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QUESTIONS URBAINES
 
Programme prioritaire urbain - PPU


Quelles réponses à l'illégalité des quartiers dans les villes en développement

Document de travail pour le séminaire du réseau ESF / N-AERUS
Leuven et Bruxelles, Belgique, 23-26 mai 2001


Sommaire : 

NOTIONS ET INTERPRÉTATIONS

1. Quels sens donnons-nous au terme illégalité ?
2. Illégalité des villes, des quartiers et de l'habitat
3. Les registres de l'informalité et de l'illégalité
4.  Comment en sommes-nous venus à donner tant d'importance au crière de légalité ?
5. Les politiques vis à vis de l'illégalité des quartiers et de l'habitat

QUESTIONS POUR UN DEBAT

1. Renouvellement des manières de penser et de traiter lillégalité des établissements humains
2. Lillégalité des établissements humains : société de droit ou société de réglementation ?
3. Un faisceau de normes  applicables à chaque dimension de lurbain
4. Les avantages et les inconvénients dun système de normes
5. Appréhender la situation de lhabitat illégal dans sa dynamique
6. La légalité et la légitimité face à la pluralité des systèmes de droit
7. Loffre et la demande de légalité : dimensions  culturelles et économiques
8. Une légalité à lintention des plus pauvres ? 
9. La légalisation-régularisation des quartiers illégaux a-t-elle des effets pervers ? Lesquels et comment ?
10. La légalisation/régularisation des quartiers illégaux constitue-t-elle un moyen efficace de lutte contre la pauvreté ?
11. Illégalité, légalisation et habitat locatif
12. Promotion foncière et immobilière et illégalité
13. Illégalité des quartiers et protection de lenvironnement


Le séminaire ESF/N-AERUS des 23-26 mai 2001 sattachera à analyser les fondements, le contenu et les caractéristiques des politiques publiques vis à vis de lillégalité des quartiers. 

Depuis au moins trois décennies - cest-à-dire depuis que lextension des quartiers populaires « irréguliers » est perçue comme un phénomène structurel durable - la question de lillégalité des établissements humains revient avec insistance dans le débat sur les politiques de lhabitat, sans quaucune solution satisfaisante némerge. Il a paru longtemps comme une évidence qu'il suffisait pour se débarrasser de ce problème de combiner les mesures de répression des occupations illégales, des mesures  de prévention, des opérations de régularisation juridique des occupations,  et des programmes de production massive de terrains pour les populations pauvres. Les résultats sont limités et décevants. Dans de nombreuses villes en développement, la carte de lillégalité - qui correspond  largement à celle de la pauvreté -  ne cesse de sétendre, en particulier à la périphérie des villes, et ce malgré un tassement de leur croissance démographique, un contexte général économique favorable au niveau mondial et lémergence de pouvoirs plus ouverts aux aspirations de la société civile. 
Reste donc posée la question du traitement de l'illégalité : comment les responsables des villes peuvent faire face à lillégalité (principalement foncière et urbanistique) des quartiers et des habitats qui abritent la majorité de la population des villes en développement. Pour aborder cette question il faut évidemment s'interroger sur la véritable nature de cette illégalité.

Il nous  a semblé plus pertinent daborder la question de lhabitat populaire sous langle de lillégalité plutôt que sous celui de linformalité, même si ces deux notions se recoupent assez largement. La question de linformalité (des activités, de lemploi, des marchés, des quartiers, de lhabitat) a donné lieu, au moins au cours des trois dernières décennies à une abondante littérature. En matière de gestion urbaine, elle a donné  lieu à de multiples arrangements et compromis, Ce nest pas le cas de lillégalité, un peu comme si elle posait aux gestionnaires des villes une série de problèmes politiquement embarrassants et par rapport auxquels ils sont désarmés : linégal accès aux richesse,  lexclusion et la répression. Privilégier une réflexion sur lillégalité nexclue cependant pas une analyse de ses rapports avec linformalité.
 
