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SERVICE PUBLIC
 
Séminaire théorique "Service public et mondialisation"


Service public et démocratie modernes
Analyse de l'étatisme en France et propositions de citoyenneté active aux différents niveaux territoriaux (local, national, européen)
 

Introduction

I -  Les définitions  (mission, étatisme, jacobinisme, démocratie, modernité, régulation, évaluation

II - Les relations État - «services publics» depuis la Libération

A/ Loptique de léconomie publique: les instruments doptimisation de la gestion publique
1. Historiquement, la situation commune à la plupart des activités de service public est de connaître une infrastructure très lourde 
2. Leur mise au point à EDF dans le contexte des «trente glorieuses» et leur utilisation par dautres services publics 
B/ Loptique des sciences politiques: pour une dé-construction de la notion d«État»
1. Pourquoi?
2. Les «missions» de service public: lexemple dEDF
3. Le modèle de «service public à la française» et sa sortie progressive
4. La confusion des fonctions orientation-régulation-opération publiques et ses conséquences
III - Service public démocratique moderne et démocratie participative
A/ Le champ des activités de service public
1. Au niveau national
2. Au niveau communautaire
B/ Les principes
1. Du bon usage des concepts de concurrence et doptimum
2. Comment ces instruments doptimisation peuvent-ils être réutilisés aujourdhui ?
3. Le principe de subsidiarité 
4. La séparation des pouvoirs et des fonctions
5. La participation de lusager-citoyen et de ses associations
6. La démocratie participative
C/ Clarifier et démocratiser les services publics aux différents niveaux territoriaux
1. Le niveau local 
2. La prise en compte des s.i.g. par lUnion européenne


Conclusion
 

Introduction

Il existe à chaque période de l'histoire une correspondance, complexe mais étroite entre le caractère plus ou moins démocratique des institutions et celui des «services publics». L'objet de ce document est de tester cette hypothèse en France depuis la Libération et d'en tirer les conséquences pour l'avenir, dans la perspective dune construction européenne expérimentant une forme spécifique de démocratie.

I - L'organisation des institutions républicaines est fondée sur le principe de responsabilité.  Le peuple, fondement de la légitimité du pouvoir, s'exprime par l'élection de représentants, qui l'exercent dans le cadre d'institutions qu'ils ont décidées en son nom. Ils ne sont responsables que devant lui, qui les a élu. Mais comme, en-dehors de l'élection et de l'insurrection, le peuple est «introuvable»,  la participation du citoyen à la chose publique est plus symbolique - voire fictive - que réelle. Car république et démocratie (pouvoir du peuple) ont le même fondement (le peuple), mais la première relève d'abord des institutions et de la forme du gouvernement tandis que la seconde, d'une «manière de vivre ensemble», «pas seulement une manière dêtre des institutions, [mais] plus encore peut-être, une exigence morale».  Donc d'abord des citoyens, avant même des gouvernants: son enjeu est la maîtrise du pouvoir au service des premiers et sous leur contrôle. Et - comme le confirment les travaux historiques de Pierre Rosanvallon, - «son contenu est déterminé à la fois par linsatisfaction que procure une situation présente et par limage de ce que serait un ordre politico-social meilleur».4
Les institutions républicaines sont donc des instruments au service de la démocratie et la crise politique que nous vivons depuis une vingtaine d'années peut s'analyser en termes de contradiction entre attentes, exigences démocratiques des citoyens et pratiques des institutions républicaines et des gouvernants.

Quant au «service public», ce sont «les activités qui, à une époque donnée, sont au cur de l'interdépendance sociale et qui, pour cette raison, doivent être décidées et contrôlées par la force gouvernante» (Léon Duguit). Cest donc le fondement de la légitimité de l'État républicain. Au singulier, il exprime les valeurs démocratiques de la république (et plus particulièrement la troisième comme exigence concrète de synthèse entre les deux premières); au pluriel, ils orientent les institutions-organisations qui s'en réclament et qui les déclinent par secteur d'activité. Ce qui s'est traduit différemment selon les époques.

1. La Libération a connu la mise en place d'un «modèle de service public à la française»;

2. Depuis les années 70, les mutations technologiques, celles des attentes et des besoins, la crise politique, la construction européenne ont provoqué la sortie progressive de ce modèle, marquée par des crises sociales récurrentes et un durcissement de létatisme;

3. Un service public démocratique moderne est désormais à construire, aux différents niveaux territoriaux (local, national, européen) comme partie d'une démarche de démocratie participative, de citoyenneté active.

II - En ce tournant du siècle, les mutations technologiques et la construction européenne désintègrent de plus en plus vite l'organisation nationale des activités de service public telle qu'elle s'est mise en place en France depuis la Libération et a fonctionné durant les «trente glorieuses». Face à ces transformations, les réactions défensives se renforcent, tant au niveau des institutions (étatisme) que des syndicats et des associations (corporatisme). Loin de constituer un rempart efficace contre l'ultra-libéralisme qui prétend dissoudre le service public dans la concurrence, ces réactions le justifient au contraire.
Une fois constaté que le champ de cette dernière est objectivement élargi, dans les activités de service public, par les mutations technologiques en cours, il importe de fonder en théorie son encadrement politique, économique et social que constitue lorganisation des activités de service public. Or léconomie publique a durant les «trente glorieuses» entrepris un tel chantier, qui sest traduit par diverses expérimentations, dabord à EDF, puis reprises dans dautres secteurs (chemins de fer, télécommunications, )

Dans le contexte de lépoque, le service public était pour lessentiel hors concurrence mais partie de lorganisation des pouvoirs publics. Des techniques doptimisation cherchaient alors à définir et réaliser une efficacité publique équivalente à la concurrence dans la sphère marchande. Mais au début du XXI° siècle, les mutations technologiques et la transnationalisation des échanges appellent maintenant une réorganisation des pouvoirs publics eux-mêmes. Ils nimposent pas pour autant un modèle unique mais reposent la question de la démocratie, à la fois comme but et comme méthode. Or la séparation des pouvoirs et des fonctions permet seule un débat public contradictoire capable de produire lintérêt général et de concrétiser le rôle direct et autonome du citoyen.
Une réorganisation des pouvoirs publics dans le sens de la démocratie moderne servira de cadre à la refondation du service public. Elle permettra de préciser la démocratie comme démarche participative de maîtrise des transformations économiques et sociales dans les activités de service public. Sachant qu'elles en relèvent au premier chef de par leur importance stratégique au cur de «l'interdépendance sociale». Et que cette démocratisation constitue leur chance de re-légitimation pour demain, si elles savent la conjuguer avec l'efficacité, définie comme l'adéquation des résultats aux objectifs. C'est précisément le rôle de l'évaluation démocratique que d'expérimenter cette conciliation.

I - Les définitions (démocratie, «service public» et responsabilité ont été définis en introduction) 

A/ Mission - Cest un terme dorigine religieuse. Il signifie alors un devoir, une charge sacrés, confiés par Dieu ou une autorité en son nom.
Le terme sest sécularisé à partir de la Renaissance. Il a gardé lidée dune tâche dimportance vitale pour une collectivité, qui ne peut être déléguée que par le pouvoir souverain, à une personne ou un organisme qui mérite sa confiance. Celui qui est investi dune mission doit sy consacrer pleinement. Il en rend compte à lautorité qui la lui a confiée. En république, ce sont les représentants élus, au nom du Peuple. Dès lors, la nature des missions ainsi que leurs résultats sont-ils le privilège des seuls représentants, ou sont-ils débattus et tranchés avec la participation des citoyens ?

B/ L«étatisme à la française»  est à la fois une idéologie de lintervention de lÉtat, qui la justifie a priori pour résoudre tous les problèmes sociaux et un ensemble dinstitutions, une forme spécifique de structuration de cet État et de son rapport à la société. Les deux forment système car lidéologie justifie les institutions, qui à leur tour la reproduisent.

