Association Internationale de Techniciens, Experts et Chercheurs
21 ter rue Voltaire - 75 011 PARIS
Tél. : (33) 01 43 71 22 22 - Fax : (33) 01 44 64 74 55
Courriel : aitec@globenet.org
Accueil
Nouveautés
Calendrier international
Agenda France

Points de vue et contributions

Chantiers en cours
    * La question mondiale
    * Service public
    * Questions urbaines
    * Solidarité internationale

QUESTIONS URBAINES
 
Forum International sur la Pauvreté Urbaine 


Rapport sur la Ville Inclusive
1er Chapitre : Emploi et Financement
 


En termes de génération et d’éradication de la pauvreté, les politiques d’emploi et le financement concernent trois situations distinctes : 
- un vaste secteur informel, dont la fonction dominante est la survie et qui fonctionne comme une forme autonome de subsistance par l’auto-emploi ; 
- le champ de la micro-finance, forme de promotion récente, limitée dans son étendue et ciblée sur des populations déterminées ; 
- une redistribution budgétaire publique qui, par sa formulation, réincorpore dans les politiques urbaines, la question de la place des pauvres. 
A partir de ces trois éléments, la ville inclusive se décline de façon pour le moins contrastée.
Une première approche envisage la participation nécessaire au marché du travail urbain, comme l’impose le secteur informel par sa contribution active (quoiqu’avec une faible productivité et une création de valeur très réduite par unité de travail) ; la ville inclusive est ici souvent la ville exploiteuse.
En second lieu, la finance décentralisée infléchit des situations socio-économiques, sur une échelle micro et selon une technique financière spécifique, en agissant sur le versant économique : elle élargit de façon inductive ou « par le bas » le champ de la citoyenneté à l’égard des plus pauvres. La ville inclusive est ici la ville évolutive à partir d’une somme de trajectoires positives individuelles .
Enfin, la redistribution budgétaire peut agir déductivement ou « par le haut », par la voie fiscale et distributive, comme un instrument de réduction ou de prévention des processus générateurs ou amplificateurs de pauvreté. La ville inclusive est ici la ville solidaire.

1 . Les politiques d’emploi à travers la notion de secteur informel 
La thématique du secteur informel est sans doute une des rares notions qui a traversé sans altération les trente dernières années malgré les attaques –qui ne manquaient pas de fondement- auxquelles elle a dû faire face, malgré les recompositions à la fois théoriques et empiriques de la croissance et du développement, et malgré la volatilité grandissante de la sémantique s'y rapportant. 

1.1. Rappels : économie en développement, emplois et surgissement de la notion de secteur informel  (1960 – 1980)
Après la décennie d’une industrialisation annoncée (1960-1970), largement inspirée par le présupposé autant classique que marxiste vouant le salariat à une généralisation nécessaire, le concept de secteur informel apparaît en 1971. Il allait depuis faire florès du fait du caractère structurel permanent et même extensif des petites activités marchandes des économies urbaines du Tiers Monde. En effet, la thèse de l’industrie industrialisante (Destanne de Bernis, 1966) ou plus généralement de la substitution d'importation (R. Prebish, H.W. Singer, A.O. Hirschman, F. Perroux, S. Amin, etc) n’a pas fonctionné, pour de multiples raisons dont la plus apparente tenait au taux de croissance extrêmement rapide de la population urbaine dont la population active des villes des pays en développement (Plus de 4 ou 5 % par an et même près de 7 % pour la ville d’Abidjan au tournant des années 80) alors que le taux de croissance de l’emploi « moderne » est toujours resté très en deçà. Mais d'autres causes ont contribué à expliquer les déséquilibres structurels du commerce international (détérioration des termes de l'échange, l'échange inégal). 