 

NOTIONS ET INTERPRÉTATIONS





1. Quels sens donnons-nous au terme illégalité ?

1.1. Illégalité et informalité
En matière détablissements humains, le terme « informalité » soulève les mêmes problèmes de définition que lorsquil est appliqué aux activités économiques et à lemploi : il est défini négativement. Ses principales caractéristiques sont connues, mais dans de nombreuses situations, la frontière entre le formel et linformel reste floue. Un quartier présentant les mêmes caractéristiques en matière foncière, urbanistique et dhabitat sera, selon les contextes et les interprétations de la puissance publique, considéré comme formel ou informel. Dans quels quartiers les occupants sont-ils « en règle » à la fois en matière foncière, daménagement, de construction, déquipement et fiscale ? Certainement bien peu. L'informalité, nest toutefois pas un reproche suffisant pour fonder une politique répressive; on peut parler par contre d'anormalité, d'irrégularité d'un habitat qui n'obéit pas au pouvoir, au droit, à la norme. 

1.2. Les deux acceptions de lillégalité
Le terme « illégalité » pose le même problème de définition, mais il a une connotation nettement plus répressive. Utilisé souvent par les responsables de ladministration (gestionnaires des villes mais surtout responsables des services des Domaines ou du Cadastre), il révèle une intention clairement répressive, ou en laisse planer la menace, ou encore, ce qui revient au même, souligne la mansuétude dont la puissance publique veut bien faire preuve vis-à-vis des populations fautives, sous condition, bien sûr, quelles se tiennent tranquilles On voit ainsi des quartiers « informels » devenir « illégaux » - ou linverse - selon la conjoncture politique et sociale du moment. 
Lillégalité, cest ce que lon ne doit pas faire, ce qui nest pas conforme au « devoir-être » des juristes, ce qui est hors la loi. Retenons deux acceptions, aussi préjudiciables lune que lautre aux populations vivant dans les quartiers concernés.

La première acception renvoie à une situation marquée par le caractère répressif des réponses de la puissance publique et, en conséquence, par la précarité du quartier ou des occupations. La forme la plus visible - sinon la plus courante - de la répression est la destruction-démolition  du quartier  (le plus souvent en dehors de toute procédure légale juridictionnellement organisée, cest-à-dire au mépris du droit; ceci vaut la peine dêtre noté). Heureusement, la puissance publique nest pas toujours en mesure de détruire les quartiers illégaux : comme on le constate de plus en plus fréquemment, elle nose ou ne peut le faire.
 Une seconde forme de répression, moins visible mais extrêmement répandue, est le harcèlement. Il est le fait des initiatives incontrôlables (ou tolérées) de la police, de certains fonctionnaires de ladministration ou de potentats locaux (chefs traditionnels). Cette situation conduit les populations à rechercher des protections. Elles peuvent être politiques, mais souvent elles sont mafieuses, seul le milieu local du crime étant capable de sopposer dune manière dissuasive à larbitraire des représentants de la force ou de la puissance publique. La population passe ainsi dune oppression à une autre. Les effets sociaux et économiques du harcèlement, généralement peu visibles par les personnes extérieures, sont dévastateurs à léchelle des quartiers.

La seconde acception renvoie à lanormalité, à la marginalité des quartiers ou installations. Le quartier illégal est toléré et sa population nest généralement pas menacée déviction. Mais ce quartier nest pas dans la norme. Il ne peut donc prétendre aux équipements, aux services, aux améliorations et à ladministration dont la ville « officielle » bénéficie. À noter quil est encore fréquent que les quartiers concernés ne figurent même pas sur les cartes et plans des villes, ou lorsquils y figurent, cest sous la forme de taches uniformes dont la couleur est celle du deuil occidental (violet, noir  ou blanc) ou de la merde (sienne ou marron). Lillégalité du quartier le marginalise et lempêche de bénéficier des bienfaits des équipements et dune gestion urbaine faite pour et par les habitants des quartiers « formels ». Le quartier est, en quelque sorte, puni de nêtre pas dans la norme, et la punition a pour effet de le marginaliser plus encore.
 