Ce système est fait de la combinaison de trois éléments :

- une société de double secteur (public et privé) coiffé dun appareil dÉtat qui se veut arbitre mais, paradoxalement, se comporte plutôt en protecteur du secteur privé quen défenseur du secteur public ;

- une fusion entre les fonctions dorientation, régulation et opération, toutes trois remplies par lÉtat et son secteur public au nom de l« intérêt général national ». Cette fusion est aussi confusion: elle est productrice dopacité, de « confusion des pouvoirs et des responsabilités » (selon lexpression de Simon Nora dans son rapport de 1967 sur les entreprises publiques), parce que le contrôle ne peut être efficace que si la séparation est claire entre contrôleur et contrôlé. Or dans létatisme au contraire, la séparation des pouvoirs chère à Montesquieu est embryonnaire, ce qui est cause dopacité et de corruption. Lactualité est remplie de lune comme de lautre ;

- un pouvoir de nature monarchique (monarchie = gouvernement dun seul), une «monarchie républicaine» qui concentre tous les pouvoirs au sommet. À mesure de la technicité et complexité des décisions à prendre, il repose de plus en plus en fait sur les « grands corps de lÉtat ».

C/ Le jacobinisme,  cest la forme historique et culturelle prise par létatisme en France depuis 1789. Apparue pendant la période révolutionnaire, elle sest maintenue depuis en temps de paix. Elle est fondée sur une définition unitaire du Peuple, sujet de la Nation et composé de citoyens égaux devant la loi, cest-à-dire sans distinction dorigine, de race ou de religion. Cette définition se traduit concrètement en volonté dimposer centralement luniformité. Si la démocratie se vit dans la façon dont sont articulées ses deux dimensions (la représentation et la participation), dans le modèle jacobin:

- la participation du citoyen à la république se limite à lélection, moment-symbole sans lendemain démocratique pour lui,

- pour lexécution de son mandat, lélu-décideur  se comporte en monarque souverain : la séparation des pouvoirs commence au-dessous de lui, mais lui participe de tous,

- toutes les décisions étant centralisées, le niveau local se réduit à lapplication de décisions prises au centre,

- conçue pour la nation, la «monarchie républicaine» sest reproduite avec la décentralisation à la périphérie du système, comme par clonage à tous les niveaux territoriaux (commune, département, région),

- cest un système machiste : lexclusion des femmes des responsabilités le prive dune vision concrète des problèmes, du point de vue pratique de lusager. Les femmes se désintéressent donc du «service public» quelles identifient avec le pouvoir jacobin. Elles ont longtemps été cantonnées dans les associations de consommateurs ou dusagers, pendant que les hommes dirigeaient les syndicats.

Par sa conception absolutiste de la représentation, le modèle républicain jacobin a aujourdhui épuisé ses vertus démocratiques. Il est désormais un obstacle à un renouveau de cette démocratie qui permettrait de dépasser la crise politique actuelle. La profondeur de cette crise vient de ce quaucune alternative napparaît puisque les partis de gouvernement restent dans cette logique jacobine et quun nombre important délus réagit à cette crise par des comportements qui laggravent.

D/ La modernité est une notion douteuse si elle nest pas précisée. Dire que le «service public» doit être moderne signifie quil doit se fonder sur les perspectives ouvertes par les progrès scientifiques et techniques et sur les transformations quelles induisent et induiront dans les attentes et les besoins des usagers-citoyens. Ces progrès scientifiques et techniques ne se traduisent jamais spontanément en progrès social. Ils doivent pour ce faire prendre en compte la complexité croissante de la vie sociale, qui se traduit par une pluralité dacteurs-partenaires des politiques et des services publics.
Cela signifie aussi que la démocratie doit sapproprier les progrès scientifiques et techniques.

E/ La démocratie est un mot usé par la politique (comme tous ceux quelle utilise) mais dont limportance fondatrice a été redécouverte à travers la crise sociale et politique, tant en ce qui concerne la relégitimisation des institutions et des pratiques républicaines que celle des activités de service public qui concrétisent et conjuguent les principes du même nom.
Ses nécessaires renouvellements et approfondissements (théoriques et pratiques) peuvent sappuyer sur les travaux de certains libéraux américains comme John Rawls, Charles Taylor et Michæl Walzer. Ce dernier, dans Sphères de justice et Pluralisme et démocratie,  construit une théorie de la démocratie moderne comme respectant l«égalité complexe» entre «biens sociaux» ayant chacun sa logique de répartition, par «lart de la séparation» entre pouvoirs et fonctions.
Elle rejoint la notion de citoyenneté active élaborée en France, de 1994 à 1996 par la Charte de la Citoyenneté, mutualisation associative et syndicale sur les causes de la crise de la citoyenneté et sur des propositions pour dépasser une «citoyenneté passive» limitée au vote par une démocratie participative.

F/ La régulation,  cest lajustement instantané (ou à court terme) des différentes variables dun système en fonctionnement. Ainsi, dans le domaine économique, la régulation par le marché, cest lajustement des prix et des quantités des marchandises échangées. Un autre système alternatif est la planification administrative centralisée qu'ont connue les pays «communistes» pendant soixante-dix ans. Elle s'est effondrée du fait de son inefficacité tant économique que sociale, ce qui démontre la nécessité d'une autonomie de la fonction de régulation. Cet ajustement obéit à des règles sociales le plus souvent implicites. Quant à la réglementation, cest le cadre normatif explicite, officiel dans lequel saccomplit la régulation. Il relève du pouvoir législatif.

G/ Lévaluation   - Évaluer une politique, une action ou un service publics, c'est comparer objectifs, moyens et résultats, pour une activité donnée et sur une période donnée. Le rapport objectifs/résultats, c'est l'efficacité; le rapport moyens/ résultats, l'efficience; limpact, ce sont les résultats pour des groupes-cibles.
La démarche d'évaluation suppose que les objectifs aient été définis - soit par les autorités compétentes, soit par substitution, par l'évaluateur qui pose l'hypothèse de tel objectif pour examiner son degré de réalisation. Mais ce substitut ne saurait avoir le même statut de réalité.
En ne précisant pas les objectifs, les missions, le décideur condamne lévaluation à rester floue. Il verrouille le «monarchisme républicain» en incarnant lintérêt général quoiquil fasse. Les usagers-citoyens ne peuvent sapproprier la démarche dévaluation en critiquant ses choix puisquils ne peuvent les rapporter aux objectifs officiels. En restant généraux, ils permettent une appréciation discrétionnaire de la conjoncture par le décideur. Ainsi conçue et pratiquée, lévaluation est un instrument du pouvoir comme souveraineté personnelle de nature monarchique.
 

II - Les relations État - «services publics» depuis la Libération

A/ Loptique de léconomie publique: les instruments doptimisation de la gestion publique

Il sagit dabord de les définir et de préciser leur rôle durant les «trente glorieuses». Pour cerner ensuite (II - B/ 2.) les conditions et les limites de leur transposabilité dans le contexte politique, économique et social daujourdhui et de demain. Car ce qui a constitué un progrès dans un contexte donné peut se révéler une régression dans un contexte différent. Sachant que limpact du contexte est spécifique à chaque outil doptimisation.

1. Historiquement, la situation commune à la plupart des activités de service public est de connaître une infrastructure très lourde.

À la Libération, il fallait définir des obligations dintérêt général pour ces activités. Or la donnée déterminante pour toute entreprise est le rapport entre la valeur de son actif net et son chiffre daffaire. Si la valeur de ses immo-bilisations est supérieure à son C. A., il sagit dune industrie lourde, où le poids des investissements est déterminant et ne peut pas être résorbé dans la gestion quotidienne.
Les choix sont alors entre des investissements légers à la mise en uvre mais coûteux en dépenses dexploitation ou linverse. Quand la croissance était rapide, au bout dun trimestre, si le système des coûts anticipait un peu trop tôt, la croissance en gommait les effets. Alors que quand la croissance reste inférieure à 3%, larbitrage entre les moyens dinvestissement lourds et légers change totalement. Les choix dans les deux domaines (investissement et exploitation) sont liés quand le taux de croissance est faible. Or cest dans leur gestion de lavenir que les entreprises de service public se distinguent des entreprises privées. Pour ces dernières, cest la finance qui lemporte, lactionnaire et non le client. Quand la croissance est rapide, les choix dinvestissement doivent valoir pour des durées longues et limpératif financier perd de son poids.
Si le ratio actifs nets / chiffre daffaire est > 1, ce sont les problèmes de long terme qui lemportent. Si la croissance est rapide, cela conduit à privilégier linvestissement lourd du fait de la moindre incertitude. La fonction de risque pèse moins. Par contre, une croissance faible et une indisponibilité de linformation conduisent à différer les choix. 

Le taux dactualisation des investissements permettait déquilibrer court et long termes, coût de développement et coût marginal dexploitation, de parvenir à une optimisation qui égalisait les coûts de court et de long termes par un critère de déclassement des moyens de production existants du fait de leur obsolescence. Alors quavec un investissement nouveau plus performant, le coût global dexploitation serait moindre. Lutilisation du taux dactualisation était liée dans sa forme à une croissance rapide et une industrie lourde.

