En termes de génération
et déradication de la pauvreté, les politiques demploi
et le financement concernent trois situations distinctes :
- un vaste secteur informel,
dont la fonction dominante est la survie et qui fonctionne comme une forme
autonome de subsistance par lauto-emploi ;
- le champ de la micro-finance,
forme de promotion récente, limitée dans son étendue
et ciblée sur des populations déterminées ;
- une redistribution budgétaire
publique qui, par sa formulation, réincorpore dans les politiques
urbaines, la question de la place des pauvres.
A partir de ces trois éléments,
la ville inclusive se décline de façon pour le moins contrastée.
Une première approche
envisage la participation nécessaire au marché du travail
urbain, comme limpose le secteur informel par sa contribution active (quoiquavec
une faible productivité et une création de valeur très
réduite par unité de travail) ; la ville inclusive est ici
souvent la ville exploiteuse.
En second lieu, la finance
décentralisée infléchit des situations socio-économiques,
sur une échelle micro et selon une technique financière spécifique,
en agissant sur le versant économique : elle élargit de façon
inductive ou « par le bas » le champ de la citoyenneté
à légard des plus pauvres. La ville inclusive est ici la
ville évolutive à partir dune somme de trajectoires positives
individuelles .
Enfin, la redistribution
budgétaire peut agir déductivement ou « par le haut
», par la voie fiscale et distributive, comme un instrument de réduction
ou de prévention des processus générateurs ou amplificateurs
de pauvreté. La ville inclusive est ici la ville solidaire.
1 . Les politiques demploi à
travers la notion de secteur informel
La thématique du
secteur informel est sans doute une des rares notions qui a traversé
sans altération les trente dernières années malgré
les attaques qui ne manquaient pas de fondement- auxquelles elle a dû
faire face, malgré les recompositions à la fois théoriques
et empiriques de la croissance et du développement, et malgré
la volatilité grandissante de la sémantique s'y rapportant.
1.1. Rappels : économie
en développement, emplois et surgissement de la notion de secteur
informel (1960
1980)
Après la décennie
dune industrialisation annoncée (1960-1970), largement inspirée
par le présupposé autant classique que marxiste vouant le
salariat à une généralisation nécessaire, le
concept de secteur informel apparaît en 1971. Il allait depuis faire
florès du fait du caractère structurel permanent et même
extensif des petites activités marchandes des économies urbaines
du Tiers Monde. En effet, la thèse de lindustrie industrialisante
(Destanne de Bernis, 1966) ou plus généralement de la substitution
d'importation (R. Prebish, H.W. Singer, A.O. Hirschman, F. Perroux, S.
Amin, etc) na pas fonctionné, pour de multiples raisons dont la
plus apparente tenait au taux de croissance extrêmement rapide de
la population urbaine dont la population active des villes des pays en
développement (Plus de 4 ou 5 % par an et même près
de 7 % pour la ville dAbidjan au tournant des années 80) alors
que le taux de croissance de lemploi « moderne » est toujours
resté très en deçà. Mais d'autres causes ont
contribué à expliquer les déséquilibres structurels
du commerce international (détérioration des termes de l'échange,
l'échange inégal).
Cest Keith Hart, anthropologue
du développement, (Hart, 1970) qui, le premier, va utiliser en 1971
la notion de secteur informel à partir du décalage observé
entre salaire et besoins monétaires du sous-prolétariat urbain
au Ghana. Le Bureau International du Travail reprendra ensuite cette notion
en définissant ce secteur à partir dun certain nombre de
caractéristiques .
Dans la droite ligne de
l'Etat providence, la frange haute d'un secteur semi-informel, à
la lisière du secteur moderne, a été l'objet d'une
politique de promotion systématique , plutôt axée sur
l'amélioration de l'offre. Ce postulat entrepreneurial renvoyait
implicitement à une question transversale parcourant alors de façon
lancinante la perception du secteur informel : celle de la subsistance
et/ou de laccumulation. Sagit-il exclusivement dun secteur de survie
ou bien recèle-t-il des capacités daccumulation par la génération
dun surplus net ? La question, lourde de conséquences, allait servir
de fondement à des politiques de soutien public international (PNUD,
ONUDI, PROPARCO, etc.) en vue de hisser un certain nombre de micro-entreprises
au rang de PME et de PMI.
Ainsi, dans le contexte de
l'économie du développement néo-keynésienne,
la dynamique du « secteur informel » renvoyait à deux
conceptions principales :
- lattribution du déficit
structurel de création demplois salariés à la conjugaison
imparfaite et durable de loffre de travail en ville (taux de croissance
démographique, migration vers la ville) et de la demande de travail
de la part des firmes (industrialisation incomplète) ;
- l'impossibilité
à couvrir les coûts de reproduction de la force de travail
du fait du taux de salaire pratiqué par les entreprises modernes,
privées et publiques. Cet écart serait comblé par
des revenus additionnels informels (labsence de couverture sociale ou
de retraite renvoie à la même problématique du sous-paiement
du salariat moderne). Cest cette perspective hétérodoxe
qui inspira Keith Hart.