C’est Keith Hart, anthropologue du développement, (Hart, 1970) qui, le premier, va utiliser en 1971 la notion de secteur informel à partir du décalage observé entre salaire et besoins monétaires du sous-prolétariat urbain au Ghana. Le Bureau International du Travail reprendra ensuite cette notion en définissant ce secteur à partir d’un certain nombre de caractéristiques . 
Dans la droite ligne de l'Etat providence, la frange haute d'un secteur semi-informel, à la lisière du secteur moderne, a été l'objet d'une politique de promotion systématique , plutôt axée sur l'amélioration de l'offre. Ce postulat entrepreneurial renvoyait implicitement à une question transversale parcourant alors de façon lancinante la perception du secteur informel : celle de la subsistance et/ou de l’accumulation. S’agit-il exclusivement d’un secteur de survie ou bien recèle-t-il des capacités d’accumulation par la génération d’un surplus net ? La question, lourde de conséquences, allait servir de fondement à des politiques de soutien public international (PNUD, ONUDI, PROPARCO, etc.) en vue de hisser un certain nombre de micro-entreprises au rang de PME et de PMI. 

Ainsi, dans le contexte de l'économie du développement néo-keynésienne, la dynamique du « secteur informel » renvoyait à deux conceptions principales :
- l’attribution du déficit structurel de création d’emplois salariés à la conjugaison imparfaite et durable de l’offre de travail en ville (taux de croissance démographique, migration vers la ville) et de la demande de travail de la part des firmes (industrialisation incomplète) ;
- l'impossibilité à couvrir les coûts de reproduction de la force de travail du fait du taux de salaire pratiqué par les entreprises modernes, privées et publiques. Cet écart serait comblé par des revenus additionnels informels (l’absence de couverture sociale ou de retraite renvoie à la même problématique du sous-paiement du salariat moderne). C’est cette perspective hétérodoxe qui inspira Keith Hart. 
Parallèlement à ces débats théoriques, un travail méthodologique important de quantification de l'emploi informel est réalisé dans la plupart des pays en développement.

Au tournant des années 80, la problématique de l'informel s'enrichit d'une approche venue en droite ligne d'un néolibéralisme renaissant après une longue phase keynésienne. L'Etat et ses pesanteurs sont explicitement mis en question. Les entraves bureaucratiques et le coût de transaction élevé que l’Administration impose aux firmes petites ou grandes, vont être présentés comme la cause de l’informalisation des activités urbaines qui n’ont pas d’autre recours pour exister. Les travaux de Hernando De Soto conduits au Pérou illustrent parfaitement cette thèse, qui laisse cependant voir aussi ses limites (De Soto, 1986). 
En effet, des travaux menés par l’OCDE  au début des années 90 vont montrer que l’alégalité (absence de légalité) n’opère pas comme une dissimulation face à l’Etat mais comme un modus vivendi dont la responsabilité est largement partagée et expliquée à la fois par le fonctionnement des PME-PMI et aussi par celui de l’Administration. En tout état de cause, la bureaucratie est peu ou pas citée dans la plupart des investigations comme cause première de l’informalité dans cette strate d’entreprises petites et moyennes.

1.2. La fin des trente glorieuses et la résilience du secteur informel 

Au cours de la décennie 80, le basculement vers des thèses néo-libérales et la mise en œuvre des plans d’ajustement auront des conséquences en termes d’amplification de l’emploi informel. Cette amplification s'est produite sous l’effet du recul souvent brutal de l’économie publique (entreprises publiques, administration, réduction des déficits, etc.) sans modification des tendances lourdes à l'urbanisation et à la croissance urbaine. On peut estimer qu’au cours des années 90, l’emploi informel est devenu majoritaire dans l’ensemble des pays en développement et va représenter alors plus des 3/4 de l’emploi urbain. 
Cette économie populaire apparaît comme un rempart spontané -quoique parfois bien mince- contre l’extrême pauvreté. Par sa très forte adaptabilité à la demande, ses faibles investissements en termes de capital technique et financier, sa capacité à s’adapter à une demande faiblement solvable (petites quantités produites ou commercialisées, prix réduits, relation personnalisée avec la clientèle), présence permanente et généralisée, elle s’instille dans tous les compartiments de l’économie urbaine monétaire. 

