aux Etats et sur l’innovation
locale et associative ; elle mêle des conceptions différentes
sur le rapport aux marchés, à la régulation publique
et aux institutions. Une troisième radicalité avance, pour
répondre à la mondialisation libérale, la nécessité
de se situer dans une conception clairement anti-impérialiste et antiraciste.
Cette référence, très présente dans la culture
afro-asiatique qui avait donné naissance au non-alignement, mêle
des conceptions très différentes sur la nature du système
international, la nature des Etats et des régimes dans les pays du
Sud, les références culturelles, religieuses et idéologiques.
Le prochain Forum Social Mondial, à Porto Alegre en 2002, sera l’occasion
de confronter ces différents points de vue.
Le mouvement citoyen mondial après le onze septembre 2001
Les événements depuis le onze septembre 2001 ont créé
une nouvelle situation marquée par l’incertitude. Quelles en seront
les conséquences pour le mouvement citoyen mondial, et corrélativement,
qu’est-ce que le mouvement citoyen mondial peut apporter par rapport à
cette nouvelle situation ?
Le mouvement citoyen mondial est porteur d’une perspective qui est antagonique
avec une représentation binaire et mortelle de guerre des civilisations.
Il ne peut que refuser la vision de mondes fermés, homogènes
et uniformisés ; de rappeler la richesse des civilisations, la diversité
des peuples du monde et de leurs cultures, la complexité des situations,
des géographies et des histoires. Du point de vue géopolitique,
cette bataille n’est pas perdue d’avance. Elle pourrait rencontrer l’intérêt
de l’Europe et des grands pays du Sud.
Les pays du Sud ont tout intérêt à refuser tout alignement.
L’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, ont démontré sur
la question des médicaments contre le SIDA qu’ils refusaient de subordonner
le droit à la santé aux droits des affaires et à l’OMC.
On ne voit pas pourquoi ces pays, la Chine et bien d’autres accepteraient
de se laisser enfermer dans une représentation bipolaire opposant
l’occidentalisme à l’islamisme. Pour les pays du Sud, un réaménagement
géopolitique général s’impose qu’il faudra bien accepter
de négocier. Le processus qui pourrait contribuer à une sortie
positive des incertitudes repose sur quatre propositions : la réduction
des inégalités sociales et la redistribution des richesses,
la lutte contre les discriminations et pour la dignité reconnue, la
démocratisation des Etats et la régulation publique en fonction
de l’intérêt général, la démocratie participative
et la consolidation de ce que l’on appelle, faute de mieux, les sociétés
civiles. La négociation peut être ouverte à partir des
propositions avancées par la CNUCED et les mouvements citoyens en
marge des grandes conférences des Nations Unies : redistribution,
fiscalité mondiale, taxation des capitaux spéculatifs, instance
de recours, accès aux services de base, annulation de la dette, prévention
et règlement des conflits.
L’Europe est à la croisée des chemins. Elle peut en s’alignant,
et en participant à une croisade occidentale donner raison au pire.
Elle peut en réaffirmant son autonomie participer pour le meilleur
dans la reconstruction d’un nouvel équilibre géopolitique et
dans une réforme ouverte des Nations Unies. C’est dans ces conditions
qu’elle surmontera sa crise et qu’elle construira sa légitimité
auprès des peuples du monde, y compris les peuples de l’Europe. Ce
serait l’intérêt de l’Europe, instruite après les guerres
du Golfe et du Kosovo des inconvénients de l’unilatéralisme.
Pour l’instant ce n’est pas la voie qu’a choisi l’Europe, elle a toujours
préféré l’alliance atlantique par rapport au Sud et
elle a surtout été soucieuse de tirer profit de sa position
dominante dans l’économie mondiale néo-libérale.
