Ce
diagnostic est le fruit dun travail, lancé à linitiative
de lAITEC, auquel ont participé des militants issus de plusieurs
associations (DAL, FAPIL, LDH, ADELS, etc.).
Il
est aujourdhui proposé au débat comme contribution à
la réflexion sur lapplication du droit au logement en France
Le
logement est un élément central de la citoyenneté.
Mais dans une société de plus en plus instable, où
le risque et la précarité se généralisent,
la question du logement se pose aujourdhui pour un nombre toujours plus
grand de personnes et plus seulement pour les plus démunis. Le CERC
estime à 12 ou 13 millions le nombre de personnes en situation de
vulnérabilité économique. 1,8 millions de personnes
sont considérées comme mal logées. Des centaines de
milliers de personnes sont sans domicile, dans des logements précaires
ou sans autonomie (hébergement). On recense plus dun million de
demandeurs HLM.
LE
DECALAGE CROISSANT ENTRE L'OFFRE ET LA DEMANDE
Loffre
est inadaptée qualitativement et quantitativement
La
crise de loffre peut sanalyser comme une adaptation classique en économie
libérale de loffre à la demande de logement neuf : la production,
même en réduction, permet de répondre aux demandeurs
les plus solvables. Cest finalement le mode de régulation de loffre
et de la demande qui est en crise : « la production est tirée
vers le haut, la demande vers le bas » (René Ballain).
Cette
crise conduit à la baisse régulière du nombre de logements
annuellement construits à un niveau nettement inférieur aux
besoins, estimés par les experts à 316 000 par an. Le nombre
de logements sociaux construits chaque année est en baisse constante
et affiche un retard annuel de 9 000 à 12 000 unités par
an depuis 1994 par rapport aux objectifs affichés. Pour lannée
budgétaire 1998, sur les 50 000 PLA budgétisés, 28
000 seulement ont été consommés, puisque les collectivités
locales sont de plus en plus réticentes à construire de nouveaux
logements sociaux. Parallèlement, les logements considérés
comme vétustes disparaissent petit à petit par démolition
ce qui entraîne une réduction de la partie la plus «
sociale » du parc locatif privé : de 1992 à 1996, ce
parc a perdu 435 000 logements. Près de la moitié des ménages
les plus pauvres y trouvaient leur place en 1984 contre seulement 9% aujourdhui.
De même, la réhabilitation du parc social public engendre
souvent des augmentations importantes de loyer et donc lexclusion des
ménages les plus modestes. Les projets de reconstruction après
démolition sont rares, naboutissent pas ou débouchent sur
des programmes trop coûteux pour répondre aux attentes des
mal-logés. Ce sont ainsi 12 000 logements sociaux qui ont été
démolis en 1998, contre 6 000 en 1997.
Une
difficulté daccès croissante pour des ménages peu
ou pas solvables
Le
problème du logement en France nest pas seulement une question
de production de logements, mais aussi daccès au logement. Si le
nombre de logements est insuffisant, leur accessibilité aux ménages
défavorisés est également de plus en plus difficile
alors que les facteurs dexclusion, de précarité et de pauvreté
se multiplient (chômage en hausse, sans-papiers, discrimination,
...).
Le
coût des loyers comme le poids relatif du logement dans le budget
des ménages nont cessé daugmenter ces vingt dernières
années. Si une partie du parc de logements privés mais aussi
publics mis sur le marché ne trouve pas preneurs, cest parce que
bon nombre de ménages à la recherche dun logement nont
pas les ressources ou les garanties suffisantes. Les appels de détresse
lancés par lAbbé Pierre sont tout aussi justifiés
que dans les années cinquante, même sils ninduisent pas
les mêmes solutions. Il ne sagit plus seulement de répondre
sur un plan quantitatif à un besoin massif de logement, mais de
permettre dune manière ou dune autre la solvabilisation de tous
ceux dont les ressources insuffisantes ou incertaines ne permettent pas
daccéder au marché.
Au delà
des chiffres, les flux...