1.3. Physionomie dominante du secteur informel  

Les activités commerciales dominent largement, la production et les services étant très généralement minoritaires. L’artisanat d’art, les transports ou la construction sont le plus souvent des secteurs marginaux. 
Les femmes sont majoritaires dans le secteur commercial alors que les hommes le sont dans le secteur de la production et de la construction.  Le secteur informel est majoritairement jeune.
En ce qui concerne le capital humain, la majorité des actifs du secteur informel ont un niveau d’instruction très faible même si tous les niveaux d’instruction y sont représentés (avec une prédominance masculine pour les niveaux les plus élevés). La facilité d’entrée dans le secteur informel –en ce qui concerne la formation technique ou plutôt son absence– est une caractéristique forte de ces activités. La mise au travail se fait sur le tas par un apprentissage de type familial. L’enseignement technique y est très faiblement représenté. Les travailleurs indépendants constituent le groupe dominant. 

La précarité de ces activités informelles se décline sur plusieurs modes : en particulier, instabilité de la localisation de l’établissement, turn-over important des actifs quel que soit leur statut, position souvent mouvante vis-à-vis des contraintes administratives et fiscales suivies de façon irrégulière, variation non maîtrisée du chiffre d’affaires et des revenus distribués. 
La contribution globale du secteur informel à la valeur ajoutée nationale urbaine  est souvent considérable. Elle sera d'autant plus élevée que l'économie nationale est faiblement avancée. Par exemple, elle représente 25% du PIB au Burkina FASO en 1985 soit autant que le secteur moderne. Mais les revenus distribués -outre qu’ils sont instables et difficilement appréhensibles puisque non enregistrés- sont extrêmement disparates selon les statuts, les activités, les périodes. La logique dominante est celle de l’autosubsistance, ce qui dissimule mal des poches de pauvreté mais aussi dans certaines activités et sous certaines conditions, des signes possible d’une mince accumulation.
Les conceptions volontaristes relatives au secteur informel paraissent avoir toutes trouvé rapidement leur limite. Que ce soit la formalisation via l’enregistrement, que ce soit la promotion par mutation des micro-entreprises en PME/PMI, que ce soit via une sous-traitance maîtrisée ou encore en matière d’amélioration du niveau technique de la main d’œuvre (formation technique) comme de celui des patrons (gestion, comptabilité). 

Avec l'extension de l'informalité dans des contextes d'ajustement structurel et de récession, de nouvelles formes de pauvreté urbaine ont élargi le spectre de la subsistance en débordant de l’informel à l’illégal y compris dans les interstices des zones riches : les sans domicile fixe, ou les occupants des trottoirs, la désintégration des familles, l'augmentation de la criminalité et les logiques de violence (y compris des enfants), les regroupement corrélatifs des classes aisées en ghettos autonomes, expulsion et recasement des pauvres sur les périphérie urbaines.

1.4. Impact des politiques d'ajsutement 

Après la mise en œuvre des plans d’ajustement structurel au tournant des années 80, la déstabilisation des économies africaines a renforcé leur niveau d’informalisation en particulier sur le marché du travail et encore plus nettement dans les zones urbaines . 
 
Deux enquêtes réalisées en 1993-1994 à Yaoundé et en 1995 à Antananarivo avec l’appui des services techniques statistiques nationaux, révèlent que le marché du travail urbain a été particulièrement affecté par la crise économique. A Yaoundé, le taux de chômage atteint alors près de 25% en 1993. A Antananarivo, si le chômage stricto sensu est relativement faible (6% des actifs), le taux de sous-emploi  (60% de la population active) et la part des inactifs ayant renoncé à chercher une activité (30%) fautes de perspectives, attestent des difficultés de la Grande Ile. Ce sont les jeunes qui paient le plus lourd tribut à la crise : à Yaoundé, 40% d’entre eux sont sans emploi et 12% à Antananarivo.  A l’inverse de ce que l’on observe dans les pays développés, le diplôme n’est plus une garantie pour obtenir un travail et aussi bien à Yaoundé qu’à Antananarivo, le taux de chômage tend même à s’accroître avec le niveau de scolarisation : dans la capitale camerounaise, il s’élève ainsi à plus de 30% chez les actifs qui ont effectué des études supérieures contre 6% chez ceux n’ayant jamais été scolarisés. Source : DIAL Fiche scientifique IRD n°12