2. Illégalité des villes, des quartiers et de l'habitat

2.1. Illégalité des villes
Cette situation est relativement peu courante.
Certaines villes peuvent ne pas être reconnues  par lautorité publique et être considérées, dans leur totalité, comme « illégales » (ou au mieux « informelles ») par lautorité publique : agglomérations « spontanées » dactivités, zones dhabitat non organisées comme ville, non soumises à un statut de ville quant au règlement de la construction, aux conditions dimplantation dactivités, à la fiscalité. 
On peut citer quelques exemples historiques empruntés à lhistoire urbaine de lEurope et des pays en développement : 
- Les villes « hors-ville » : les faubourgs au-delà des barrières doctroi, les villes manufacturières hors de la juridiction des corporations et des jurandes.
- Les villes campement, villes foire, villes pèlerinage. 
- Villes de fronts pionniers, villes de trafic, de contrebande, villes de prospection minière plus ou moins licite.
- Villes de rapatriement (Mbuji Mayi au Congo qui est en même temps une ville d'extraction du diament), de regroupement, de transit, villes-camps de réfugiés.

2.2. Illégalité des quartiers
Cest la situation la plus courante. Il y a une très grande diversité de situation. Il sagit de quartiers non reconnus, souvent installés hors des limites municipales puis progressivement intégrés dans le tissu urbain : 
- Quartiers constitués sans bases foncières légales (par invasion organisée, ou occupation progressive, ou par acquisition informelle de terrains à des vendeurs nayant pas officiellement le droit de les vendre) ; 
- Quartiers habités par des gens qui nont pas vraiment droit de cité, ou dont le droit de cité est contesté en raison de leurs origines (minorités, étrangers, travailleurs immigrés) ; 
- Quartiers créés sans autorisation des administrations en charge de lurbanisme ou de la gestion domaniale et foncière. 
- Quartiers construits en dehors de grilles parcellaires et des normes de construction officielles
- Quartiers occupants des sites impropres à la construction (sites dangereux ou fragiles)
- Quartiers normalement affectés à une autre fonction que lhabitat. 
 

2.3. Illégalité des installations et constructions  elles-mêmes
Lillégalité dun quartier fait aussi lillégalité de chaque construction, quelle soit à usage dhabitation, commercial, de production, Mais des constructions illégales peuvent occuper des espaces parfois importants à lintérieur de quartiers considérés comme parfaitement légaux : 
- Constructions provisoires devenues permanentes (abris de chantiers, baraquements destinés à laccueil temporaire de populations sans abri) ; 
- Petits îlots dhabitat insalubre ou mini-bidonvilles à lintérieur dune trame parcellaire et viaire tout à fait légale : il sagit souvent, de subdivisions illégales du parcellaire dorigine, faites sur une base commerciale ; les occupants sont parfois des squatters, plus souvent des locataires ou sous-locataires. 
- Logements - souvent locatifs - aménagés dans les appartements délabrés des immeubles résidentiels anciens des centres villes (vecindades de Mexico, cortiços de São Paulo) ; 
- Installations précaires dans des bâtiments industriels ou commerciaux désaffectés et dépourvus déquipements (Johannesburg) ; 
- Constructions et extensions non déclarées ou de fortune dans les espaces urbains interstitiels, les cours, les jardins les emprises de voie, les talus, les berges, et les remblais
- Constructions locatives sous-standards surdensifiées (les « entrées-coucher » des quartiers dhabitat des villes dAfrique francophone, « backyard shacks » en Afrique du Sud) . 
 