Mesurer le mal logement
se heurte aux problèmes de définition (sans abri, sans domicile,
mal logé,...), à la difficulté de figer derrière
des mots des réalités extrêmement diverses et mouvantes
et à labsence de volonté publique de chiffrer les besoins.
Il en résulte un déficit de données statistiques globales
et fiables. Mais au delà des chiffres toujours sujets à discussion,
la réalité est bien celle dune crise structurelle et dun
nombre toujours plus grand de personnes exclues du logement décent.
Le problème nest donc pas tant de savoir précisément
combien de personnes sont sans abri (200 000, 600 000 ?) mais de savoir
que le nombre de sans abri ne cesse daugmenter. |
LAGGRAVATION
DES INEGALITES URBAINES ET DE LA SEGREGATION
Les
inégalités urbaines redoublent les inégalités
devant le logement
Les
politiques daccession à la propriété, un vieillissement
prématuré du parc HLM, la mauvaise réputation de certains
quartiers et la carence des services publics accentuent la ségrégation
spatiale qui divise profondément la ville et la société
qui lhabite. Cette ségrégation urbaine peut vider de son
sens le droit au logement si lexercice de ce droit a pour effet de vous
assigner à résidence dans un quartier impossible à
habiter. La qualité du logement est à combiner à la
qualité de son environnement urbain. Le droit au logement se conjugue
avec le droit à la ville. Le logement nest pas un simple abri.
Il est aussi un domicile, une adresse, un moyen dautonomie, un statut
dusager des services publics locaux, un usage des espaces publics environnants,
un moyen essentiel de lhospitalité...
La
mixité sociale affichée ne suffit pas à lutter contre
la ségrégation
Les
« classes moyennes » ont toujours fourni aux bailleurs sociaux
des locataires idéaux capables déquilibrer socialement le
peuplement dun ensemble de logements. Cet équilibre est devenu
une norme de gestion, immobilière et urbaine, déquilibre
sociologique et de mixité. La régression sociale et économique
qua subi la classe moyenne font de ce bon locataire paré de toutes
sortes de vertus un mythe, un souvenir. Ce qui nempêche pas les
bailleurs et bien des collectivités locales, qui trouvent sur ce
point une convergence dintérêt, de continuer à revendiquer
ce devoir de mixité. La conséquence de cet affichage est
de fonder leur refus de loger trop de pauvres, de Français dorigine
étrangère, détrangers, de familles nombreuses ou
mono-parentales,... Sous prétexte de mixité et grâce
à labsence de transparence des modalités dattribution,
on peut pratiquer tout à fait légitimement une politique
de quotas à lencontre des pauvres, des immigrés, etc. Car
ce nest pas en logeant ces gens là quon peut équilibrer
un peuplement immobilier et urbain. On peut ainsi bloquer laccès
de ces populations indésirables même sil faut au besoin laisser
vacants de nombreux logements. La conséquence la plus évidente
de cette politique est de dispenser le bailleur social de tout effort dapprofondissement
de sa mission sociale : loger ceux qui nont pas de logement ou qui sont
mal logés.
Loffre
de logements sociaux ne sétant pas pour autant développée
dans les quartiers qui en sont dépourvus, elle se trouve de fait
restreinte pour les populations défavorisées et/ou immigrées.
Finalement, le droit à un environnement social équilibré
lemporte sur le droit au logement.
LE
MODELE D'INTERVENTION PUBLIQUE EN CRISE
LEtat
subordonne son intervention à la logique du marché
A
la forte implication de lEtat dans la production et la gestion du logement
a succédé, depuis une vingtaine dannées (réforme
de 1977), un désengagement de la régulation du foncier au
profit des mécanismes du marché et parfois des collectivités
locales. La politique du logement qui sest développée tend
à confier au marché le soin de produire les logements nécessaires
à la satisfaction des besoins. Dans cette conception, le rôle
des pouvoirs publics nationaux ou locaux se limite à corriger les
dysfonctionnements du marché en faveur des populations défavorisées
(tendance à subventionner la personne et non plus la pierre) : traitement
de lurgence, solvabilité de certaines catégories, régulation
par lAide personnalisée au logement (APL) ou lAllocation logement
(AL).