Le mouvement citoyen mondial est porteur d’une perspective qui est confirmée
par l’évolution actuelle. Il oppose le droit à la force, à
la domination et à l’injustice. Le droit peut l’emporter, dans chaque
société et au niveau international. Les campagnes internationales
qui associent directement le Nord et le Sud proposent des alternatives dont
on peut mesurer aujourd’hui la pertinence. Les choix dépendent de
la mobilisation citoyenne et de sa capacité à s’inscrire dans
un mouvement international, à se saisir des questions en débat,
à articuler les résistances au cours libéral de la mondialisation
et la construction d’un projet social. La question difficile pour le mouvement
citoyen est celle de sa capacité à se situer à l’échelle
des enjeux, à l’échelle du monde. Il doit pour cela construire
un nouveau rapport entre les institutions publiques et les mouvements sociaux,
accepter de prendre en charge la paix du monde et sa reconstruction.
Le mouvement citoyen mondial a remporté un premier succès.
Les mobilisations des dernières années ont permis une prise
de conscience de la réalité du monde et ont mis en évidence
les inégalités et les injustices. Elles ont contribué
à ouvrir des perspectives et des espoirs. Aux yeux des peuples et
de l’opinion mondiale d’autres solutions sont possibles et la méfiance
par rapport aux sollicitations désespérées est plus
grande. Ces mobilisations ont aussi affaibli la légitimité
des dirigeants du monde et les ont contraints, pour l’instant, à prendre
en compte leurs limites et à ne pas adopter les solutions extrêmes.
La référence au droit dans le règlement des conflits
se réfère à la justice par rapport à la vengeance
et à la punition collective. Cette référence au droit
s’impose dans la situation et permet de préparer l’avenir.
Pour la première fois depuis bien longtemps, des mouvements citoyens
se saisissent directement des enjeux mondiaux. Ils sont à la recherche
de la citoyenneté mondiale, de l’opinion publique internationale,
de la conscience universelle. Leur exigence intellectuelle et politique peut
être déterminante. La solidarité internationale entre
les peuples est une réponse à l’idée absurde, et mortelle,
de la guerre des civilisations. Un progrès peut naître dans
la capacité de surmonter une épreuve. Pour faire avancer la
civilisation, il faut s’attaquer d’abord à la barbarie que constitue
l’ordre injuste du monde.
Le mouvement citoyen mondial et la montée des populismes
La période est marquée aussi par la montée des mouvements
identitaires, populistes et intégristes de toutes natures. En France,
le 21 avril, la présence d’un candidat fasciste au deuxième
tour des élections présidentielles, même si elle a suscité
un considérable sursaut de rejet dans toute la société,
est venu confirmer et amplifier la montée des droites populistes et
fascisantes en Europe. Elle a rappelé qu’il n’y a aucune linéarité
entre la progression du mouvement social et citoyen et sa traduction sur
la scène politique. Le mouvement citoyen mondial est confronté
à la nécessaire réinvention du politique.
Cette situation illustre douloureusement l’analyse de Gramsci quand il écrivait
: “ le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître
et dans ce clair obscur surgissent les monstres ”. L’ancien monde est en
crise, et la crise du néolibéralisme met en évidence
les limites du capitalisme en tant que mode de production dominant. Mais
son dépassement n’est pas fatal, si le nouveau monde ne s’affirme
pas, il peut se régénérer en inventant de nouvelles
formes comme il l’a montré dans les années trente ; il peut
aussi conforter les monstres.
Les populismes fascisants et les divers intégrismes ne sont pas des
accidents ; il importe de s’y attarder. Il faut pour les caractériser
revenir sur la légitimation d’une pensée liberticide et moralisatrice.
Cette pensée traduit un doute et un mal être, la peur de l’avenir.
L’Humanité a peur pour son avenir ; les risques de toutes natures
sont devenus majeurs et les réponses politiques paraissent impuissantes
et dérisoires.
La mondialisation néolibérale accentue de manière fantastique
l’insécurité et le sentiment d’insécurité. L’insécurité
sociale qui résulte de la remise en cause du salariat, de la précarisation
de l’emploi, de la destruction des systèmes de protection sociale,
de la montée des inégalités. L’insécurité
culturelle qui naît des mécanismes d’exclusion, des délires
des purifications ethniques, de la montée du racisme et de la xénophobie,
du rôle structurel des discriminations dans la ségrégation
sociale. L’insécurité fondamentale qui naît des dangers
pour la survie de la planète et de l’espèce humaine, de la
réalité des risques majeurs de l’écosystème,
des manipulations génétiques incontrôlées, de
l’arrogance d’une modernité scientiste qui exclut une part croissante
de la population mondiale. L’insécurité politique qui résulte
de l’incapacité ressentie de maîtriser l’évolution des
sociétés, de la primauté de la gestion des situations
sur la transformation en profondeur des réalités, du désaveu
général des élites, du recul dans le règlement
pacifique des conflits, de la violence dans la reproduction des formes de
domination et dans la nature des pouvoirs.