2.4. Lampleur du phénomène
Dans la réalité, lillégalité-informalité complète nest pas toujours dominante. Il est fréquent quune installation ou un quartier réputé illégal ait quelques attributs de la légalité : par exemple, la vente du terrain est légale, mais sa construction ne lest pas ; la construction et parfois légale mais elle nest pas conforme aux normes en vigueur ; loccupation est considérée comme illégale mais les occupants acquittent certaines taxes et redevances ; etc.
Sur une base strictement légale, on peut estimer quentre 1/2 et 2/3 du parcellaire des villes des pays en développement et les 4/5 des constructions à usage dhabitation et de commerce sont illégales (même sils ont quelques attributs de la légalité), ou lont été à un moment donné, avant que les pouvoirs publics ne décident de leur régularisation 
 

3. Les registres de l'informalité et de l'illégalité

Non-conformité foncière
- La procédure dappropriation du terrain nest pas régulière (large éventail de types dinformalité)
- Vente ou location illégale du terrain par une personne qui nen a pas la propriété
- Occupation progressive ou par invasion dun terrain public ou privé par des squatters 

Non-conformité urbanistique
- Subdivision pour lhabitat dun terrain agricole non-urbanisable
- Utilisation pour lhabitat dun terrain destiné à un autre usage (industriel ou artisanal, par exemple)
- Occupation des espaces publics (terrains destinés aux services et aux équipements collectifs, emprises de voies, )
- Non-respect des coefficients doccupation définis dans les documents durbanisme (lorsque de tels documents existent)
- Non-respect des procédures urbanistiques.
Notons aussi que la notion dirrégularité renvie souvent à celle de régularité physique de la trame urbaine (les quartiers irréguliers au plan du droit le sont aussi dans leurs plans et leurs tracés)

Non-conformité en matière déquipement
- Installation sur des terrains non-équipés et non-aménagés
- Non-raccordement aux réseaux déquipement

Non-conformité en matière de construction 
- Matériaux de construction inappropriés ou interdits
- Taille et plan des logements (dimension des pièces, aérations, )

Non-conformité aux règles de sécurité
- Installation dans des sites dangereux (pentes instables, zones inondables, couloirs de lignes à haute tension, ) interdits à l'habitat
- Vulnérabilité aux incendies (utilisation de matériaux de construction inappropriés, densité élevée des constructions, absence de voies daccès par des véhicules à moteur, )

Non-conformité aux règles de protection de lenvironnement
- Absence dassainissement (pollution de la nappe phréatique de surface, écoulement des eaux usées dans les drains et canalisations destinées à lévacuation des eaux pluviales ou dans les rivières)
- Nuisances diverses  provoquées par lactivité économique des quartiers illégaux.

Non-conformité institutionnelle ou administrative
Il s'agit souvent d'une conséquence, le quartier n'est pas pris en compte par l'administration communale ou étatique parce qu'il s'est créé irrégulièrement. 
 

4.  Comment en sommes-nous venus à donner tant d'importance au critère de légalité ?

Trois courants de pensée semblent converger pour faire de la légalité un critère essentiel. 

4.1. Les doctrines de lordre urbain
La primauté du « doit être » sur l « étant » comme manière de concevoir la ville est historiquement le legs des gestions urbaines ou des urbanismes fondés sur la doctrine de lordre urbain : lorganisation de la ville, son ordre spatial, doivent se conformer à des canons précis. 
Les trois types de modèles dominants de gestion urbaine et durbanisme, (1) le modèle colonial, (2) le modèle dit moderne (le Corbusier et autres) et (3) le modèle dit de développement (Ecochard et autres) ont tous pour caractéristique : 

- De planifier jusquau moindre détail ; 
- De considérer que la production du sol à bâtir relève dune décision de lautorité publique ; 
- De donner à ladministration publique étatique la mission de « donner naissance » à la ville, ce qui lui donne toute latitude pour réglementer et invoquer à tous moment la loi, norme suprême. 


4.2. Lutopie libérale pour laquelle lensemble des biens doit être intégrés à la sphère capitaliste de la production et de léchange. Au cours des deux dernières décennies, les institutions financières internationales, souvent relayées par les agences de coopération bi et multilatérales, ont vu dans lillégalité de certains quartiers un obstacle au développement du crédit hypothécaire et par suite dun secteur formel de la promotion immobilière.