2. Leur mise au point à EDF dans le contexte des «trente glorieuses» et leur utilisation par dautres services publics 
(taux dactualisation des investissements, tarification au coût marginal de développement, péréquation tarifaire, surplus de productivité des facteurs)

Dès la période de reconstruction daprès-guerre, la nécessité est ressentie par EDF de mettre au point des méthodes économiques pour encadrer le développement électrique. Dans le silence des textes, lentreprise sinvente une morale collective.

 
a) Dabord une méthode de choix des investissements : le taux dactualisation
Il revient à classer les projets selon leurs coûts actualisés. Ce classement fait apparaître ceux dont la rentabilité est supérieure à la norme fixée par le Plan (et qui dépend de la rareté des ressources en épargne longue): ceux-là seuls sont retenus. Cette méthode permet donc dinscrire les décisions dinvestissement dEDF dans le cadre de la cohérence macro-économique de la planification. Et déviter quelle ne profite de son statut prioritaire dans la reconstruction pour gaspiller les ressources rares de la nation, qui seraient plus utilement affectées ailleurs.
 
b) En tant quentreprise de service public, EDF se doit de respecter légalité de traitement entre ses clients-usagers.
Mais quest-ce à dire ? La tarification au coût marginal est une réponse qui concilie lutilité pour le client et le coût pour la collectivité de léquipement nécessaire. En effet, le coût marginal est celui de la dernière unité produite (à la marge) : cest celle que la consommation supplémentaire du client coûte à lentreprise (ou celle que son abstention lui épargne). Si le tarif est fixé à ce niveau, larbitrage du client quant au montant de sa consommation correspond à un point déquilibre pour lentreprise.

La tarification au coût marginal implique une conception moderne de légalité de traitement : elle nest pas uniforme mais son résultat varie en fonction du coût de la dernière unité produite parce que cest celui que sa consommation occasionne à la collectivité.
Ce principe incite donc le client à léconomie, en même temps quil sert dindicateur à lentreprise pour son programme dinvestissements et sa gestion courante. Il permet donc doptimiser larbitrage entre choix individuels et collectifs. En plus du respect dune certaine éthique, cette attitude sexplique aussi par la nécessité déconomiser des ressources rares dans la période de reconstruction et de croissance des années daprès-guerre.

Encore proche du modèle traditionnel (la tarification est définie centralement et unilatéralement et elle sapplique uniformément, même si le résultat ne lest pas), cette attitude dEDF à légard de ses usagers-clients va évoluer en se diversifiant en fonction du marché. Ce système permet déconomiser des équipements qui ne seraient utilisés quen période de pointe parce que les tarifs élevés de ces périodes dissuadent tous ceux qui peuvent reporter leur consommation à une heure plus creuse. Mis au point par EDF dès les années cinquante, il a depuis été utilisé par le téléphone, la SNCF et plus tardivement, pour les péages dautoroutes.
Le service public, cest légalité devant les coûts : une tarification à la tête du client est inégalitaire. Mais il faut également ne pas exclure totalement ceux qui sont insolvables. Sans pour autant porter atteinte à légalité entre clients solvables. Légalité est donc une notion complexe- surtout si elle doit être conjuguée avec la liberté. Le contexte actuel de diversification de la société est aussi celui où légalité se complexifie.
 

c) La péréquation 
Elle se définit comme le calcul dune moyenne sur des éléments a priori un peu dispersés - quelle quen soit la raison - de sorte que lusager ne voit pas de différence entre ces éléments. Les différenciations tarifaires pratiquées sont des équilibres, des moyens termes : ce sont à la fois des dé-péréquations par rapport à un prix unique et en même temps des péréquations de nombreuses observations dispersées. Si l'on définit les tarifs comme des engagements de prix sur moyenne période, c'est son système de péréquation tarifaire qui identifie un réseau intégré comme tel. Lultra-libéralisme a tendance à assimiler péréquation et bureaucratie étatiste, et à faire de la dé-péréquation un des principaux modes de dérèglementation. 

La péréquation existe dans deux dimensions: spatiale (la plus courante) et temporelle.

Une grande majorité de Français lui est très favorable parce qu'elle assimile la péréquation tarifaire au principe dégalité de traitement. Cest dire que sa conception des fondements techniques et économiques de la péréquation est très approximative. Car ce n'est vrai que lorsque les écarts objectifs de coûts ne sont pas tels que cela vaille la peine de différencier les tarifs domestiques selon des critères géographiques. En effet, s'ils étaient très différents dun point à un autre du territoire, légalité de traitement devrait au contraire conduire à pratiquer des tarifs différents. 

Dans le cas du réseau électrique, les écarts de coûts induits par la localisation ne sont pas de nature à infléchir les comportements des consommateurs, à leur faire choisir tel lieu dhabitation où le courant serait meilleur marché, de préférence à tel autre. Car il existe des écarts naturels entre consommateurs (liés à des conditions climatiques, entre nord et sud) bien plus grands.
Ninduisant pas de mauvais choix en matière de localisation, la péréquation géographique des tarifs électriques nest donc pas porteuse deffets économiques pervers. C'est la réponse aux ultra-libéraux, d'autant plus que le système dé-péréqué comporte des coûts de transaction non négligeables.

Par contre, à la SNCF, les écarts de coût de desserte sont beaucoup plus importants que dans le système électrique. Cest pourquoi lentreprise a dû sortir de la péréquation de ses tarifs au coût kilométrique. Elle est le lieu de plusieurs péréquations mécaniques mêlant effets utiles et effets pervers importants, entre infrastructures et activités de transport, entre activités (comme entre les lignes dintérêt local et celles à grand trafic) et à l'intérieur de chacune, et entre elle et l'État.
 

d) EDF réalise des gains de productivité importants : comment les mesurer et les affecter équitablement entre les clients-usagers (baisses relatives des tarifs), les agents (hausses de salaires) et lÉtat (dividendes) ? 
Cest la méthode du surplus de productivité globale des facteurs. Les comptes de surplus sont publiés tous les ans jusquen 1975. Ils permettent un débat public sur la production de la rente par lentreprise et sa répartition. Car le seul arbitrage possible nest pas entre autofinancement et financement externe. Il est aussi celui de laffectation de lautofinancement: le désendettement, la baisse des tarifs (si les prix des concurrents sont suffisamment bas), lacquisition dactifs industriels en France ou à létranger, la capitalisation du régime des retraites.
Les comptes de surplus ont été abandonnés en 1975, sur ordre de la tutelle financière. Ils étaient des instruments au service des contrats de Plan qui fixaient des objectifs dauto-financement, de baisse de tarifs à F constant et daugmentation de personnel. Puis quand les contrats de programme ont été repris (sous la pression de Marcel Boiteux, président dEDF) les tutelles ont senti que les comptes de surplus étaient dangereux dans leur optique car ils permettaient un débat public sur le partage entre acteurs (entreprise, État-actionnaire, clients). Les critères économiques quils contenaient ont donc été remplacés par des critères financiers - les seuls qui intéressent la direction du Trésor.

B/ Loptique des sciences politiques: pour une dé-construction de la notion d«État» qui permette lanalyse rétrospective de ses fonctions dorientation-régulation-opération

1. Pourquoi ?

La notion dÉtat doit être dé-construite par lanalyse socio-historique pour comprendre le jeu dacteurs publics qui en son nom, ont rempli jusquà présent les trois fonctions dorientation-régulation-opération.
Car «lÉtat» est en France une boîte noire, une «mise en scène qui entend affirmer sa majesté et sa souveraineté».  Cette notion postule son unité, sa rationalité et sa légitimité, alors que cest précisément «ce quil faudrait démontrer». Cet a priori masque aux citoyens la réalité des négociations et rapports de forces entre institutions (internes à lÉtat) qui se parent de sa légitimité et sapproprient sa souveraineté.
Cette prédominance culturelle de létatisme en France correspond à celle du jacobinisme au niveau politique (à droite comme à gauche). Elles salimentent désormais dans la diabolisation de ladversaire «libéral», qui agirait en manipulant les forces de la mondialisation, contre lesquelles le seul rempart possible serait précisément lÉtat. Bref: on nous refait le coup du complot!
À linverse, les démocrates constatent que laggravation de la crise sociale et politique ouverte depuis 1/4 de siècle se double maintenant en France dune crise institutionnelle. Dans cette situation, changer, innover est un impératif qui peut seul re-légitimer la république. Il correspond dailleurs au principe dadaptation, constitutif du service public.