Pour mieux saisir l’utopie identitaire et régressive qui chemine et
enfle dans cette situation, revenons sur le cas de la France. La présence
de Le Pen au deuxième tour de la campagne présidentielle n’est
pas anecdotique. Elle conforte, auprès d’une partie de l’opinion,
la banalisation de ses thèses et de ses opinions. Elle lui permet
aussi de prendre une option sur le débat idéologique, d’imposer
les questions à traiter et la manière de les traiter. Pour
apprécier ce que représente cet agenda et la manière
dont est engagée la bataille idéologique, nous pouvons partir
des cinq référendums proposés par Le Pen pendant sa
campagne. Le premier référendum proposait le rétablissement
de la peine de mort dans la lutte contre l’insécurité et le
terrorisme. Le second référendum proposait de fonder sur la
famille le redressement moral en interdisant l’avortement, en revenant sur
les PACS et en valorisant, par le salaire familial, le rôle traditionnel
de la femme. Le troisième référendum proposait de s’attaquer
à l’immigration, de revenir sur la conception de la nationalité
et de la citoyenneté en la fondant sur le droit du sang plus que sur
le droit du sol, de remettre en cause des naturalisations en insistant sur
les devoirs par rapport aux droits, d’organiser des départs massifs
d’étrangers. Le quatrième référendum proposait
de sortir de l’Europe en subordonnant la souveraineté nationale à
une conception nationaliste étroite. Le cinquième référendum
proposait de renforcer une conception de l’Etat autoritaire assumant sans
mauvaise conscience son caractère répressif.
Voici donc le programme du populisme d’extrême droite. Même si
on peut estimer que moins de 20 % des électeurs en France font le
lien entre les cinq domaines et adhèrent à un programme fascisant
cohérent, il faut admettre que sur chacun de ces points, des opinions
plus larges peuvent se retrouver. Il faut donc veiller à ne pas être
embarqué dans un saucissonnage consistant à persuader, question
par question, de la cohérence et de la nécessité d’une
idéologie régressive. C’est pourquoi il n’est pas acceptable
de considérer qu’il s’agit des bonnes questions même si les
réponses sont mauvaises. Bien sûr, il ne suffit pas de ne pas
répondre à ces questions, il faut bien arriver à y répondre.
Mais il faut aussi se demander pourquoi ce sont ces questions qui sont posées
et de cette manière, impliquant une réponse inacceptable. Il
y a beaucoup d’autres questions au moins aussi importantes, comme, par exemple,
les inégalités, les exclusions, les discriminations, l’absence
de libertés. Accepter de ne pas les prendre en compte dans le débat
c’est accepter déjà le champ des réponses. C’est pourquoi,
dans la bataille des idées, gagner par rapport à l’opinion
la possibilité de définir les questions et la manière
de les poser est une étape fondamentale. La question n’est pas secondaire.
D’autant que la stratégie de l’extrême droite est de forcer
la droite, et même une partie de la gauche, à se déterminer
et à se définir par rapport à ses positions.
Pour lutter contre les nouveaux monstres, les alliances les plus larges sont
à construire en réponse à la pensée liberticide.
Pour autant, il est illusoire de penser répondre à cette utopie
régressive et sécuritaire en abandonnant les projets de transformation
sociale pour rassurer et rallier des couches sociales sensibles au sentiment
d’insécurité. Plus l’extrême droite impose son idéologie,
plus la course au centre s’enfonce à droite. Pour répondre
à l’insécurité et à la crainte de l’avenir, pour
que l’espoir l’emporte sur la peur, il nous faut pouvoir montre qu’un nouveau
monde, meilleur, est non seulement possible, mais qu’il est aussi nécessaire.
