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QUESTIONS URBAINES
 
Habitat II + 5
Projet de déclaration des chercheurs dans le cadre de la préparation d'Habitat II+5
Le texte ci-dessous est le résultat d'un séminaire organisé par l'Aitec, en collaboration avec l'IRD, le 13 février 2001. C'est une version provisoire, soumise au débat, de ce qui pourrait être la position des chercheurs français à l'occasion d'habitat II+5.

1. La réunion d’Habitat II devait donner une place mieux déterminée à la recherche. Les textes officiels insistaient sur l’importance du partenariat impliquant tous les acteurs, dont les chercheurs. Cette participation devait être envisagée à deux niveaux, au sein des commissions nationales, et lors d’un "forum pour les organismes professionnels et universitaires". 

Cette contribution a été proposée à la commission nationale française, en tant  que contribution des chercheurs sur les PED à la réflexion française sur les questions urbaines dans l’actuel contexte de mondialisation de type libéral. Nous avions notamment pour objectif, partant de la recherche urbaine française sur les PED, d’aider à une confrontation  avec le reste de la recherche urbaine française d’une part, et de la recherche dans les pays du Nord et du Sud avec laquelle nous sommes en contact d’autre part. De ce point de vue nous constatons qu’en France la recherche urbaine sur les PED s’est restreinte et a été isolée du reste de la recherche urbaine. Pourtant, malgré les spécificités, on retrouve des problématiques communes, et les points de vues s’enrichissent mutuellement.

2. Les chercheurs français travaillant sur les questions urbaines dans les pays du Sud s’étaient fortement mobilisés aux côtés des militants associatifs dans la préparation de la Conférence Habitat II.
Les organisateurs de cette conférence avaient en effet, tant au niveau français qu’au niveau international, souhaité donner une place à la recherche. De fait, les chercheurs ont eu l’occasion de s’exprimer à Istanbul dans le cadre de divers forums. Ces interventions ont porté à la fois sur la restitution de certains acquis de la recherche urbaine (questions foncières, services urbains, gouvernance, etc.), sur les rapports à établir entre cette dernière et différents acteurs (pouvoirs publics, institutions internationales, collectivités locales, ONG, acteurs économiques, etc.) et sur la nécessaire consolidation des capacités de recherche dans les pays du Sud.
Il a été souhaité qu’Habitat II soit l’occasion de consolider les réseaux et de définir un "programme international de recherche".

3. A partir de quoi peut-on apprécier les résultats de la recherche, en fonction de quels critères, de quelles attentes ? Dans un premier temps, on peut partir de la production de recherche, de ses résultats tant au niveau de la production des connaissances que de ses applications. Il convient également de s’interroger sur l’évolution : en fonction de quoi et comment ont changé les thèmes, et pourquoi de nouvelles thématiques émergent-elles ?
 
4. La ville est assimilée par les institutions internationales à un "espace du refoulé du politique"; elle n’en constitue pas moins un objet éminemment politique. Les chercheurs qui en traitent sont donc  amenés à conduire une réflexion politique mais sans assumer, dans la plupart des cas, une responsabilité politique.
 Dans le dialogue itératif entre choix politiques et choix techniques, ils sont tantôt concernés avec la casquette de l’expert vis à vis des politiques, tantôt avec la casquette du politique face à l’opinion. Cette ambivalence conduit à s’interroger, dans le champ urbain, sur la figure du "chercheur engagé".
 