Il suppose deux conditions [cf. infra III - B/ 4.]:

- une séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, administratif, judiciaire, médiatique);

- une autonomisation des trois fonctions (orientation, régulation, opération), qui porte à la fois sur les attentes et les représentations de lÉtat et sur les institutions elles-mêmes. Ceci non pour les affaiblir mais au contraire pour les rendre à la fois plus efficaces et plus démocratiques.

Lorganisation des «services publics» est le champ privilégié de cette dé-construction puisque le «service public», cest le fondement de la légitimité de lÉtat républicain et que cet impératif a recouvert la formation de létatisme. 
Doù lintérêt danalyser en parallèle, en France depuis 1945, lévolution de nos institutions républicaines et pratiques démocratiques dune part, et celle de lorganisation des «services publics» dautre part. Car à chaque période, les relations complexes entre les deux sont révélatrices du système politique.

Si cette relation est difficile à déchiffrer, cest précisément parce que, après la courte période du tripartisme qui vit un essai douverture démocratique vite refermé, nos institutions républicaines exclusivement représentatives ont organisé lopacité dans la relation service public-usager, de sorte que le second percevait le premier en termes de droits acquis descendant sur lui à travers un appareil bureaucratique centralisé. En interne, les personnels étaient prisonniers du même type de relation hiérarchique, qui les isolait de toute relation directe avec les usagers. Cette organisation étatique intégrée a produit un double effet idéologique disolement individuel et de sublimation du Service Public comme idéal de plus en plus déconnecté des réalités.

La nature étatiste de ce système a fait lobjet de réflexions, de propositions et même de tentatives de réformes bien avant le premier choc pétrolier de 1974. Ainsi, dès 1962 et dans la continuité dAlexis de Tocqueville,  Pierre Mendès France affirmait-il dans La république moderne:

«Partout où les gens se trouvent groupés, où se manifeste un besoin collectif, où il faut informer le public de lexistence dun problème et intervenir auprès des pouvoirs, partout où il y a lieu à décision collective, il faut permettre à lappétit de travail en commun de se manifester dans des organismes appropriés fonctionnant démocratiquement. []
Tandis que ladministration a tout naturellement tendance à se prendre pour une fin en soi, ces organismes visent des buts humains et substituent, aux réglementations impersonnelles, des disciplines bien comprises de tous, donc acceptées, souples et constamment adaptables» 

Cétait lannée précédant la publication au Seuil de LÉtat et le citoyen par le club Jean Moulin qui fut linspirateur du renouveau des idées de gauche jusquaux lois de décentralisation (au moins). Deux ans plus tard, de Gaulle commandait à Simon Nora son Rapport sur les entreprises publiques qui, publié en 1967, devait inspirer la politique contractuelle du gouvernement Chaban-Delmas de 1969 à 1972, Simon Nora et Jacques Delors étant ses conseillers à Matignon. Il sagissait déjà dune tentative lucide et systématique de réforme de létatisme en ce qui concerne les entreprises publiques, qui partait dune dénonciation de « la confusion des pouvoirs et des responsabilités » qui engendrait les « cercles vicieux des déficits et des tutelles ». Il proposait tout un dispositif contractuel qui a été en partie mis en place pendant trois ans et affaibli depuis par manque de constance dans la volonté politique.
Comme pour la politique de renouveau du service public du gouvernement de Michel Rocard vingt ans plus tard (politique de réforme de structure semblable à plus dun titre, mais qui portait sur ladministration elle-même), il est maintenant facile den dénoncer les faiblesses et les maigres résultats; il est plus fécond danalyser les coalitions dintérêts qui sy sont opposées et qui soriginaient au sommet même de lÉtat, parce que ces politiques menaçaient le conservatisme dominant - et la structure de létatisme quelles révèlent.
Dix ans ont de nouveau passés depuis le renouveau du service public. Il est frappant de constater que ses orientations en matière de réforme de lÉtat apparaissent aujourdhui comme à la fois toujours nécessaires à mettre en uvre, mais comme en même temps politiquement impossibles. Cest bien là le signe de laggravation de la crise: à la fois dans sa dimension politique, institutionnelle et dans celle du «service public».

2. Les «missions» de service public : lexemple dEDF 
 

a) À la Libération, 
la loi de nationalisation dEDF GDF du 8 avril 1946 (votée le 29 mars) fut une O.P.A. publique sur des sociétés privées placées sous une unité administrative de commandement, un transfert de propriété. La mission donnée à lentreprise était uniquement déquilibrer ses comptes et de minimiser ses coûts. LÉtat ne précisait pas davantage en quoi consistaient les missions de service public de lentreprise. Mais à lépoque, cétait évident: la mission de service public, cétait la reconstruction elle-même. Cétait dautant plus évident que lélectricité faisait partie des secteurs de base prioritaires de la reconstruction financée par laide Marshall à partir de 1947. Mais pas le logement social, sans doute victime de la distinction comptable entre biens de consommation et déquipement.
b) Mais à mesure que la reconstruction sest achevée, 
dautres missions nont jamais été fixées à EDF par le pouvoir politique (sauf en 1970 par la lettre de mission du gouvernement Chaban-Delmas accompagnant le contrat de programme signé entre lÉtat et EDF). Ce manque a constitué létatisme comme tel, avec le remplacement des représentants des usagers par des personnalités qualifiées nommées par lÉtat, qui assurait à ce dernier les 2/3 des membres du C. A.. Il a été comblé par EDF elle-même qui sest définie à elle-même des règles de service public. [cf. supra II - A/ 2.]
 
c) Depuis la directive européenne sur lélectricité de décembre 1996,
la France devait mettre en conformité sa législation interne. Ce fut enfin fait en février 2000 : sur pression de la Commission (qui ne reconnaît le caractère de service dintérêt économique général à une activité que si un État-membre en a défini les missions (cf. infra III - B/ 3.) la loi   définit (article 1) les missions du «service public de lélectricité» dans leurs «principes et conditions» et les précise dans son article 2.
Mais bien que la mise au point de la loi se soit étendue sur plusieurs années, elle resta strictement interne aux appareils publics et aux grands corps de lÉtat. Au terme de ce processus étatique, la mission qui aurait pu fonder une légitimité dEDF auprès de ses usagers, celle de les conseiller pour optimiser sa facture, est absente. Proposée par le ministère de lEnvironnement, elle fut rejetée par les Finances sous prétexte quil serait ridicule de demander à une entreprise de réduire ses recettes !

3. Le modèle de «service public à la française» et sa sortie progressive
 

a) Le «modèle»
- Mis en place à la Libération comme socle de la Reconstruction,  il sinspira du programme du Conseil National de la Résistance (C.N.R.) et fut fonction de léquilibre social et politique des forces de lépoque (tripartisme).

- Il se fondait juridiquement sur un droit public dérogatoire garantissant des principes (égalité, continuité, adaptabilité) à travers des statuts (des organismes publics et des agents) sous le contrôle du Conseil dÉtat.

- Son caractère démocratique se confondait avec une organisation étatique de la démocratie représentative: des missions jamais débattues ni précisées, pendant ou après la Reconstruction, des tutelles complexes et déresponsabilisantes pour les entreprises et leurs personnels, une évaluation se limitant à des contrôles souvent a priori, des usagers-contribuables passifs résignés à financer des déficits croissants.