Le mouvement citoyen mondial et la reconstruction du politique
Le mouvement citoyen mondial est gros d’un nouveau monde. Il construit ce
nouveau monde à partir des pratiques multiples ; sociales, associatives
et citoyennes. Il le construit à partir des résistances, sans
oublier comme l’affirme Miguel Benassayag que “ résister c’est créer
!”. Il le construit à partir de l’espace d’élaboration, de
propositions et de confrontations que représente le forum social mondial
et ses déclinaisons continentales, régionales, nationales et
bientôt locales. Il lui faut aujourd’hui prendre à bras le corps
la question du rapport à la scène politique traditionnelle.
De ce point de vue, il est intéressant de délier deux dimensions,
celle des projets politiques et celle des partis politiques.
La définition d’un nouveau projet politique est en gestation, mais
la prise en compte de l’évolution des anciens projets et, dans certains
cas leur deuil, n’est pas vraiment achevée. Il ne faut certainement
pas négliger la montée des idéologies qui travaillent
les sociétés ; même quand elles se veulent “ en réaction
” et prennent des formes de rappel à des ordres anciens, elles ne
peuvent être appréciées en dehors des espoirs d’émancipation
qu’elles cherchent à canaliser ou à contenir. Ainsi des idéologies
nationales, nostalgiques de l’Etat-Nation idéel, par rapport à
des revendications d’identité détournées en nationalisme.
Ainsi des différentes tentatives de sécularisation de l’islam,
par rapport à des revendications de dignité détournées
en intégrisme. Ainsi des réaffirmations chrétiennes
reliant le rappel au rigorisme religieux et l’appel à la justice sociale,
par rapport à des revendications de morale détournées
en moralisme.
Tout un travail reste à faire pour revisiter les projets politiques
de dépassement du capitalisme et s’interroger sur leur épuisement
et leur possible régénération. Le projet communiste,
y compris dans ses déclinaisons d’extrême gauche, ne s’est pas
complètement affronté à la dégénérescence
de ce que Samir Amin a baptisé “ le soviétisme ”, à
l’incapacité de penser la question des libertés dans la rupture
et aux limites de l’avant-gardisme. Dans la dernière grande période
du PCI, le Parti Communiste Italien, il y a déjà deux décennies,
Berlinguer avait prévenu : “la force subversive de la révolution
de 1917 s’est épuisée ”. Le projet libertaire conserve de la
vigueur ; il avait mis en avant dès le départ la question de
la nature de l’Etat mais, précisément sur cette question il
ne s’est pas vraiment renouvelé depuis la 1ère Internationale.
Il demeure le seul courant qui affronte une vision radicale du rôle
des individus et qui a su se nourrir de la révolution intellectuelle
qui a charrié la psychanalyse comme on a pu le voir à travers
les mouvements des années soixante. Le projet politique des Verts
est encore émergent ; il correspond bien à un nouveau paradigme,
celui du système-monde planétaire, du rapport entre écosystème
et développement, de l’appréhension des générations
futures. Il est le plus sensible à l’évolution de la pensée
scientifique sur l’incertitude et le vivant ; mais il reste encore incomplet
car si aucun projet politique ne peut se construire sans prendre en compte
la question écologique, aucun ne peut s’y limiter et probablement
choisir de la mettre au centre de sa problématique.
Il nous faut insister sur le projet politique social-démocrate, dans
la mesure où les partis qui s’en réclament sont difficiles
à contourner dans la question des alliances qui peuvent s’opposer
aux courants de la droite, particulièrement dans ses affirmations
populistes et fascisantes. Proposons là encore de séparer la
question du projet politique de celui des partis. Partons de l’hypothèse
que le projet historique de la social-démocratie est définitivement
achevé ; cette hypothèse est avancée de plusieurs côtés,
encore récemment par Pierre Rosanvallon. Ce projet s’opposait à
l’idée de la nécessaire transformation révolutionnaire
en proposant le dépassement par la réforme. Il impliquait une
puissante organisation de la classe ouvrière capable de négocier
à travers les syndicats ; la promotion de propriété
sociale à travers les nationalisations, les mutuelles et les coopératives
; l’Etat-Providence. La crise du projet communiste et l’effondrement du soviétisme
réduit les capacités de négociations et cette vision
n’intègre plus les transformations profondes du mode de production
capitaliste et des rapports de classes liées, notamment, à
la nouvelle phase de mondialisation.