5. On ne peut réduire la production de la recherche à l'approche thématique. Le rôle de la recherche est d’améliorer la connaissance, de fournir un stock d’analyses proposées pour les pratiques et les mécanismes de prise de décision, en sachant que ceux-ci répondent notamment à des arbitrages budgétaires. La recherche participe également à une meilleure connaissance des représentations de la réalité, de la construction des concepts et des théories avec un double objectif, explicatif et opératoire. L'intérêt de l'approche thématique est de rendre plus aisé le rapport entre les interventions opératoires et les pratiques. Pour autant, les recherches et les pratiques sont deux champs ayant chacun leur logique et leur légitimité spécifique. Il est nécessaire d’évaluer leurs relations, qu’elles fonctionnent ou non sous la forme d’application, cette évaluation se place de plusieurs points de vue: celui des conséquences sur la transformation de la réalité, celui du retour sur la recherche, celui de la recherche dans le cadre de l’action. Cette question de la relation entre recherches et applications est un des enjeux essentiels d’Habitat II. Elle redonne toute sa dimension à la transmission et l’échange des connaissances liés à la production de celles-ci, de la formation (ex : Université) et de la coopération.

6. S’il est vrai que la recherche n’est pas le seul mode de production de connaissances, il convient de souligner le statut spécifique de la connaissance scientifique. C’est parce qu’elle se soumet à des exigences théoriques et à des procédures rigoureuses que la recherche peut être considérée par les autres acteurs comme une instance de légitimation. Plus que par son "engagement", c’est grâce à sa fonction de "passeur"que le chercheur est reconnu comme intervenant autonome. S’il est fréquemment appelé à "accompagner" des expériences appliquées, il ne s’engage qu’exceptionnellement dans le prescriptif.

7. Le mouvement scientifique est plus que jamais partagé entre deux tendances contradictoires : d'une part, la mondialisation fait surgir des thèmes universellement ressentis, d'autre part, la singularité des territoires continue d'exiger des spécialisations lourdes qui se perpétuent au sein de communautés scientifiques à travers des individualités. Lorsque des tentatives de rapprochement inter-régionaux sont faites autour d'un thème fédérateur, on s'aperÁoit que les concepts n'ont pas le même sens d'un locuteur à l'autre. C'est dire que la mondialisation n'efface pas les territoires et, s'agissant de la ville, que la mégalopolisation du monde et la précarisation croissante ne réduisent pas nécessairement la diversité des situations urbaines. 
L'enjeu de la diversité citadine est considérable. Il revêt deux dimensions : l’une patrimoniale, recouvre à la fois les identités héritées et l'incessante production d'innovations culturelles et sociétales; la seconde dimension est celle du défi urbain, car la diversité citadine recèle l'essentiel des réponses aux difficiles questions de la governance des villes. La diversité citadine est, dans un domaine où les capacités d'intervention sont souvent dramatiquement réduites, un précieux indicateur des possibles.

8. La recherche porte aussi sur ce qui détermine l’évolution de la ville et celle des politiques de la ville. Qu’est-ce que l’instrumentalisation ? Pourquoi faire cette critique ? Il est nécessaire de mener une réflexion sur la construction des concepts et méthodes. En dehors de cette réflexion le risque est grand que les effets pervers des politiques l’emportent sur les meilleures intentions. 

La recherche urbaine ne semble cependant pas en mesure d’exploiter la crise de la pensée dominante comme en témoignent les thèses de la " ville émergente ". Elle doit afficher la ville dans la mondialisation comme objet si elle veut éviter la « ghettoïsation » des recherches urbaines sur le Sud et proposer non pas des contre-discours idéologiques stériles mais d’authentiques alternatives théoriques. Elle n’y parviendra qu’en faisant l’analyse des situations réelles et en investissant de nouveaux champs comme l’économie sociale, le rapport citoyenneté/fiscalité dans le cadre des réformes de décentralisation, les nouvelles formes de conflit et les questions de sécurité, etc.
Il importe de prendre en compte le fait que l’évolution du monde et celle de la science ont modifié les raisons de coopérer scientifiquement au développement urbain. Au lieu de s’enfermer dans la conviction qu’il existe une réponse scientifique à tous les problèmes posés à ce niveau, il faudrait admettre que la science ne fonctionne pas en dehors d’une connaissance des conditions sociales, économiques et politiques de son application.

