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POINTS DE VUE ET CONTRIBUTIONS
 
Questions urbaines


Petit guide de maîtrise d'ouvrage communale et urbaine en Afrique. 

Première  partie. Construire une maîtrise d'ouvrage communale
 

 1. Limpossible entreprise municipale

Dans une ville africaine, létendue des besoins est telle que les autorités municipales pourraient se voir autorisées à construire une véritable entreprise municipale qui aurait à produire tout ce dont la population a besoin : des services, des équipements, des aménagements.

Ce type de projet est impossible à mettre en uvre en raison tant de la faiblesse des moyens techniques et économiques des municipalités que des nécessités des ajustements structurels des économies nationales au marché mondial. 

Ne pouvant se faire entrepreneur, la collectivité territoriale chargée de gérer la ville se voit contrainte de sériger en organisateur et fédérateur des énergies locales (dont évidemment les siennes propres, ses propres services), utilisant avec pragmatisme tous les procédés légaux qui sont à sa disposition. 

2. Les procédés

Ces procédés sont de trois ordres : 

- le faire soi-même,
- le faire-faire,
- le laisser-faire. 
Le faire soi-même est un ensemble de procédés qui met la collectivité en situation de producteur ou de prestateur même si on doit distinguer : 
- dune part la régie directe, classiquement entendue comme la gestion non individualisée par ladministration elle-même dun service public, dun chantier, dun aménagement urbain...
- dautre part, toutes les autres formes dintervention par des organismes publics spécialisés dépendant de la commune.
Le faire-faire est un très riche et vaste ensemble de modes opératoires qui se rangent en deux grandes sous-catégories : 
- premièrement, le faire-faire proprement dit, lorsque par exemple la collectivité confie le service public de leau à une entreprise privée spécialisée, laquelle est appelée à servir leau au lieu et place de la commune ;
- deuxièmement, le donner-à-faire, lorsque par exemple la collectivité passe un marché de travaux à une entreprise privée, laquelle est contractuellement contrainte de livrer louvrage commandé à linstant convenu. 
Le laisser-faire est un mode dintervention plutôt quun mode opératoire ; il est fondé sur le principe de la primauté de linitiative privée sur laction publique et sur la fonction simplement correctrice de ladite action publique. On peut distinguer trois degrés de laisser-faire : 
- le premier degré est le laisser-faire total ; telle association assure une activité culturelle ou sportive que lautorité communale suit avec intérêt mais en sabstenant de toute intervention ; 
- le deuxième degré est le laisser-faire réglementé ; lautorité communale intervient pour réglementer certaines activités ou manifestations organisées par cette association en raison par exemple du danger encouru par les spectateurs ou même les participants ;
- le troisième degré est le laisser-faire aidé ; lautorité communale apporte une aide (allocation dun local municipal, subvention...) à cette association dont elle reconnaît lutilité sociale contre lengagement de ladite association délargir son champ daction, de simplanter dans tels ou tels quartiers...
Ce tableau situant ces sept manières institutionnelles de faire invite à constater quelles forment un éventail assez largement ouvert et aussi à poser, comme hypothèses, quelles ont des qualités différentes mais quelles sont partiellement substituables, autrement dit quil y a plusieurs manières doffrir à la population des activités culturelles, des équipements collectifs, de leau...

3. La « maîtrise douvrage » communale. 

Dans une acception plus professionnelle que juridique (en droit strict le maître de louvrage est la personne qui, dans le cadre du contrat de louage douvrage et des marchés publics assimilés, commande, paie et reçoit louvrage matériel ou intellectuel, objet du contrat ou du marché) ; on a pris lhabitude de qualifier de « maîtrise douvrage » lintelligence des choix entre les divers faire et plus globalement lhabileté dun organe politique à : 

- penser un programme de tâches et de travaux, imaginer le montage, les façons de faire ; 
- donner des ordres en leur donnant la destination (bureau de ladministration municipale, fournisseur, entrepreneur de travaux, bureau détude, association de quartier, opérateur professionnel daménagement urbain, entreprise concessionnaire dun service marchand...) et la formulation adéquates (décision unilatérale réglementaire ou indivi-duelle ; marché public ou contrat ou même simple convention informelle) ;
- contrôler la bonne exécution de ces ordres et la qualité du service fait. 
Lessentiel pour la maîtrise douvrage communale est donc de disposer des moyens dassumer le service de la population urbaine et non nécessairement de lassurer elle-même, du moins en dehors de la sphère des obligations de faire soi-même que la loi (et une certaine forme de logique politique) met expressément à la charge de la collectivité et dont elle ne saurait se démettre. 