L’achèvement du projet d’un dépassement du capitalisme par
une réforme progressive est une nouvelle donnée du rapport
entre mouvement social et mouvement politique ; le projet social-démocrate
n’est plus une position stable. Quels sont alors les projets compatibles
avec le cadre existant de l’économie mondiale. Le projet néo-libéral
dominant évolue de plus en plus comme un projet plus conservateur
et autoritaire que libéral. Il est représenté par la
politique économique et sociale de Bush aux Etats-Unis. La référence
au marché paraît alors comme une référence pour
faire passer des politiques autoritaires et répressives correspondant
aux alliances de classes recherchées. Le projet social-libéral
est candidat à sa succession. Même s’il est compatible avec
la mondialisation néo-libérale Il n’est pas de même nature.
Il partage la priorité à l’efficacité et aux politiques
de croissance attribuées au marché. Il prend acte de l’ajustement
au marché et des contraintes internationales et propose une alliance
de classes et des politiques économiques et sociales compatibles.
Il redéfinit le rôle de l’Etat et la conception des services
publics fondés sur les filets sociaux et des politiques spécialisées
pour les pauvres. C’était la politique Clinton, c’est plus directement
la politique de Blair.
Le rêve des néo-keynésiens d’une politique stable de
revenir à un Etat-Providence se heurte à l’achèvement
du projet social-démocrate et à la différence de nature
avec le projet social libéral. La rupture porte sur le rapport entre
les bases sociales et le projet de transformation sociale. C’est sur la question
de l’exclusion, des discriminations, des inégalités que se
fait la différence. C’est une question de conception ; entre une société
avec moins d’exclusions et une société sans exclusion. La conversion
au libéralisme et l’intériorisation des contraintes découlent
de l’idée qu’une société sans exclusion n’est pas envisageable
dans un avenir prévisible.
Cet achèvement du projet social-démocrate interpelle aussi
les conceptions de l’extrême gauche fondées sur le débordement.
Si le projet perd toute référence au dépassement du
capitalisme, la discontinuité l’emporte. La division du travail entre
gauche de gouvernement et gauche de contestation devient plus difficile.
La nouvelle distinction portera moins sur le fait que la gauche de gouvernement
ne va pas assez loin, qu’elle trahit les attentes. La définition d’un
projet alternatif devient déterminante.
L’évolution des projets politiques n’épuise pas celle des partis
politiques. Ce n’est pas parce que le projet social démocrate est
achevé que le parti socialiste, ou les partis socialistes dans le
monde vont disparaître subitement. D’abord parce qu’il y a une forte
inertie historique, ensuite parce que l’idée qu’un parti modérément
réformiste et social est nécessaire n’a pas perdu de son actualité.
Mais, la place du parti socialiste change et l’ouverture d’un nouvel espace
politique, celui d’une transformation sociale radicale, prend une plus grande
acuité. Le parti socialiste a encore de beaux jours devant lui en
tant que parti de gouvernement. Comme le parti radical qui a incarné
le projet républicain, il a survécu à l’obsolescence
de ce projet dans sa confrontation au projet socialiste ; une queue de comète
peut occuper l’espace longtemps après le passage de la comète.
Cette perception nous libère d’une certaine manière dans nos
rapports avec les partis socio-démocrates ; nous pouvons apprécier
l’intérêt qu’ils peuvent présenter dans certaines situations
sans être encombré par ce sentiment bizarre, par la désillusion
constante alors même qu’on ne se faisait plus aucune illusion.
