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POINTS DE VUE ET CONTRIBUTIONS
 
Questions urbaines


La gestion urbaine entre deux modèles, celui de la ville-marché et celui de la ville-cité
 

 La ville-marché

A force de concevoir et dappliquer les projets urbains financés par laide bi et multilatérale, nous en sommes venus à adhérer totalement  à la pensée qui les animent et qui forment une espèce de vulgate : les villes sont comme certains gâteaux formées de couches successives  de crème pâtissière qui sont autant de :

- marchés  (de terrains urbains, de logements, de crédits, de communications, de services aux entreprises, de services au ménages, du travail salarié, du travail libre...)
- services que lon peut qualifier de « publics » et qui sont soit des services  marchands (eau, assainissement, enlèvement des ordures ménagères, certains transports de personnes ) soit des services de régulation et de répression indispensables au bon fonctionnement de lensemble.
La notion de régulation est largement comprise. Elle est aussi sociale. Certains services sattachent à sortir des pauvres de leur pauvreté, den instruire et den soigner dautres...Elle est aussi organisationnelle. Certains services organisent lespace de la ville, lamélioration des conditions de vie dans les quartiers défavorisés...

Promouvoir le développement de la ville cest faire que les marchés fonctionnent activement par la mise en concurrence de tous avec tous et que peu à peu ils absorbent les services marchands et les services de régulation au point de ne laisser substituer que les services de répression et dinfimes espaces politiques : le bureau du maire, la salle du conseil de ville, les bureaux des officiers municipaux... 

Cette politique a un coût. Elle oblige évidemment à créer dénormes espaces de charité : du dispensaire de quartier pour les plus démunis jusquà  lasile pour les enfants des rues.

 Si la ville est elle-même une sorte de macro-marché et si lon veut quil fonctionne, il est indispensable que la ville soit pourvue à terme, à peu près partout et de manière égale, de quelques fonctionnalités élémentaires (voirie, salubrité, services de base...) qui assurent une libre circulation des hommes et des capitaux sur lensemble du territoire urbain et qui permettent un rendement minimum de linvestissement quelque soit lendroit de sa localisation. 

Ceci tient lieu de politique de lurbanisme et de laménagement. Dans lensemble cette politique ne saurait aller beaucoup plus loin que limposition de quelques règles du jeu, quelques règles doccupation du territoire urbain opposables aux acteurs économiques et sociaux.  Trop de règles nuiraient à la liberté détablissement et dinvestissement, et pour finir feraient obstacle au développement de la ville. Sa capacité à sétendre là où elle le décide est une marque de sa vitalité.

A partir de là une théorie implicite sest formée : la ville est le produit direct de son fonctionnement. Il nest nul besoin de concepteurs ou de planificateurs pour prévoir ce que la ville risque de devenir et pour prescrire ce quelle doit devenir. Il suffit dobserver le développement urbain et de laccompagner, parfois de le conforter... 
 

 La ville-cité

A cette conception de la ville-marché soppose celle de la ville-cité. La cité est une construction politique. Cette construction ne peut défier localement les règles de la citoyenneté définies nationalement ou centralement par lEtat. Mais elle peut se fonder sur une charte locale de la citadinité, sur une architecture des pouvoirs propre au lieu et à son histoire... Cette conception repose sur une croyance forte à la spécificité de la formation sociale locale et sur la légitimité pour la municipalité dinscrire cette société sur une trajectoire de développement social.

Le travail principal consiste ici à construire une alliance socio-politique assez large. Elle est souvent fondée sur des couches sociales notabilaires  qui se déclarent en charge de leur ville. Lobjectif  de cette alliance est avant tout dassurer la cohésion et lintégration sociales. Ce qui la dispense  par exemple de lancer un programme  déradication de la pauvreté. Les pauvres, elle les situe à lintérieur du corps social. Cest  une forme de prise en charge que consolideront des subsides municipaux. Les municipalités les plus avancées vont jusquà pratiquer une politique que lon pourrait qualifier de politique municipale de sécurité sociale : les citadins les plus fragiles sont affiliés à des réseaux quasi-gratuits de services de restauration, de santé, de culture, de transport, de vacance, parfois de logement...

Dans ces conditions lhôtel de ville est la place centrale de la gestion urbaine, le lieu dun véritable gouvernement qui sintéresse beaucoup plus au gouvernement des hommes quà ladministration des choses. Dans certaines configurations souvent conservatrices, le maire est élevé à une sorte de dignité de « patron », de « maître des lieux », soccupant de tout, contrôlant tout, outrepassant parfois ses droits et ses devoirs, mais assurant une fonction irremplaçable et efficace de direction de la ville. Cest autour du pouvoir municipal que se tissent les réseaux de personnes et dassociations qui assurent un continuum politique entre la municipalité et les habitants.

La gestion de la ville comme espace physique et cadre de vie tel que la pratique ce type dinstitution est facile à caractériser. Ce sont les dirigeants notables qui presque toujours imposent leur conception de la ville comme ensemble unitaire, dont lunité est assuré par les réseaux déquipements municipaux et par une constante référence au centre (identification de la ville à son centre ou organisation de liaisons rapides avec lui).

Cest une véritable politique de lespace et de la ville qui se pratique ici, faisant une large place à la production symbolique, à la mise en scène spectaculaire (au sens étymologique) de la ville corps matériel de la cité, elle-même corps politique de la société qui lhabite. La dimension historique et patrimoniale est essentielle.

Nous sommes bien loin du fonctionnalisme sommaire que pratiquent les gestionnaires de la ville-marché.
 

Conclusion

 Nos conceptions actuelles dexportateurs de modèles de gestion urbaine vers les pays en développement sont dominées par la première thèse. Mais nous pratiquons nous-mêmes  en tant que citoyens européens presque toujours la deuxième. Cette situation ne nous semble pas politiquement tenable  comme exportateurs, comme citoyens et surtout comme européens. 
 

JF TRIBILLON le 8 mars 1999 


 

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