- Durant les «trente glorieuses», ce modèle a fonctionné dans un cadre relativement fermé, permettant une maîtrise par lÉtat de la conjoncture nationale. Il a assuré plutôt correctement la croissance des services publics essentiels dans le respect densemble des principes du service public, compte tenu de besoins et dattentes encore relativement uniformes et simples (quoique de moins en moins).

b) La sortie progressive du «modèle» 
ba) À partir des années soixante-dix, avec les progrès technologiques et la diversification des besoins, la notion de qualité de la prestation sest progressivement imposée, dabord dans les services marchands, puis non-marchands. Lusager est désormais de plus en plus exigeant quant à la qualité du service à répondre à ses besoins spécifiques. Or cest lui la finalité de la production du service, de sorte que la qualité fait désormais partie de la légitimité du service - administratif comme marchand. Mais comment la définir et la réaliser ? Cela suppose une gestion de la complexité (management) associant dans des partenariats les différents types dusagers, alors que létatisme reste dans ladministration et la gestion autoritaires traditionnels. 

bb) La «crise» et laugmentation des déficits publics quelle a entraînée ont nécessité des privatisations. Elles ont dabord porté sur les entreprises publiques sans mission de service public. Mais le flou de ces dernières et les réactions des agents se sont traduites par des évolutions paradoxales (France Télécoms qui est désormais une entreprise de droit privé mais dont les agents titulaires ont le statut de fonctionnaire) qui ont placé la France en position défensive face aux institutions européennes. Car le Traité exige une définition précise des missions pour légitimer des exceptions au principe de concurrence. Ce flou sest aussi traduit dans les entreprises de service public par le développement de pratiques commerciales agressives tirant parti de situations de monopole pour accroître leur rente.

bc) La crise politique et sociale (celle dune république jacobine exclusivement représentative) sest souvent traduite par des attitudes autoritaires de commandement, tant des tutelles sur les organismes de service public quen interne dans les relations de travail et vis-à-vis des usagers (inexistence ou insuffisance de la concertation avec leurs associations). Ces comportements ont contribué à dé-légitimer le service public. Ils provoquent périodiquement des mouvements sociaux qui ont sa mise en uvre comme enjeu (professionnels de santé, transports collectifs, camionneurs).

4. La confusion des fonctions orientation-régulation-opération dans la sphère publique

Cette question sest posée à chacune des trois périodes réformistes daprès-guerre:

- cest son absence complète à la Libération qui a permis de mettre fin par décret à lexpérience de gestion tripartite des entreprises publiques dès quun vote   a mis les représentants de lÉtat en minorité;

- cest lallègement des tutelles dEDF et le contrat de programme qui ont permis, de 1970 à 1972, une réelle autonomie à lentreprise. Ce qui, à son tour, a rendu possible la contractualisation de ses relations internes. Et ce sont ses tutelles financières, méfiantes dès le départ à légard de lexpérience, qui ont poussé à sa suppression pour reprendre leur emprise. Lexpression politique de ce rapport de forces au sommet de lÉtat étant un isolement croissant du Premier ministre face à la méfiance du Président de la République et à lhostilité du ministre des Finances qui sera son concurrent aux élections présidentielles qui suivirent de deux ans sa chute;

- cest le ministère des Finances qui fut de nouveau hostile au renouveau du service public dans sa dimension financière, les centres de responsabilité budgétaires.  Ceci dans une configuration semblable à celle du gouvernement Chaban-Delmas en ce qui concerne le «trio infernal» Président de la République-Premier mi-nistre-ministre des Finances quand le premier est en même temps chef de la majorité parlementaire. La tutelle et sa logique dé-responsabilisante dominent toujours en France la sphère publique et bloquent la nécessaire autonomisation des acteurs sociaux ainsi que le débat public contradictoire entre eux, qui tentent de prendre corps dans les périodes réformistes par la démarche contractuelle. Elles sont verrouillées par les grands corps de lÉtat.

III - Service public démocratique moderne et démocratie participative

A/ Le champ des activités de service public

Il doit être précisé tant par rapport au privé quà ladministration, aux niveaux national et européen. Existe-t-il des critères objectifs à cette double frontière ? Si oui, lesquels; si non, pourquoi ? Ce champ est-il fixe ou fluctuant et pourquoi ?
Jusquaux années 70, le calcul économique public, les théories des biens collectifs sappliquaient essentiellement aux équipements publics. Depuis, la dimension environnementale, présente dès le début, sest explicitée et élargie.

1. Au niveau national

a) Quest-ce substantivement quun «service public»? 
Est-ce séparé par nature des entreprises privées ? Il est possible de distinguer entre des entreprises de service public, des entreprises publiques et des entreprises privées, et de définir procéduralement leurs rôles respectifs. Y a-t-il simple connotation (énumération) ou essai de trouver un terme de compréhension qui séparerait les uns des autres ? La difficulté vient de ce que ce nest en réalité ni lun ni lautre !
On définit un concept soit par son extension (à qui il sapplique) soit par sa compréhension (sa signification). Ainsi, quand on parle des Français, sagit-il des Français de souche, ou se définissent-ils par une certaine ancienneté sur le territoire ? Quel est le critère: le sang, le sol ? 
b) Le caractère historiquement déterminé du service public 
est attesté par lexemple de la distribution des céréales et du pain. Depuis Charlemagne, elle est considérée comme un service public dans toutes les périodes de pénurie alimentaire. Ce nest que sous le gouvernement de Raymond Barre que les dernières règlementations dans ce sens (obligeant les boulangerie à produire du gros pain ou à vendre le pain disponible à son prix) ont été abolies.
De même aujourdhui que le droit au transport est reconnu dans la LOTI,  la répartition des pompes à essence sur le territoire relève du service public car si les distributeurs peuvent supprimer les pompes non rentables, il existera des zones rurales où il sera de fait impossible de circuler, ni en automobile ni en train. Il faut donc dans les zones de faible densité de population organiser des maisons des services publics   regroupant les services essentiels pour raffermir les mailles territoriales les plus faibles.
Cest pourquoi le thème de la sécurité alimentaire (qui monte en puissance depuis le scandale de la «vache folle») relève de plus en plus clairement de la démarche de service public. Il «reste» à lorganiser comme tel. Cest dailleurs un élargissement du domaine de la santé dont la nécessité dorganisation en termes de service public sest renforcée depuis les «affaires» du sang contaminé et de lARC. 
c) Certes, le droit a une conception plus restrictive du «service public», mais elle est elle-même en crise. Cette crise se traduit par un continuum flou de statuts entre administré-usager-client. En effet,
«le droit administratif accorde à ladministration des pouvoirs juridiques dérogatoires du droit commun. Laction administrative générale ne connaît que des assujettis, dont des droits qui ne sont pas formalisés par un contrat.
Par contre, daprès Jacques Chevallier,  dès quun objectif est défini, que des moyens sont rassemblés pour latteindre et que des usagers se profilent plus ou moins distinctement, nous sortons de ladministration pour entrer dans le domaine du «service public». Ce dernier rapproche donc ladministration du droit commun puisque cest un système qui laisse place au contrat.
Le corollaire, cest que le service public nest pas une catégorie juridique, ne sidentifie pas à une forme juridique. Doù la nécessité pour le droit français dune clarification entre administration et «service public»: si la première se sépare des services qui produisent des prestations reproductibles par leur transformation en établissements publics (ou agences), elle se recentre alors sur ce qui fonde sa légitimité première: la puissance publique. Nétant plus quun instrument dexercice de cette dernière, elle relève des prérogatives de la souveraineté de lÉtat et en concentre lautorité.
Tandis que ladministration na pas à se justifier (sauf politiquement), les «services publics» par contre sont soumis à critique, évaluation et sanction». 

Cette clarification permettrait une véritable rénovation de la gestion administrative, actuellement bloquée par la «fiction juridique de lÉtat comme personne morale».
Ces établissements ou agences redonneraient consistance au contrôle parlementaire sur chacun, alors quactuellement, cest la tutelle étatique des grands corps qui en tient lieu en toute opacité. Cette clarification faciliterait à son tour la reconnaissance des services dintérêt général  (s. i. g.) dans leur ensemble en dépassant son actuelle limitation aux s. i. e. g. (économiques), arbitraire et restrictive. [cf. infra]

2. Au niveau communautaire
La définition actuelle du champ des s. i. g. est double:
- par les missions [cf. infra B/ 3. c)];
- par le caractère marchand des activités, qui définit les s. i. e. g., par opposition aux s. i. g.)
Les articles 16 et 86 du Traité font explicitement référence aux seuls s. i. e. g. Ceci parce queux seuls, en tant précisément quéconomiques, relèveraient du principe de concurrence si leurs missions les légitimaient en tant quexceptions (relatives) à ce principe.
Le critère de distinction entre les deux, cest le caractère marchand de lactivité des premiers.  Ainsi des réseaux de transport, dénergie, de communications. Cette délimitation est plus restrictive que celle entre actes de souveraineté et prestations,  car il existe des prestations de service public non-marchandes ou semi-marchandes (éducation, santé, équipement) dont lorganisation et lévaluation échappent pour linstant en grande partie à lU. E. - et aux citoyens, dailleurs.
Létatisme français invoque sa souveraineté pour confondre sous lappellation de s. i. g. à la fois des tâches de souveraineté (élaboration dune nouvelle réglementation et contrôle de celle en vigueur) et des prestations reproductibles, quil soustrait ainsi abusivement au principe defficacité et au contrôle tant du politique que des usagers-citoyens.
Le bon critère de délimitation est celui de la satisfaction des besoins collectifs (qui définit la sphère du service public), par opposition aux prérogatives de puissance publique (qui définit la sphère administrative). Cest déjà dans ce sens que va la reconnaissance des droits fondamentaux de la personne au sommet de Nice. Si la Charte se concrétise en directive-cadre, ce peut être un levier pour lextension des s. i. e. g. à tous les s. i. g.