Ces
politiques ont fait la preuve de leur échec. Malgré quelques
effets dannonce, lintervention de lEtat nest pas ciblée sur
les publics défavorisés qui ont le plus besoin de la solidarité
nationale, bien au contraire. Les moyens budgétaires vont dabord
dans le soutien au secteur marchand par le biais des exonérations
fiscales (amortissement Malandain, Périssol ou Besson) et des multiples
incitations qui ont largement alimenté la spéculation immobilière
et déréglé le marché du logement dans certaines
agglomérations. Ces pratiques « libérales » se
sont appuyées sur la croissance rapide des dépenses publiques.
Le
volume financier consacré aux aides à la personne (APL, AL)
augmente moins vite que le nombre de bénéficiaires. Leur
montant sen trouve raboté un peu plus chaque année et leur
non-indexation contribue à en réduire leffet solvabilisateur.
Paradoxalement, ces aides à la personne ont elles-mêmes induit
une tendance à laugmentation des loyers. Quant aux interventions
directement sociales, comme le Fonds de solidarité logement (FSL)
ou lAide à la gestion sociale des organismes, elles savèrent
dans lincapacité de suivre la croissance des besoins.
Les expulsions
La baisse de la solvabilité
des ménages (chômage, éclatement familial, problèmes
de santé, endettement,...) a amplifié le problème
des impayés qui reste la première cause de lexpulsion (50
à 70% des expulsions en Ile de France). Les contentieux dexpulsion
ont dépassé les 140 000 en 1996. Cette même année,
il y a eu 13 615 interventions effectives de la force publique. Le fonds
dindemnisation des propriétaires pour refus de concours de la force
publique a doublé entre 1989 et 1992, passant de 102 millions à
215 millions de Francs. |
La
constitution dune filière durgence renforce la frontière
de lexclusion
Dannée
en année, lefficacité directe de la lintervention publique
se réduit et laddition de mesures ponctuelles durgence ne fait
que repousser le moment où lensemble de lédifice doit être
reconstruit. De plan durgence en plan durgence, on a opéré
un resserrement de fait de lintervention publique sur la constitution
dune filière dexception pour les plus démunis (logement
temporaire, dont la durée dépend du bon vouloir de ladministration
quand il ne sagit pas dune place en unité de vie collective).
On assiste à un glissement du droit au logement au droit à
lassistance au logement. Le recours homéopathique à la réquisition
de logements depuis 1995 constitue, en dépit dune reconnaissance
de fait de la gravité de la crise du logement et dun affichage
volontariste, le symbole patent de limpuissance publique.
LA
CRISE DU LOGEMENT REMET EN QUESTION ET DIVISE LE MOUVEMENT HLM
Le
logement social nest pas une réponse suffisante
Jusquaux
années 70, le mouvement HLM avait absorbé une bonne part
de la demande des classes populaires. Il accueillait en 1996 17,6% des
ménages français et représentait environ 40% du parc
locatif.
La
réforme de laide à la pierre, remplacée en partie
par laide à la personne, avait pour objectif dintégrer
progressivement sur le marché libre le patrimoine public. Larrêt
de la croissance, la montée du chômage et de la précarisation,
la remise en cause du salariat ont radicalement modifié la perspective
dorigine. Le logement social nest plus aujourdhui en position de faire
face à lexclusion croissante des ménages modestes du parc
social privé et au développement dune demande très
peu solvable. Il na pas été conçu pour accueillir
les plus déshérités. Il se trouve fragilisé
par le désengagement financier de lEtat et la paupérisation
des locataires. Lascenseur social est aujourdhui en panne.
Le
mouvement HLM est tiraillé entre sa vocation sociale et ses impératifs
de gestion
Les
animateurs du mouvement HLM, dans leur diversité, se trouvent à
la croisée des chemins. Compte tenu des contraintes financières
et juridiques qui leur sont imposées, doivent-ils toujours chercher
à positionner leur patrimoine dans un créneau du marché
ou répondre aux besoins non solvables ? La question a souvent trouvé
sa réponse : de fait, suite aux réhabilitations engagées
depuis quinze ans et aux programmes neufs en PLA, les loyers dune partie
du parc public sont aujourdhui proches du marché locatif privé
de moyen standing et, en tout état de cause, incompatibles avec
les ressources de la plus grande majorité des mal-logés.