L’achèvement du projet social-démocrate et la banalisation
des partis socialistes rendent plus forte l’actualité de la construction
d’un nouvel espace politique correspondant aux avancées du mouvement
citoyen. Certains estiment déjà qu’il faut donner la priorité
à la construction d’une gauche plus à gauche, moins libérale
et plus attentive aux intérêts des couches populaires et à
l’alliance entre les salariés et les exclus. D’autres considéreront
que la priorité est de construire une gauche de la gauche capable
de peser sur l’évolution et pour cela mener les ruptures nécessaires
à la construction d’une nouvelle force politique. Pour ma part, et
sans que cela soit nécessairement antagonique avec les deux autres
approches, je donnerai la priorité à la construction de nouvelles
modalités du rapport entre le mouvement social et le politique. Je
me référerai donc plus volontiers à la conception que
Gramsci avait de la construction d’un mouvement politique de masse. Prenons
pour exemple le rôle que pendant l’affaire Dreyfus, le mouvement a
joué en mettant les droits de l’Homme au centre du débat politique
et en permettant à l’opinion de se saisir de ce débat politique.
De même, dans les années trente, après la montée
électorale de l’extrême droite et la tentative de coup d’Etat
de 1934, le mouvement qui a amené les partis politiques divisés
et réticents à mettre en avant un programme social, permettant
ainsi la victoire du Front Populaire.
Il s’agit donc de s’interroger sur les espaces politiques qui en France contribuent
au renouvellement du débat et des pratiques politiques. Citons notamment,
dans le désordre : les syndicats et les mouvements sociaux confrontés
à la remise en cause du salariat comme statu social et à la
montée de la précarisation ; les mouvements des exclus qui
mettent en avant l’égal accès aux droits notamment pour le
logement, l’emploi, la liberté de circulation, la citoyenneté
de résidence ; le mouvement paysan qui repose la question de la nature
du progrès porté par la mondialisation, des risques majeurs
d’une recherche scientifique orientée par le profit et qui réinvente
les formes de lutte de la non-violence active ; les mouvements écologistes
qui mettent en avant les droits des générations futures et
les inégalités écologiques dans le monde ; les mouvements
de contestation des formes dominantes des politiques et du système
international qui posent la question de la mondialisation, de la redistribution
et des paradis fiscaux ; le large mouvement de solidarité internationale
qui pose la question de la solidarité internationale comme valeur
et comme stratégie et qui propose le partenariat entre sociétés
; le mouvement de défense des droits humains, individuels et collectifs
qui porte la défense des droits par les citoyens et qui élargit
leur combat aux droits économiques, sociaux et culturels ; les mouvements
féministes qui mettent en avant la lutte pour l’égalité
et contre les discriminations ; le mouvement de lutte contre l’extrême
droite qui pose la question des formes de résistance au racisme
et à la xénophobie ; les mouvements qui posent, particulièrement
au niveau local, la question du rapport entre la population et le territoire,
entre la démocratie représentative et la démocratie
participative ; etc. Tous ces mouvements contribuent à l’invention
des valeurs d’émancipation et à la définition des programmes
alternatifs qui permettront la reconstruction du politique.
L’évolution du politique ne se réduit pas à l’évolution
des partis et des échéances électorales. Le désaveu
du politique est plus profond que la déception provoquée par
les pratiques de pouvoir et que la désillusion par rapport aux programmes
proposés par les partis qui représentent les grands courants
d’opinion. Le politique fondé sur les pratiques sociales et locales,
les mouvements sociaux et citoyens, les engagements individuels n’a pas faibli.
L’émergence du mouvement citoyen mondial pose une question plus fondamentale
dans le rapport entre le social et le politique. Il s’agit de la nécessaire
réinvention des formes de la transformation sociale, des formes d’organisation,
de l’avenir de la forme-parti. Rappelons la formule d’Immanuel Wallerstein
quand il rappelait l’équation stratégique : il faut construire
un parti, pour conquérir l’Etat, pour transformer la société.
Le mouvement ouvrier, après en avoir débattu pendant des décennies,
a reconduit cette équation qui avait servi à la bourgeoisie
dans sa construction du capitalisme. Les partis gardent leur intérêt
comme acteurs déterminants de la scène électorale dont
on ne peut sous-estimer l’importance mais qui ne résume pas le politique.
Peut-on pour autant encore séparer les partis des Etats et l’Etat
reste-t-il le seul opérateur de la transformation sociale ? Comment
penser le débat stratégique et les formes d’organisation à
l’échelle mondiale ?
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