B/ Les principes

1. Du bon usage des concepts de concurrence et doptimum

a) D'abord la concurrence. 
On raisonne le plus souvent à son sujet dans l'absolu, la constituant en mythe. Comme si les régulations globales l'éliminaient. Or elle n'existe pas de manière uniforme et indifférenciée mais par paquets qui constituent des rapports de forces. Elle ne définit pas un marché atomistique mais des groupes de concurrences de tailles dissymétriques. Résultat: les petits sont désavantagés. Le jeu du marché concurrentiel est donc inégalitaire dans la réalité - même si le modèle idéal prétend le contraire.
Les possesseurs de téléphone portable commencent à s'en rendre compte : la situation concurrentielle de ce nouveau marché les exclut (pour l'instant du moins) du champ d'application des principes du service public en matière tarifaire. Conformément à lidéologie ultra-libérale dominante dans ce secteur, on ne parle plus que de prix, car les tarifs des portables obéissent à une logique commerciale définie par chaque opérateur. D'où un maquis tarifaire dont le seul principe qui émerge est qu'ils poussent à la consommation. La multiplication des tarifs favorise en fin de compte les opérateurs au détriment des usagers-clients. Séduits par le nouvel objet instrument de liberté, ils ont opté pour des solutions légères émancipatrices des contraintes du téléphone fixe, mais dont ils se retrouvent prisonniers quand le marché se retourne. Des successions variables d'équilibres concurrentiels ont été substitué à un équilibre global régulé par un monopole bénévolant.
Les conséquences de labsence dannuaire universel sont du même ordre : la fragmentation du réseau et la dislocation du lien social que constitue le téléphone et qui relève du service public. En effet, chaque possesseur de portable ne peut être joint que par ceux auxquels il a communiqué son numéro. Comme si tous navaient de portable que dans ce but ! Alors que la formule de la liste rouge pourrait être étendue aux portables, conciliant le droit pour chacun dêtre dans lannuaire avec celui à la confidentialité. Labsence dannuaire universel depuis 1998 est un bel exemple de ce que létatisme français nest pas tant le rempart efficace contre lultra-libéralisme quil prétend être que son antichambre. Le «  service public à la française », qui na que mépris pour ce « service au rabais » que serait le service universel napplique même pas ses engagements dans ce domaine. Il les contourne par un artifice juridique typiquement étatiste. 
b) Loptimum est un équilibre basé sur la concurrence, 
doù lon ne peut sécarter sans que les pertes des joueurs soient plus importantes que les gains. La coopération, elle, est un jeu à somme non nulle. La réalité est un mixte de coopération et de conflits. 
Léconomie a été définie de façon instrumentale et procédurale comme un nud de conflits, un jeu a somme nulle. Pour des raisons historiques, léconomie politique sest définie de plus en plus comme léconomie pure, donc le conflit pur. Alors, la concurrence consiste à définir loptimum collectif, lintérêt général, de telle façon que des exclus soient possibles selon le critère dinadaptation. Mais le PNB ainsi obtenu est considéré comme optimum, malgré ces dégâts. Cest un raisonnement qui légitimise le sacrifice. Or au nom de quoi faudrait-il des licenciements pour sauver une entreprise ? Si lon admet cette souveraineté de la concurrence, alors il faut aussi approuver les Romains qui dans leurs jeux sacrifiaient quelques chrétiens pour le plaisir de la foule rassemblée dans les cirques: cétait lintérêt général de lépoque !
En fait, il est impossible de séparer les optima de production et de répartition. Cest pourquoi la notion doptimum est dogmatique : cest un absolu. Il faut la relativiser en parlant doptimisation, qui consiste en une amélioration par rapport à la situation antérieure. La recherche de loptimum de production peut conduire à certains moments à exclure le personnel en sur-nombre au nom de la compétitivité. Car lintérêt de tous et celui de chacun ne coïncident pas. Il peut y avoir contradiction entre intérêt individuel et intérêt de tous. Lintérêt collectif a été trop privilégié par rapport à lintérêt individuel. Ainsi, si le pylône est planté juste en face de ma fenêtre, quel poids doit peser ma nuisance dordre esthétique face à lavantage économique de tous ? Cest ce genre darbitrage que doit de plus en plus organiser l«égalité complexe». Il existe alors plusieurs étalons: peuvent-ils être résumés en un unique «étalon des étalons» ?
Le risque est maintenant inverse avec lultra-libéralisme : négliger lintérêt collectif au nom de la priorité à lintérêt individuel. La méthode démocratique de refondation du service public moderne doit rechercher une conciliation dynamique entre eux, selon des critères eux-mêmes élaborés démocratiquement.
Concurrence, concentration et réseau de service public sont dialectiquement liés par période. Ainsi, EDF fut la consécration dun mouvement davant-guerre : la mise en place du super-réseau national autour dun réseau de transport délectricité. Ce qui permettait de mettre en commun des moyens de production dans des conditions économiques (plus le réseau sélargissait, plus cela générait de compensations, plus la courbe de charge se régularisait). Lenjeu était le gagnant qui réaliserait ce super-réseau. EDF est donc le résultat de la concurrence davant-guerre entre opérateurs privés.
On veut aujourdhui réintroduire EDF dans la concurrence, sans se souvenir quil a été dans une perspective hayékienne un réseau produit de cette concurrence.
Le droit de la concurrence est actuellement établi comme un processus de circulation obéissant à des principes flous. Sagit-il de réduire les coûts payé par les clients ? Ce nest pas affirmé, mais implicite. Or la méthode de coopération, qui met en commun des moyens de gestion au lieu de chercher la baisse des prix par le conflit, peut être plus efficace par leffet réseau. La concurrence est alors une méthode de gestion interne et non un jeu entre acteurs externes. Ce fut lun des moments de la gestion dEDF pendant les «trente glorieuses».
La mise en cause actuelle par les ultra-libéraux du système étatiste dans lequel EDF est aujourdhui encastré a le bon côté de contraindre EDF à définir en quoi et pourquoi la coopération dans un réseau intégré peut avoir des résultats supérieurs à la concurrence généralisée. À la sortir du confort assoupissant procuré par une situation de monopole dans laquelle le «service public» a fini par sidentifier en fait aux statuts des organismes et des personnels, protégés par un droit public dérogatoire.
Nous avons assisté depuis une décennie à un renversement de la charge de la preuve dans ce domaine, mais la cause des partisans du service public démocratique moderne nest pas perdue, à condition quils travaillent à une réponse sur le fond intégrant les conséquences des mutations technologiques (qui notamment redéfinissent le champ de la concurrence) et les attentes des diverses catégories de clients-usagers-citoyens.
Lenjeu actuel est de redéfinir les services publics dune manière qui intègre les phénomènes concurrentiels propres aux caractéristiques de leurs réseaux et dans les conditions de demain. Il ne sagit donc pas de diaboliser la concurrence mais den cerner le rôle et de lencadrer par des institutions réellement démocratiques. Le risque est que le «souverainisme» des jacobins ne les conduise à s'accommoder dune désintégration des réseaux publics sous les coups de buttoir de lultra-libéralisme, pourvu quils gardent le contrôle de lappareil étatique, plutôt que de se soumettre au débat public contradictoire nécessaire à la définition démocratique des missions de service public, et à lévaluation elle aussi démocratique des résultats au regard de ces missions.