LACCES
AU LOGEMENT RENVOYE VERS LES ACTEURS LOCAUX
La
diffusion des responsabilités est un facteur dexclusion
Les
lois de décentralisation en application depuis quinze ans ont largement
contribué à brouiller la carte historique des responsabilités
en matière de logement social. Si, daprès les textes, lEtat
garde la pleine responsabilité de cette politique, en particulier
en matière financière et réglementaire, les collectivités
territoriales sont sommées de prendre en charge le social et le
poids des élus locaux dans les décisions va sans cesse grandissant.
De leur côté, les organismes constructeurs et bailleurs revendiquent
leur part de responsabilité dans la recherche dune saine gestion.
A ce jour, les responsabilités des uns et des autres sont noyées
dans un processus dont lapparente et incompréhensible complexité
désarme le plus grand nombre et en priorité les demandeurs
de logement.
Les
instruments de régulation de la politique du logement sont technocratiques
et ne contribuent pas à assurer le droit au logement. Les lois (Loi
Besson par exemple) ne sont pas appliquées et la volonté
politique manque pour traiter le problème des expulsions.
Les
associations ne sont pas en mesure de garantir le droit au logement
Par
ailleurs, la politique en faveur du logement des défavorisés
a introduit de nouvelles pratiques. Certaines associations investissent
le champ de limmobilier. Elles jouent un rôle indéniable
dexpérimentation et dinnovation et ont acquis une légitimité
par leur proximité avec les habitants. Elles ne peuvent pour autant
suppléer à la défaillance publique et interviennent
par défaut de la puissance publique.
De
fait, les habitants et les associations ne sont toujours pas reconnus comme
partenaires de la politique du logement et de laménagement et ont
les plus grandes difficultés à siéger dans les instances
de décision. En pratique, Ils ne sont pas considérés
comme des partenaires à part entière et ne sont pas réellement
consultés, même si la loi le prévoit, sur les projets
de transformation des quartiers.
Confrontées
à ses injonctions contra-dictoires, les associations ne sont pas
non plus en mesure de garantir le droit au logement.
GARANTIR
LE DROIT AU LOGEMENT
Les
mesures d'urgence occultent lobjectif du droit au logement
Depuis
quelques années, à la suite des mouvements dopinion, les
gouvernements annoncent régulièrement des mesures durgence
en direction des sans-logement et des mal-logés, mais force est
de constater que le mal saggrave. Le traitement de lurgence occulte ce
que pourrait être une politique à long terme. Le logement
social au rabais ou provisoire pour les plus démunis est tout à
la fois un non sens sur le plan économique, car il coûte cher
sans résoudre aucun problème, mais aussi une honte pour notre
société développée qui reconnaît et organise
lexclusion. Il génère des parcours résidentiels instables
chez les personnes à revenus précaires qui, plus que dautres,
ont besoin de sécurité pour tenter de se bâtir un avenir.
Le
développement de nouvelles luttes met en avant le droit au logement
Les
mouvements dopinion sont cependant relayés par des actions organisées
de mal-logés et de sans-logis. Les mouvements organisés ont
désormais conquis une place dans les débats sur les politiques
du logement et deviennent des acteurs incontournables.
Le
développement de ces nouvelles luttes doit permettre dengager le
débat sur la responsabilité et le rôle des différents
acteurs dans la mise en oeuvre du droit au logement. Il s'agit aussi de
promouvoir, à des échelles territoriales pertinentes, de
nouvelles formes de gestion participative et de contrôle démocratique
des politiques publiques du logement associant plus fortement les associations
et les exclus du logement. Le débat devra ouvrir de nouvelles perspectives
concernant les modes d'intervention publique, la recherche de nouveaux
mécanismes de régulation de l'offre et de la demande et statuer
sur la place du logement dans la protection sociale afin de passer dune
intervention trop centrée sur le secteur public à un véritable
service public du logement.
Mai
1999 |