4.3. Lobjectif fiscal et tarifaire est couramment avancé par un large éventail dacteurs : gestionnaires des villes, services fiscaux et domaniaux, sociétés prestataires de services urbains. Informalité et illégalité sont souvent présentées, non sans arrière-pensées, comme un obstacle à la mise en place dune fiscalité foncière et immobilière au bénéfice des collectivités locales, mais aussi comme un obstacle à léquipement des quartiers, lillégalité rendant difficile lidentification des usagers des services urbains marchands, donc le recouvrement du coût de ces services. 

A ces trois courants sajoute la pression exercée par beaucoup dorganisations du tiers secteur (ONG, OCB, ... ) intervenant dans les quartiers illégaux/informels : la sortie de lillégalité, fût-ce dans les termes imposés par la puissance publique, leur apparaît comme la condition indispensable dune amélioration durable de la sécurité de loccupation et le préalable à léquipement du quartier. 
 

5. Les politiques vis à vis de l'illégalité des quartiers et de l'habitat

5.1. Des évolutions convergentes
Le traitement de lillégalité des quartiers ou de lhabitat reflète ces courants de pensée. Tout dabord la notion même dillégalité, nest jamais remise en question. Cependant, le terme informalité tend de plus en plus fréquemment à sy substituer. Ce glissement sémantique  nest pas le résultat dune évolution  interne aux quartiers eux-mêmes,  dune amélioration de leur statut juridique,  mais plutôt dun changement dattitude des pouvoirs publics qui considèrent aujourdhui comme informels, cest-à-dire tolérables, des quartiers qualifiés hier dillégaux.
Dans les réponses des pouvoirs publics à lillégalité des quartiers, deux approches se combinent : lune répressive, lautre intégratrice. Les politiques publiques ont en effet suivi dans les différents pays, une évolution assez semblable. 
Les quartiers populaires ont tout d abord été ignorés. Lorsquils ont été désignés comme  illégaux, lintervention de lEtat à été marquée, dans un premier temps, par des actions déradication à caractère répressif et dissuasif. Lorsquil est apparu que lextension des quartiers illégaux était un phénomène structurel durable, un consensus sest progressivement dégagé, parmi les responsables des villes, les experts, les agences daide internationales et les organisations du tiers-secteur, autour des principes daction suivants : combiner (i) des actions visant à  prévenir les occupations illégales, (ii) une politique de production de terrains équipés à faibles coûts et (iii) la régularisation juridique sélective des occupations illégales. 

5.2. Les limites dune approche en termes  de légalité-illégalité
Il est admis que la mise en uvre de tels principes requiert, (i) une révision des normes (juridiques, daménagement, déquipement, de construction), (ii) des mesures visant à rendre solvables les populations concernées (mise en place de systèmes de crédit adaptés à la situation des ménages pauvres, organisation de la population), (iii) des ressources publiques en quantité suffisante et (iv) une volonté politique sinscrivant dans la durée. 
Ces politiques ont répondu à certaines attentes (assurer la paix sociale, freiner la marginalisation des quartiers), mais lobjectif de réduire massivement et durablement la proportion de la population urbaine vivant dans les quartiers illégaux na pas été atteint. La question est plutôt de savoir comment les responsables des villes peuvent faire face sur le long terme à lillégalité (principalement foncière et urbanistique) des quartiers où vit souvent la majorité de la population des villes en développement. 
Cest la notion même dillégalité et la qualification « légal- illégal » qui est inacceptable politiquement et scientifiquement elle doit être rejetée car elle est dangereuse, réductrice et inopérante. Dangereuse car elle est arbitraire, abusivement normative et justifie les pires options répressives lhabitat populaire étant souvent assimilé à lhabitat illégal. Elle est également dangereuse en ce sens que lappréciation à porter sur un quartiers ou un habitat tient en une réponse par un « oui » ou par un « non ». Elle est grossièrement réductrice, car bien souvent cette illégalité est une simple non-conformité à de modestes règlements établis par une  bureaucratie urbanistico-foncière à la recherche dune toute puissance à faire fructifier. Derrière un argumentaire juridique et technique, elle tend à perpétuer le cycle pauvreté-marginalisation-précarité-sous-équipement. Elle est inopérante car elle na permis datteindre aucun des objectifs affichés par la puissance publique. 
 