2. Comment ces instruments doptimisation peuvent-ils être réutilisés aujourdhui ?

Ni lavenir, ni la croissance ne sont plus ce quils étaient durant les «trente glorieuses». Durant la période suivante, le temps est comme aplati: le présent semble devenir la norme, en plus de la réalité. Dans le court terme, quand la croissance est à 2%, cest la fonction risque qui lemporte. Il y a alors moins à investir mais le risque dinvestissement reste fort. Par contre, lentrée sur le marché est plus facile pour un monopoleur ajoutant un peu à ses équipements : il est mieux placé quun nouvel arrivant ne disposant pas déquipements existants. La forme de concurrence rend les effets de coopération par un seul monopoleur moins intéressants que les effets de concurrence-coopération entre une pluralité dacteurs.
Le rythme de la croissance transforme donc la fonction et le rôle de lentreprise ainsi que celui de lÉtat. Car en cas de croissance faible, le marché assure une fonction de surveillance. Si la croissance repasse durablement au-dessus de 3%, la « dictature du court terme » perdra de sa prégnance - ce qui ne signifiera pas pour autant un retour au statu quo ante.
Lutilisation des instruments doptimisation dans un contexte plus concurrentiel doit être repensée, en évitant de senfermer dans lalternative simpliste entre leur défense tels quels et leur remplacement pur et simple par la concurrence. Les ultra-libéraux remettent en question les principes de péréquation et de tarification. Un tarif nest pas un prix mais un engagement de prix sur moyenne période. France Télécoms a commencé par «simplifier» sa tarification au 1 er octobre 1998, sans aucune concertation. Puis le développement rapide des portables a fait disparaître en ce qui les concerne la notion même de tarif pour une politique de prix selon des impératifs purement commerciaux. Cette évolution est-elle normale (puisque les portables sont en situation concurrentielle) ou les caractéristiques de service public du réseau téléphonique (quelles quen soient les formes) ne nécessitent-ils pas que les prix des communications par portables soient encadrés par des principes tarifaires ? 
La saturation des réseaux aux heures daffluence et la médiocre qualité des prestations qui en résulte démontrent lutilité collective de la tarification au coût marginal, seule capable dinciter les usagers à reporter la partie de leurs appels la moins urgente sur les heures creuses, rapprochant ainsi optimum individuel et optimum collectif et restaurant la fluidité du trafic aux heures de pointe. LA.R.T. devrait donc produire une norme tarifaire différenciée dans le temps pour tous les opérateurs. Mais cette question nest-elle pas aussi de la compétence de la Commission européenne dans son rôle de contrôle des engagements pris par les États en matière de service universel?

Autre exemple : pour pouvoir raisonner en termes de surplus, il faut que le bien soit assez homogène. Or les biens se différencient, comme le portable et le téléphone fixe. Les PTT empêchaient la concurrence sur le téléphone en imposant le téléphone uni-usage et un raccordement fixe, ce qui interdisait le progrès technique. Des péréquations occultes désavantageaient lusager qui téléphonait à létranger, lÉtat empochant la rente entre le tarif unique et les usages moins coûteux.
Si lon veut calculer le surplus dans un contexte de biens et de services de plus en plus diversifiés, il faut saccorder sur des conventions qui permettent de le mesurer. Dautre part, la concurrence permet de réduire la rente produite par baisse des prix. Elle peut se conjuguer avec la coopération entre lentreprise et son client. Ainsi, pour lélectricité, le développement de lélectronique domestique permet de stopper tel usage quand tel autre fonctionne. Le foisonnement de la demande en sabstenant de consommer pendant les pointes permet de réduire la rente dEDF en gérant le foisonnement de façon décentralisée chez le client : les nouveaux tarifs en tiennent compte. Il y a co-création du service, lutilité globale étant conservée. De nouveaux rapports à la gestion collective du surplus se font jour.
Les comptes de surplus peuvent être aujourdhui un outil dévaluation démocratique de ces nouvelles méthodes de tarification et de gestion. Ils ne supposent pas le monopole de production mais peuvent fonctionner avec plusieurs opérateurs. Or au moment où cet outil serait très utile pour le débat public sur la rente et le service public démocratique moderne, on constate sa disparition.
Cest un instrument qui permettrait de savoir ce que coûte ce que lon demande. Et de clarifier le montant de la rente et son partage selon les différentes solutions possibles. Ainsi, EDF partage différemment la rente avec le client selon le système de gestion et de tarification choisi par ce dernier. Et elle redistribue collectivement sa rente par la baisse des tarifs. Ceci par le jeu du foisonnement des demandes, qui exige moins dinvestissements quen cas de systèmes séparés.
Autre exemple : dans la téléphonie, la concurrence entre opérateurs a tout intérêt à sappuyer sur une infrastructure de réseau unique et unifiée, organisée comme monopole bénévolant. Les comptes de surplus permettraient un débat démocratique sur sa gestion.

La méthode du surplus montrerait que quand la croissance est lente, un seul opérateur coûte beaucoup moins cher à la collectivité. Mais quil faut alors vérifier quil se comporte comme un monopole bénévolant et non abusif. Car on confond souvent situation de monopole et abus de monopole : le monopole en soi peut être une nécessité, alors que labus de monopole nest ni une nécessité ni une fatalité. Et la seule issue à cette dernière situation nest pas de casser le monopoleur intégré en morceaux au nom de lefficacité de la concurrence. Labus de monopole consiste à céder à la tentation dempocher le bénéfice de sa rationalisation, de confisquer la «rente», en labsence dun dispositif efficace de définition de critères de partage dans le sens de lintérêt collectif. Cette situation étatiste exclut la participation du client comme du personnel au débat sur le partage du surplus. Les comptes de surplus sont donc un outil important de refondation dun service public démocratique, à condition de les reformuler dans les conditions actuelles et futures de leur utilisation. Ce qui relève du politique.

3. Le principe de subsidiarité 

Cest le principe méthodologique qui doit guider le dialogue intra-européen sur lorganisation et la répartition des services dintérêt général entre les différents niveaux territoriaux - à condition de ne pas le concevoir de manière simpliste. Car comme légalité, il paraît clair en général, mais il se révèle d'une complexité redoutable dans sa mise en uvre et concerne lensemble des niveaux territoriaux. Si on le définit ainsi: «les décisions doivent être prises au plus près de tous ceux quelles concernent», son application suppose:

- de distinguer entre les différentes décisions concernées selon le ressort territorial de tous ceux qui sont concernés par chacune,

- de définir des mécanismes de prises de décision pour chacune qui fassent participer le plus directement possible tous ceux quelles concernent.

Le ressort territorial conforme au principe de subsidiarité est donc celui qui correspond, au cas par cas, à tous ceux qui sont concernés par chaque décision incluse dans le processus.
Un bel exemple de sa complexité est donné par son application à la fiscalité. Ne retenons que le cas de la vignette automobile, affectée aux Départements par les lois de décentralisation. Ce niveau territorial ne correspondant à aucune réalité objective, ses inconvénients se sont multipliés, comme les disparités injustifiables entre départements, qui ont eu leffet pervers dinciter les agences de location de voiture à se localiser dans celui où cette fiscalité était la plus faible. De ce point de vue, la suppression de la vignette en 2000 a été une bonne chose en ce sens quelle a résolu ce problème.

 
a) Au niveau local, la proximité de lusager-citoyen permet lexpérimentation de la démocratie participative, quil sagit dorganiser par la séparation des pouvoirs et la constitution dun espace public de régulation  sur les principaux enjeux de service public [cf. infra III - C / 1.]
b) Au niveau national, lenjeu principal est la définition démocratique des missions, en réorganisant les institutions par lapplication du principe de séparation des pouvoirs et des fonctions (orientation, régulation, opération), tant à son niveau que vis-à-vis des niveaux européen et local.
La tendance dominante jusquà présent en France est de faire du niveau national le sanctuaire du « service public à la française » en diabolisant Le Libéralisme, sorte de pensée unique qui serait inexorablement dominante aux niveaux européen et mondial. Ce qui aboutit à présenter de manière manichéenne lopposition public-privé. Car il y a alors dun côté le marché pur, univers de lefficacité, et de lautre le public en soi, État-nation qui dit la loi. Cette dichotomie se renforce alors delle-même : les «souverainistes» et les ultra-libéraux sont des frères ennemis parfaitement complémentaires qui entretiennent un dialogue de sourds dans lequel chacun justifie les positions de lautre.
Alors quen réalité, lunivers du marché est encastré dans du social. Car les pôles public et privé nont de sens que lun par rapport à lautre. Pour exister réellement, la concurrence suppose une réglementation efficace qui encadre la régulation.
Cette tendance française exprime la nature «monarchique» du jacobinisme : concevant le pouvoir en terme de souveraineté, le décideur public refuse de définir démocratiquement les missions de service public afin de pouvoir les invoquer pour justifier toutes ses décisions sans quelles lui soient opposables. Cest désormais un combat à retardement depuis lActe unique européen de 1986 qui consacre la supériorité du Traité sur les lois nationales.
c) Au niveau européen,  le principe du Traité est la « liberté de définition des États membres ». [3. 9.] Cest toutefois une liberté encadrée.  En effet,
« dans tous les cas, [] la mission de service public doit être clairement définie et confiée explicitement (contrat inclus) par un acte de la puissance publique. Cette obligation est nécessaire pour garantir une sécurité juridique ainsi quune transparence vis-à-vis des citoyens, et elle est indispensable pour que la Commission puisse vérifier si le critère de proportionnalité est respecté.
[Dautre part, au sein des États membres,] la responsabilité de décider quel service doit être considéré comme un s. i. g. et comment il doit fonctionner incombe en premier lieu à léchelon local. Le rôle de la Commission est de garantir que les moyens employés soient compatibles avec la législation communautaire». [3.9.]