Le secteur informel constitue le mode d’insertion privilégié sur le marché du travail compte tenu du blocage de recrutement de la fonction publique et d'une offre de travail insuffisante de la part du marché du travail des firmes privées. 
L’extension du secteur informel, induite par la situation récessive observée sur le marché du travail moderne, n’a pas modifié la logique binaire du secteur informel qui reste structurée autour de deux composantes de poids fort différents : 
- une tranche minoritaire d'entreprises de production et de services, peu nombreuses et identifiables soit par le niveau de formation et le cursus professionnels des petits patrons soit, dans une moindre mesure, par leur connexion directe ou indirecte avec des milieux dirigeants ; il en résulte une capacité de reproduction voire parfois d’expansion mais elle se traduit davantage par une combinaison d'activités (transport, élevage, petit commerce, production) que par la croissance d’une activité donnée ;
- un secteur de subsistance, numériquement dominant et composé essentiellement de micro-activités commerciales largement initiées par des femmes et peu rémunératrices. 
La frange haute de PME-PMI persiste et surplombe le secteur informel à la charnière du secteur moderne. Elle est caractérisée par une certaine capacité de profit et d’accumulation dont l'origine montre que leur trajectoire ou leur constitution n'est pas celle qui domine dans le secteur informel. 

1.5. relance de la dynamique macri-économique et impact sur la physionomie du secteur informel

Dans la perspective de réactivation économique induite le démantèlement douanier et l'ouverture au commerce mondial , l’exemple de Madagascar est intéressant pour deux motifs (Razafindrakoto et Roubaud, 2001) : une reprise de sa croissance économique puisque le taux de croissance du PIB par tête est à nouveau positif (+2% en 1999) et l'existence de données fiables à travers le projet MADIO dont l’objectif était de permettre une observation de la réduction de la pauvreté et des conditions de vie. Cette observation ouvre le débat de l’optimisation de l’observation et de la collecte statistique destinée à suivre l’évolution du marché du travail et des revenus des ménages. 
L’expérience des enquêtes DSA (Dimension de l’Ajustement Structurel) que la Banque Mondiale a tenté de mettre en place en Afrique au cours de la décennie 80 a rapidement trouvé ses limites : l’absence de capacités techniques pour développer localement ces enquêtes lourdes, leurs poids et leur complexité ont conduit à questionner leur pérennisation. 
Par contre, le dispositif de collecte mis en place à Antananarivo révèle des points forts : la fiabilité des informations, la régularité du suivi, la comparabilité dans le temps, la faiblesse des coûts et l’appropriation par des compétences techniques locales. En outre, le dispositif est modulable, répétitif donc générateur d ‘économies d’échelles, soumis à un contrôle de qualité constant et appuyé par une formation des intervenants. 
 
En 1999, Antananarivo comptait 1,15 millions d’habitants . On comptait 475.000 actifs dont 266.000 travaillaient dans le secteur informel (soit 56% du total des actifs). La moitié de ces emplois sont de l’auto-emploi Secteurs Valeur  absolue %
Secteur informel 415000 56
Secteur moderne 138000 29
ONG, Eglises, Asso.  9000 1,8
Admi. Publique 44000 9,3
Total occupés 415000 87
Total emplois 475000 100
Ventilation du marché du travail. Antananarivo 1999. Madio. 
 


 

Retour

Accueil

Début de page