Parallèlement à
ces débats théoriques, un travail méthodologique important
de quantification de l'emploi informel est réalisé dans la
plupart des pays en développement.
Au tournant des années
80, la problématique de l'informel s'enrichit d'une approche venue
en droite ligne d'un néolibéralisme renaissant après
une longue phase keynésienne. L'Etat et ses pesanteurs sont explicitement
mis en question. Les entraves bureaucratiques et le coût de transaction
élevé que lAdministration impose aux firmes petites ou grandes,
vont être présentés comme la cause de linformalisation
des activités urbaines qui nont pas dautre recours pour exister.
Les travaux de Hernando De Soto conduits au Pérou illustrent parfaitement
cette thèse, qui laisse cependant voir aussi ses limites (De Soto,
1986).
En effet, des travaux menés
par lOCDE au début des années 90 vont montrer que
lalégalité (absence de légalité) nopère
pas comme une dissimulation face à lEtat mais comme un modus vivendi
dont la responsabilité est largement partagée et expliquée
à la fois par le fonctionnement des PME-PMI et aussi par celui de
lAdministration. En tout état de cause, la bureaucratie est peu
ou pas citée dans la plupart des investigations comme cause première
de linformalité dans cette strate dentreprises petites et moyennes.
1.2. La fin des trente
glorieuses et la résilience du secteur informel
Au cours de la décennie
80, le basculement vers des thèses néo-libérales et
la mise en uvre des plans dajustement auront des conséquences
en termes damplification de lemploi informel. Cette amplification s'est
produite sous leffet du recul souvent brutal de léconomie publique
(entreprises publiques, administration, réduction des déficits,
etc.) sans modification des tendances lourdes à l'urbanisation et
à la croissance urbaine. On peut estimer quau cours des années
90, lemploi informel est devenu majoritaire dans lensemble des pays en
développement et va représenter alors plus des 3/4 de lemploi
urbain.
Cette économie populaire
apparaît comme un rempart spontané -quoique parfois bien mince-
contre lextrême pauvreté. Par sa très forte adaptabilité
à la demande, ses faibles investissements en termes de capital technique
et financier, sa capacité à sadapter à une demande
faiblement solvable (petites quantités produites ou commercialisées,
prix réduits, relation personnalisée avec la clientèle),
présence permanente et généralisée, elle sinstille
dans tous les compartiments de léconomie urbaine monétaire.
1.3. Physionomie dominante
du secteur informel
Les activités commerciales
dominent largement, la production et les services étant très
généralement minoritaires. Lartisanat dart, les transports
ou la construction sont le plus souvent des secteurs marginaux.
Les femmes sont majoritaires
dans le secteur commercial alors que les hommes le sont dans le secteur
de la production et de la construction. Le secteur informel est majoritairement
jeune.
En ce qui concerne le capital
humain, la majorité des actifs du secteur informel ont un niveau
dinstruction très faible même si tous les niveaux dinstruction
y sont représentés (avec une prédominance masculine
pour les niveaux les plus élevés). La facilité dentrée
dans le secteur informel en ce qui concerne la formation technique ou
plutôt son absence est une caractéristique forte de ces activités.
La mise au travail se fait sur le tas par un apprentissage de type familial.
Lenseignement technique y est très faiblement représenté.
Les travailleurs indépendants constituent le groupe dominant.
La précarité
de ces activités informelles se décline sur plusieurs modes
: en particulier, instabilité de la localisation de létablissement,
turn-over important des actifs quel que soit leur statut, position souvent
mouvante vis-à-vis des contraintes administratives et fiscales suivies
de façon irrégulière, variation non maîtrisée
du chiffre daffaires et des revenus distribués.
La contribution globale
du secteur informel à la valeur ajoutée nationale urbaine
est souvent considérable. Elle sera d'autant plus élevée
que l'économie nationale est faiblement avancée. Par exemple,
elle représente 25% du PIB au Burkina FASO en 1985 soit autant que
le secteur moderne. Mais les revenus distribués -outre quils sont
instables et difficilement appréhensibles puisque non enregistrés-
sont extrêmement disparates selon les statuts, les activités,
les périodes. La logique dominante est celle de lautosubsistance,
ce qui dissimule mal des poches de pauvreté mais aussi dans certaines
activités et sous certaines conditions, des signes possible dune
mince accumulation.
Les conceptions volontaristes
relatives au secteur informel paraissent avoir toutes trouvé rapidement
leur limite. Que ce soit la formalisation via lenregistrement, que ce
soit la promotion par mutation des micro-entreprises en PME/PMI, que ce
soit via une sous-traitance maîtrisée ou encore en matière
damélioration du niveau technique de la main duvre (formation
technique) comme de celui des patrons (gestion, comptabilité).
Avec l'extension de l'informalité
dans des contextes d'ajustement structurel et de récession, de nouvelles
formes de pauvreté urbaine ont élargi le spectre de la subsistance
en débordant de linformel à lillégal y compris dans
les interstices des zones riches : les sans domicile fixe, ou les occupants
des trottoirs, la désintégration des familles, l'augmentation
de la criminalité et les logiques de violence (y compris des enfants),
les regroupement corrélatifs des classes aisées en ghettos
autonomes, expulsion et recasement des pauvres sur les périphérie
urbaines.