 

QUESTIONS POUR UN DEBAT

1. Renouvellement des manières de penser et de traiter lillégalité des établissements humains
Sur  quelles hypothèses sont fondées les différentes manières de penser et de traiter lillégalité des établissements humains ? 
Quels sont les fondements techniques, politiques et idéologiques des traitements de lillégalité? 
Quels sont les constantes et les principales ruptures observées ?

2. Lillégalité des établissements humains : société de droit ou société de réglementation ? 
Quand on examine avec soin les critères de lillégalité, on saperçoit que, exception faite des occupations ou « vols » de terres appartenant à dautres personnes de bonne foi ayant acquis les droits fonciers en question, la légalité invoquée nest pas celle de lEtat de droit (ou société de droit), mais est le produit de modestes règlements. Pour reprendre le vocabulaire de juristes théoriciens de lEtat de droit, il ne faut pas confondre lEtat de police ou de réglementation administrative (ou société de réglementation) avec lEtat de droit. Il est donc plus exact de parler non pas dillégalité, mais de non-conformité aux règlements. Il faut laisser le droit remplir ses fonctions de normalisation des rapports sociaux, et cesser de linvoquer abusivement pour condamner les modes dhabiter ou dutilisation de lespace urbain. 

3. Un faisceau de normes  applicables à chaque dimension de lurbain
Au lieu et place dune norme juridique suprême unique lobjectif serait de mettre au point un faisceau de normes particulières applicables à chaque dimension de lurbain.
Chaque norme exprime : 
- Un minimum de en dessous duquel il y a (i) précarité foncière insupportable, (ii) insuffisance de desserte, (iii) dangerosité de lhabitat. 
- Une exigence à atteindre compte tenu des ressources des ménages concernés et des aides publiques de toute nature à allouer pour que cette exigence soit atteinte. 

4. Les avantages et les inconvénients dun système de normes
Chaque habitat populaire est à appréhender globalement, par agrégation de normes particulières, certains défauts particuliers (par exemple lexistence de rejets deffluents non-traités dans le milieu naturel) pouvant être compensés par des avantages particuliers (par exemple, la capacité dauto-organisation des communautés concernées en vue de résoudre ce type de problème, pour peu quon leur en laisse la latitude). 
Ce constat nous suggère de dresser un bilan des avantages et inconvénients que représente cette situation pour chaque catégorie dacteurs. Les avantages peuvent compenser les inconvénients que représentent des normes inappropriées ou insuffisantes. 

5. Appréhender la situation de lhabitat illégal dans sa dynamique
Il est essentiel dappréhender la situation dun habitat populaire qualifié dinformel ou dillégal dans sa dynamique, de le situer sur une trajectoire damélioration ou, a contrario, de dépréciation. Si lon est dans une phase damélioration-appréciation-valorisation (qui sinscrit souvent elle même dans un processus de régularisation-légalisation juridique du quartier), on peut accepter que lhabitat du quartier soit médiocre et les services et équipements temporairement insuffisants. Lattitude des pouvoirs publics est ici décisive : il suffit que le gestionnaire urbain réalise quelques travaux dédilité et fasse part de son intention daméliorer la qualité de lhabitat dans un quartier pour que ses habitants se sentent autorisés ou encouragés à entreprendre des travaux damélioration de leur habitat. Les programmes municipaux, même modestes, damélioration de lhabitat jouent dons un rôle essentiel car ils confortent les initiatives des habitants des quartiers concernés. 