Cest dans lintelligence technique, sociale et politique des choix des modes opératoires et des opérateurs que se reconnaît le maître douvrage municipal. 
Celui-ci a en effet à faire preuve : 

- dun véritable savoir-faire politique, pour organiser les services urbains de manière optimale (répartition des tâches dexécution des services aux petites entreprises locales ; concession des tâches « nobles » aux grandes compagnies concessionnaires...) ;
- dimagination institutionnelle et financière lors du montage des projets et du recours à des opérateurs publics et privés, professionnels et non professionnels ; 
- de rigueur pour instaurer un système de contrôle de lexécution des missions confiées aux opérateurs ainsi que dévaluation ; 
- dune bonne pratique des tâches quil commande, délègue, ou concède, car pour bien faire-faire, il est pédagogiquement nécessaire de savoir faire soi-même.


4. La pratique de lexécution des tâches par opérateurs. 

On ne peut quattester lintérêt des techniques de délégation, de contractualisation, dhabi-litation,... (au sens large et finalement peu précis de ces appellations) par la collectivité territoriale au bénéfice :

- ou de personnes privées (entreprise, société, association, fondation, ou même personne physique) ;
- ou de personnes publiques spécialisées (établissement public local ou régie disposant de la personnalité juridique et de lautonomie financière ; établissement public dEtat ou service dEtat ; organisme de coopération intercommunale).


Ces procédures permettent à une collectivité territoriale de demander à un opérateur (lune ou lautre des personnes privées ou publiques dont il vient dêtre question), par exemple, de :

- gérer un service local marchand, comme le service de leau qui serait concédé (investissement plus gestion) à tel ou tel groupe.
- conduire une opération de réalisation dun ouvrage public, comme la réhabilitation dun ensemble de voies publiques, en désignant un établissement public dEtat comme maître douvrage délégué ;
- mener à bien un projet daménagement urbain, comme lamélioration des conditions de vie dans un quartier dit déshérité, la conduite des tâches de terrain étant confiée à une organisation associative ayant la confiance des habitants.


A lévidence, ces procédures ne peuvent se traduire par une sorte deffacement ou de dépérissement de la collectivité territoriale qui se considérerait comme déchargée de ces tâches. Nous sommes en fait en présence de nouvelles formes de division du travail qui laissent, en tout cas, à la collectivité la responsabilité politique et sociale du travail confié à lopérateur. Elle conserve la haute direction des opérations et dispose à ce titre dinstruments de contrôle.

Les communes urbaines africaines (comme dailleurs les Etats) ne peuvent éviter, à ce jour, de collaborer avec des entreprises, des associations, ou avec des compagnies internationales apportant avec elles savoir-faire et capitaux. La vraie question nest plus à ce jour celle de lopportunité de tels processus. Elle semble plutôt résider dans la recherche de : 

- lefficacité - y compris sociale - du travail de lopérateur ;
- la préservation des fonctions que doit continuer à remplir le maître public, de louvrage, de laménagement, du service ;
- léquilibre entre ces deux objectifs qui nest pas toujours facile à concilier. 


5. La spécificité des collectivités locales africaines 

Elle résulte de cinq séries de facteurs :

- létendue des besoins sociaux à satisfaire générés par lurbanisation ;
- le relatif dénuement technique et financier des communes urbaines ;
- la dépendance des communes à légard des Etats centraux et des sources de financement nationales et internationales ;
- labsence dun cadre institutionnel ancien, contraignant, connu, reconnu et accepté par tous les acteurs locaux ou non ;
- la montée en puissance des associations, des organisations non gouvernementales et des associations de solidarité internationale.
La diversité et la flexibilité des méthodes et des procédures quutilisent les collectivités locales sont, de ce fait, tout à fait remarquables. Elles peuvent prendre en main, directement, un service, par exemple de nettoyage de la voirie ou bien donner ce travail à faire à une entreprise ou même sen remettre du soin dassurer ce service à des associations de quartier à raison dune association par quartier. Il arrive même que les associations de citoyens prennent linitiative de ces travaux et viennent ensuite demander à la collectivité de les appuyer, de les rémunérer, de leur confier la libre disposition des moyens des services municipaux. 