1.4. Impact des politiques
d'ajsutement
Après la mise en uvre
des plans dajustement structurel au tournant des années 80, la
déstabilisation des économies africaines a renforcé
leur niveau dinformalisation en particulier sur le marché du travail
et encore plus nettement dans les zones urbaines .
| Deux enquêtes réalisées
en 1993-1994 à Yaoundé et en 1995 à Antananarivo avec
lappui des services techniques statistiques nationaux, révèlent
que le marché du travail urbain a été particulièrement
affecté par la crise économique. A Yaoundé, le taux
de chômage atteint alors près de 25% en 1993. A Antananarivo,
si le chômage stricto sensu est relativement faible (6% des actifs),
le taux de sous-emploi (60% de la population active) et la part des
inactifs ayant renoncé à chercher une activité (30%)
fautes de perspectives, attestent des difficultés de la Grande Ile.
Ce sont les jeunes qui paient le plus lourd tribut à la crise :
à Yaoundé, 40% dentre eux sont sans emploi et 12% à
Antananarivo. |
A linverse de ce que lon
observe dans les pays développés, le diplôme nest
plus une garantie pour obtenir un travail et aussi bien à Yaoundé
quà Antananarivo, le taux de chômage tend même à
saccroître avec le niveau de scolarisation : dans la capitale camerounaise,
il sélève ainsi à plus de 30% chez les actifs qui
ont effectué des études supérieures contre 6% chez
ceux nayant jamais été scolarisés. Source : DIAL
Fiche scientifique IRD n°12 |
Le secteur informel constitue
le mode dinsertion privilégié sur le marché du travail
compte tenu du blocage de recrutement de la fonction publique et d'une
offre de travail insuffisante de la part du marché du travail des
firmes privées.
Lextension du secteur informel,
induite par la situation récessive observée sur le marché
du travail moderne, na pas modifié la logique binaire du secteur
informel qui reste structurée autour de deux composantes de poids
fort différents :
- une tranche minoritaire
d'entreprises de production et de services, peu nombreuses et identifiables
soit par le niveau de formation et le cursus professionnels des petits
patrons soit, dans une moindre mesure, par leur connexion directe ou indirecte
avec des milieux dirigeants ; il en résulte une capacité
de reproduction voire parfois dexpansion mais elle se traduit davantage
par une combinaison d'activités (transport, élevage, petit
commerce, production) que par la croissance dune activité donnée
;
- un secteur de subsistance,
numériquement dominant et composé essentiellement de micro-activités
commerciales largement initiées par des femmes et peu rémunératrices.
La frange haute de PME-PMI
persiste et surplombe le secteur informel à la charnière
du secteur moderne. Elle est caractérisée par une certaine
capacité de profit et daccumulation dont l'origine montre que leur
trajectoire ou leur constitution n'est pas celle qui domine dans le secteur
informel.
1.5. relance de la dynamique
macri-économique et impact sur la physionomie du secteur informel
Dans la perspective de réactivation
économique induite le démantèlement douanier et l'ouverture
au commerce mondial , lexemple de Madagascar est intéressant pour
deux motifs (Razafindrakoto et Roubaud, 2001) : une reprise de sa croissance
économique puisque le taux de croissance du PIB par tête est
à nouveau positif (+2% en 1999) et l'existence de données
fiables à travers le projet MADIO dont lobjectif était de
permettre une observation de la réduction de la pauvreté
et des conditions de vie. Cette observation ouvre le débat de loptimisation
de lobservation et de la collecte statistique destinée à
suivre lévolution du marché du travail et des revenus des
ménages.
Lexpérience des
enquêtes DSA (Dimension de lAjustement Structurel) que la Banque
Mondiale a tenté de mettre en place en Afrique au cours de la décennie
80 a rapidement trouvé ses limites : labsence de capacités
techniques pour développer localement ces enquêtes lourdes,
leurs poids et leur complexité ont conduit à questionner
leur pérennisation.
Par contre, le dispositif
de collecte mis en place à Antananarivo révèle des
points forts : la fiabilité des informations, la régularité
du suivi, la comparabilité dans le temps, la faiblesse des coûts
et lappropriation par des compétences techniques locales. En outre,
le dispositif est modulable, répétitif donc générateur
d économies déchelles, soumis à un contrôle
de qualité constant et appuyé par une formation des intervenants.
| En 1999, Antananarivo comptait
1,15 millions dhabitants . On comptait 475.000 actifs dont 266.000 travaillaient
dans le secteur informel (soit 56% du total des actifs). La moitié
de ces emplois sont de lauto-emploi |
Secteurs Valeur absolue
%
Secteur informel 415000
56
Secteur moderne 138000 29
ONG, Eglises, Asso.
9000 1,8
Admi. Publique 44000 9,3
Total occupés 415000
87
Total emplois 475000 100
Ventilation du marché
du travail. Antananarivo 1999. Madio.
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