Plus encore que dans d’autres champs de recherche, il est aujourd’hui difficile, s’agissant de la ville, de rendre compte de la diversité, tout autant que de traduire la particularité et l’originalité d’un monde dans le savoir d’un autre monde. On soulignera aussi les limites de compétence d’un chercheur étranger en l’absence de démocratie politique dans le pays où il est conduit à travailler. Il est enfin préoccupant de constater à quel point les connaissances accumulées sur les villes du Sud sont à peu près inaudibles au Nord.
La recherche française se marginalise faute d’écouter suffisamment le sens que les autres donnent aux mots mais, comme le montre l’exemple de la "pauvreté", nombre de ces mots fonctionnent comme des pièges tant dans les disputes scientifiques que dans le débat politique.

9. Le dispositif français de recherche urbaine sur le Sud souffre plus que jamais :
Du vieillissement de ses acteurs dont est responsable, sur un plan général, une politique malthusienne de l’emploi public mais qu’il faut aussi imputer à la marginalisation des laboratoires travaillant au Sud dans les politiques d’affectation des nouveaux recrutés.
De la crise de ses structures, crise qu’a aggravé l’entreprise de péri-universitarisation de la recherche.
De l’absence confirmée de demande publique. Les actions incitatives du ministère de la recherche, aussi bien que le 6° PCRD à l’échelle européenne ne retiennent pas suffisamment la dimension internationale et, en France, il a été clairement indiqué que dans le futur « Institut de la ville », il n’y aura pas de chercheurs…

10. Les politiques d’appui aux communautés scientifiques du Sud se résument trop souvent à l’octroi de quelques bourses ou de quelques crédits de fonctionnement. Ces politiques ne sont pas nécessairement ciblées sur les pays les plus désavantagés dans la compétition scientifique (le dernier appel d’offres du ministère de la Recherche pour le financement de séjours d’études en sciences sociales retient prioritairement l’Afrique du Sud, le Brésil, la Chine, l’Inde, le Japon, le Mexique et la Russie).

Les enjeux nous semblent plus larges : 
La coopération scientifique internationale, en particulier dans le domaine urbain, doit constituer un antidote de la mondialisation libérale en créant des formes et des lieux de solidarité. Ces derniers, évitant le biais de la vérité imposée ou apprise de l’autre, fonctionneront comme lieux d’une confrontation innovante entre aspirations, éthiques et philosophies contrastées.
Il faut donner aux pays avec lesquels nous coopérons les connaissances et les outils de contrôle leur permettant de parer aux risques de prédation auxquels ils sont confrontés. On peut à cet égard s’interroger sur les moyens mis en œuvre pour réduire la "fracture numérique".

11. Sur tous ces points, le bilan d’Habitat 2 semble bien maigre. Il n’y a eu ni soutien résolu à des réseaux internationaux de chercheurs, ni promotion d’un véritable programme international de recherche sur la ville. Tout indique que la grande affaire des "indicateurs urbains mondiaux" échafaudée à l’occasion d’Istanbul a fait long feu (Il serait intéressant à cet égard de faire le bilan des "Agendas 21 locaux" et des "coalitions locales").
Avec l’initiative "Cities Alliance", la Banque mondiale s’est dotée d’un nouvel outil pour produire une nouvelle pensée urbaine. Les milieux de recherche (en particulier français) semblent peu impliqués par rapport à cette initiative.
En France, on a observé une "hexagonalisation" du dialogue entre milieux de recherche et institutions publiques en vue de l’énonciation d’une nouvelle politique.
Un dialogue fécond est engagé entre chercheurs et élus locaux dans le cadre du pôle Afrique de Cités Unies France et le Haut Conseil à la Coopération Internationale anime un groupe de travail spécifique sur la question urbaine. Le Programme Prioritaire de Développement Urbain n’a en revanche pas été, comme on pouvait l’imaginer un cadre de rencontre actif entre chercheurs et milieux associatifs. Quelles que soient les insuffisances de ces initiatives, elles constituent autant d’opportunités à saisir pour relancer un dialogue entamé il y a cinq ans dans le cadre de la préparation d’Habitat II.

Mars 2001
 


 

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