Les considérations sociales ou socio-politiques sont déterminantes dans les choix institutionnels des collectivités locales africaines. Telle collectivité peut se voir contrainte politiquement de constituer une régie municipale du nettoiement de la voie publique en salariant une main-duvre permanente tout en acceptant que cette régie recrute chaque jour une main-duvre journalière sur le chantier selon des critères spécifiques : préférence pour les jeunes déscolarisés, pour les femmes... On arrive à concilier ici ce quune municipalité européenne ne pourrait concilier.

Il arrive parfois que les collectivités locales africaines soient dans un tel dénuement quelles ne disposent daucun moyen ni de faire ni de faire-faire. Il ne leur reste dautres choix que daccepter leur propre impuissance et de laisser les gens se débrouiller seuls. Lintelligence de la maîtrise douvrage communale se manifestera alors par son souci de laisser-faire sous réserve éventuellement de devoir encadrer ces activités par le moyen dun simple règlement : lenlèvement des ordures ménagères doit se faire dans telle tranche horaire, les ordures doivent être entreposées en tels et tels lieux... On nest plus alors en présence dun procédé de service mais plutôt de police.

Une des premières tâches dune municipalité est sans aucun doute dassurer la gestion sociale de la collectivité quelle administre et qui est constituée de groupes sociaux, de cultures, de religions, dassociations, de boutiquiers, de portefaix, dinstituteurs, de chômeurs... et aussi, bien sûr, délecteurs. Un maître douvrage communal sassure que les décisions quil prend et les choix quil opère confortent la cohésion sociale dont il est, sous une forme ou sous une autre, le garant. 

Le pouvoir local est aussi un pouvoir politique qui, au sens le plus profond, souscrit à un projet de cité. La politique locale a pour objet de placer la cité et la société qui la forme sur une trajectoire de développement ou de régression. Là encore il est tout à fait légitime que le maître douvrage communal décide et choisisse politiquement. 

Il est temps de concevoir la maîtrise douvrage municipale, africaine en particulier, comme une sorte de trépied technique, social et politique. On doit cesser de croire que la rationalité technique est seule digne dêtre honorée, que les considérations sociales et politiques sont des déviances et viennent corrompre la pure raison.
La maîtrise douvrage communale peut donc aller jusqu'à dire non à une offre pressante et alléchante mais inacceptable portée par un État ou une coopération. Le plus souvent, ce refus est en réalité une invitation à discuter des conditions offertes à la commune. Encore faut-il que les offreurs - et en particulier les coopérations trop peu enclines à discuter directement avec les collectivités locales - acceptent douvrir de telles négociations.

Les latitudes de négociation des collectivités sont souvent réduites. Ainsi les sociétés chargées par lÉtat dassurer pour le pays entier la production et la distribution de lélectricité ou de leau acceptent rarement de discuter des conditions de cette distribution sur le territoire de la ville avec la collectivité intéressée alors bien même que la loi communale déclare la commune en charge des services publics locaux marchands et non marchands. Il est pourtant évident que toute société concessionnaire - au sens large - nationale aurait intérêt à convenir avec les collectivités des modalités particulières de son intervention locale : approvisionnement des installations communales, programmation des extensions des réseaux, appui de la commune aux campagnes contre les mauvais payeurs...

6. Le pari : contribuer à la formation dune maîtrise douvrage municipale pivot de la gestion urbaine

Le pari de cet ouvrage est dabord un pari sur lavenir des collectivités locales africaines, de leur rôle irremplaçable de gestionnaires des villes qui sont les lieux du développement dune « nouvelle Afrique ».
Son développement passe dune part par le redéploiement et la réaffirmation de lEtat (vaste chantier) et dautre part par la construction de linstitution municipale. En cette matière beaucoup est à faire. Les municipalités manquent de ressources financières et de compétences techniques.
Ces déficits sont à combler sans tarder mais pas à nimporte quel prix politique. La municipalité nest pas quun appareil de gestion. Elle est une instance politique capable justement de penser et dorganiser son appareil de gestion, dexercer une véritable maîtrise douvrage.

Ce guide a lambition de montrer ce que sont ces choix, au moins dans leur dimension institutionnelle et dans trois secteurs de pointe de lactivité communale et des coopérations internationales : les services, les travaux et laménagement.


 

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