6. La légalité et la légitimité face à la pluralité des systèmes de droit
Dans certains contextes culturels, la légalité nest pas constituée en un discours cohérent, dont la légitimité serait manifeste ; largement acceptée, et instrumentalisée par des institutions reconnues par tous. La notion de légalité peut être souvent perçue de manière assez floue. Elle est en outre incertaine du fait de lexistence, à ses côtés, de pratiques juridiques partielles, fragmentaires mais qui font référence pour une bonne partie des gens ordinaires. Cest notamment vrai en Afrique sub-saharienne en matière urbanistique et foncière. Cest par exemple le cas des pratiques juridiques populaires qui font référence à la Chariâa. Par exemple, lorsquun artisan de Pikine (Sénégal) demande que telle mutation soit authentifiée par un acte sous seing privé rudimentaire passé devant témoins et après reconnaissance, par les parties et les témoins, du terrain et de ses limites, est-on au cur de lillégalité la plus manifeste ? Si un habitant dArafat, à Nouakchott, exprime le même souhait et demande que lacte soit rédigé par lécrivain public-- rédacteur dactes reconnu par la mosquée, lest-il aussi ? Faut-il, pour être dans la légalité, faire appel à un géomètre expert agréé, recourir au service dun notaire et mobiliser les services de ladministration de la conservation foncière ? 

7. Loffre et la demande de légalité : dimensions  culturelles et économiques
On peut conclure que laccès à la légalité est une question culturelle et économique. Il nest possible que si, à une demande de légalité, répond une offre de légalité accessible à tous les groupes de revenus. Si loffre sociale de légalité nest pas suffisante en quantité et en qualité, on ne peut rien exiger des citadins ordinaires. 

8. Une légalité à lintention des plus pauvres ? 
Le projet de certains responsables de créer une seconde légalité, un second modèle à lintention des pauvres nous semble mal fondé et potentiellement dangereux. Il doit être discuté. Il nous semble suffisant dadmettre que le respect, par les citadins pauvres, des pratiques populaires de référence, manifeste leur rejet de lillégalité complète et manifeste, et leur désir de se conformer à une certaine forme légalité. La référence aux pratiques populaires dordre juridique est une forme de proto-légalité.

9. La légalisation-régularisation des quartiers illégaux a-t-elle des effets pervers ? Lesquels et comment ? 
La simple légalisation-régularisation dun habitat qui se trouve en situation urbanistico-foncière irrégulière à pour conséquence une augmentation de son prix sur le marché.  Il nest toutefois pas sûr que cette augmentation, combinée à une cessibilité selon le droit commun, conduise le possesseur-occupant  de cet habitat à laméliorer, ou à contribuer à lamélioration de lenvironnement du quartier, comme le suggèrent beaucoup de partisans dopérations de régularisation massives. Lhabitant concerné ne le souhaite pas toujours, et il nen a pas nécessairement les moyens. Parfois, il préfèrera vendre et aller habiter ailleurs. Ce sont alors les nouveaux acquéreurs - qui appartiennent à un groupe de revenus supérieur - qui entreprennent les travaux damélioration.
Les promoteurs de lopération se déclarent en général déçus par de tels comportements de la part des ménages bénéficiaires. Ses adversaires, quant à eux, ne manqueront pas de dire haut et fort que la légalisation doccupations illégales na fait que déplacer le problème en favorisant lextension dautres quartiers irréguliers à la périphérie de la ville, quune telle politique encourage lillégalité, donne une prime aux fraudeurs en pénalisant les honnêtes citoyens, voire quelle permet aux pauvres de spéculer.

10. La légalisation/régularisation des quartiers illégaux constitue-t-elle un moyen efficace de lutte contre la pauvreté ?
Largument selon lequel la légalisation dun quartier favoriserait la spéculation foncière populaire est  très souvent avancé par les responsables de ladministration . Il mérite que lon sy arrête. Lopération de légalisation-régularisation génère effectivement une plus-value qui bénéficie aux propriétaires-occupants. Or, si lon cherche réellement à améliorer la situation économique des populations urbaines pauvres, comme le proclament les tenants des programmes damélioration de la pauvreté, force est de reconnaître que mettre les pauvres en situation de capter - pour une fois - cette plus-value est une méthode de lutte contre la pauvreté autrement plus efficace que beaucoup de programmes combinant avec plus ou moins de bonheur et au prix dun montage complexe et souvent coûteux, formation professionnelle, aide à lemploi, participation communautaire et micro-crédit. Cest sans doute cela que les classes dirigeantes - et avec elles une partie de lexpertise internationale -  ne peuvent accepter. Le droit de tirer profit dune appréciation de leur très modestes logements  est dénié aux habitants des quartiers pauvres. 

11. Illégalité, légalisation et habitat locatif
Lhabitat produit de manière informelle ou illégale est souvent destiné à la location. Le non-respect des normes associé à la précarité des quartiers permet de produire un habitat à faible coût dont le loyer est accessible aux ménages urbains pauvres. La légalisation de ces quartiers soulève immanquablement deux questions. La première a trait à lidentification des ménages bénéficiaires : est-ce le possesseur du sol qui verra sa situation régularisée ou bien loccupant du logement ? La réponse est éminemment politique. La seconde question concerne limpact de la légalisation dun quartier sur sa composition sociale : dans la mesure ou la légalisation dun quartier se traduit toujours, à terme, par un accroissement du prix du sol, des logements et donc des loyers, les ménages dont les revenus sont les plus faibles auront tendance à quitter le quartier, cédant la place à des populations aux revenus plus élevés. Ce phénomène a souvent été surestimé. Il nen reste pas moins bien réel et il est dautant plus sensible que (i) la légalisation du quartier bénéficie aux possesseurs des lots et non aux occupants des logements et (ii) que le processus de légalisation est rapide et est réalisé sans mesures daccompagnement et sans mobilisation de la communauté concernée.
Cela plaide pour une régularisation-légalisation progressive, étalée sur une longue période de temps et appuyée par des organisations représentatives de la population des quartiers concernés.

12. Promotion foncière et immobilière et illégalité
Un phénomène est frappant dans les villes du Sud : le développement dun secteur formel de la promotion foncière (lotissement et vente de terrains pour lhabitat) opérant aux limites de la légalité. Ce secteur formellement constitué (sociétés enregistrées, activité de promotion autorisée) opérera dans un cadre légal (permis de lotir, actes de ventes légaux, montage financier autorisé, ) ou illégal (lotissement de zones non constructibles, non-respect des normes daménagement et déquipement , ). Le promoteur jouera souvent sur les deux registres, une partie de lopération étant légale (la mutation), lautre ne létant pas (non-conformité aux documents durbanisme ou aux normes déquipement), ou bien il passera dun cadre à un autre selon la conjoncture et les risques en matière de répression. 
La formation de certains quartiers illégaux - en particulier des quartiers occupés par les classes moyennes - est donc souvent le résultat dune activité promotionnelle présentée aux acheteurs comme parfaitement légale ou au moins autorisée tacitement par les pouvoirs publics, donc susceptible dêtre régularisée ultérieurement, à la demande ou sous la pression des habitants du quartier, lorsque celui-ci sera construit et occupé (Thaïlande, Sri Lanka, Pakistan, Maroc, Egypte, Brésil, Mexique, ). 
Qui supporte le coût de ces pratiques ? Qui en bénéficie ?

13. Illégalité des quartiers et protection de lenvironnement
Largument (ou la législation) environnemental(e) est de plus en plus souvent utilisée pour désigner comme illégaux les quartiers populaires dont le voisinage déplait aux habitants des beaux quartiers et demander leur éradication. Largument environnemental est ainsi de plus en plus fréquemment évoqué pour légitimer la vieille mais inavouable revendication ségrégative des classes moyennes et supérieures urbaines. Quels est limpact de ce discours sur la légalisation des quartiers illégaux ?
 

Alain Durand-Lasserve & Jean-François Tribillon
20 novembre 2000
 


 

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