La complexité de la conciliation entre la compétitivité de léconomie européenne dune part et la cohésion économique, sociale et territoriale assurée par des s. i. g. efficaces dautre part [5. 1.] a comme conséquence la difficulté de 
«prend[re] effectivement en compte le principe de subsidiarité. [Car cela] requiert tout particulièrement un examen minutieux des rôles appropriés des différents niveaux géographiques de gouvernement dans la réglementation de tels services. La Commission élaborera de manière plus approfondie sa position sur le sujet dans le cadre du prochain Livre blanc sur la Gouvernance ». [5. 2.]

 
d) Le contexte mondial est doublement à prendre en compte : 
dune part comme enjeu de mise en place dinstances dorientation et de régulation à ce niveau, et dautre part quant à ses effets sur les autres niveaux territoriaux. Ainsi, la «mondialisation» casse-t-elle la nation comme cadre dintégration de certaines logiques verticales. Elle opérationalise de grands acteurs au niveau mondial et densifie les liaisons horizontales au niveau local. 

4. La séparation des pouvoirs et des fonctions 
 

a) L«art de la séparation» 
- Fondamentalement, les «biens sociaux» et les institutions doivent être séparés pour pouvoir fonctionner efficacement, chacun selon sa logique propre et parce quils ont tendance au monopole et à la prédominance. 

- Les libéraux ont utilisé « lart de la séparation » pour conquérir des libertés individuelles. Ainsi, la laïcité,

« le mur dressé entre lÉglise et lÉtat crée une sphère de lactivité religieuse dans lesquels les hommes politiques et les fonctionnaires ne doivent pas singérer []
De même, la séparation de la société civile et de la communauté politique dégage la sphère de la concurrence économique et de la libre entreprise, celle du marché des biens, du travail et du capital». [pp. 30-31]
«Dernier exemple: celui de la séparation de la vie publique et de la vie privée. Elle crée la sphère de la liberté individuelle et familiale, délimite lintimité et le foyer. Plus récemment, elle a été décrite comme sphère de la liberté sexuelle ». [p. 32]

- La gauche - surtout marxiste - y est majoritairement hostile, tantôt parce quelle pense (comme Marx) que lart libéral de la séparation cherche à créer « un individu séparé de la communauté »; tantôt parce quelle accuse le libéralisme de ne servir que les intérêts sociaux dominants.
Il est vrai que le libéralisme est «pluriel», que ses performances - même réelles - sont incomplètes et quil sinspire souvent dune « théorie inadéquate ». Mais

« lart de la séparation nest pas seulement source de liberté, il est aussi générateur dégalité » [37]

Surtout dégalité de droits. Comment mieux assurer leur concrétisation ? Par une meilleure conciliation entre liberté et égalité - une « égale liberté » - qui passe par un usage efficace de l«art de la séparation». Ainsi,

« la réussite libérale a été de protéger un nombre important dinstitutions du pouvoir politique. Elle sest traduite par une limitation de la sphère dactivité du pouvoir politique  ». [39]

Mais son échec relatif,

 « à lorigine de la critique du libéralisme formulé par la gauche, [vient de ce que] la limitation du pouvoir [] peut paver la voir du pouvoir privé » [39],

celui de largent, du capital. Car

« les théoriciens libéraux [] tendaient à instaurer un marché libre, et pensaient que sopposer à linterventionnisme étatique et libérer les entrepreneurs serait suffisant. Mais un marché libre [] nécessite une structure positive. Le libre échange ne se maintiendra pas de lui-même; il a besoin dêtre soutenu par des institutions, des règles, des murs et des coutumes ». [40]

- Un libéralisme de gauche suppose une lutte efficace contre la prédominance. Dabord contre celle de largent.

«Dans la sphère économique, lart de la séparation devrait fonctionner tant contre le capitalisme dÉtat que contre lÉtat capitaliste. [] Sans dépossession et sans propriété coopérative, le marché aura tendance à prendre un tour déviant lart de la séparation: de nouvelles connexions entre les domaines séparés se rétablissent alors rapidement». [41]

Et contre celle du pouvoir, qui suppose que lÉtat lui-même soit structuré conformément à lart de la séparation.

« Dans une perspective libérale, le problème nest pas tant pour les individus dêtre libres dans lÉtat que dêtre libres vis-à-vis de lÉtat. [Or] lÉtat nest pas libre quand le pouvoir est confisqué et exploité par les membres dune famille, par le clergé, par des bureaucrates ou par des citoyens fortunés. [] Un État libre, dans une société complexe, est séparé de toutes les autres institutions pour être aux mains des citoyens dans leur ensemble. [] Et les citoyens sont ainsi libres au sein de lÉtat autant quils sont libres vis-à-vis de lÉtat ». [47]

« En tant quagent et défenseur de la séparation », lÉtat nest efficace que sil est lui-même séparé: 

« lultime recours [des individus] en cas de menace réside dans lappel à lÉtat, et cela demeure valable même lorsque la menace vient de lÉtat lui-même. Les individus font alors appel à une administration contre une autre, ont recours à un ministère contre un autre ou en appellent à la communauté des citoyens contre le pouvoir dans sa totalité ». [48]
 

b) La séparation des pouvoirs 
Pourquoi les pouvoirs doivent-ils être séparés en démocratie?
Dabord pour que chacun, chaque fonction politique, saccomplisse efficacement. Car dans leur confusion actuelle, ils se paralysent et parasitent mutuellement.
Mais aussi parce que cette séparation est indispensable au débat démocratique, qui est lui-même comme loxygène de la citoyenneté, car il permet la formation du jugement du citoyen. Ceci à condition quil parvienne à se structurer.
Là, les grands corps ont une responsabilité directe dans linsuffisance récurrente du débat démocratique en France. Parce que sa structuration, son approfondissement à propos des choix fondamentaux de société risquerait de remettre en cause leur propre pouvoir darbitrage. Depuis trente ans, le nucléaire civil en est un exemple caricatural.
Enfin, la confusion des pouvoirs est toujours au fondement de La corruption de la république, selon le titre de lindispensable livre dYves Mény. 
 
c) La nécessité dune autonomie des trois fonctions est double : nécessité interne pour que chacune puisse sorganiser efficacement selon sa logique propre et nécessité pour le débat public entre elles, constitutif de la démocratie. 
Ainsi, pour que la fonction dorientation soit bien assumée par le politique conformément à lintérêt général, elle doit saccomplir séparément non seulement des intérêts particuliers des opérateurs, mais aussi des régulateurs, qui ont aussi leurs propres intérêts et pesanteurs. 
La fonction de régulation nécessite elle-même un débat contradictoire entre les différents acteurs impliqués, car linterprétation de la réglementation quelle implique nest jamais ni automatique ni univoque. Ce débat est source de propositions pour de nouvelles orientations. La régulation doit donc comporter deux pôles : un pôle technique assuré par des institutions, des organismes ad hoc (des régulateurs comme la police, la gendarmerie et les tribunaux, dans lexemple de la circulation automobile). Et un pôle collectif, interactif, participatif (un espace public) à travers lequel elle saccomplit comme régulation sociale. Cest ce second aspect qui manque surtout aujourdhui, ce qui déporte la dimension technique de la régulation dans le sens techno-bureaucratique de létatisme et nuit en définitive à son efficacité sociale.
Opérateurs et usagers doivent être libres et sanctionnés sils contreviennent à la réglementation. Ils ne doivent pas pouvoir faire pression sur le régulateur, mais il existe un double intérêt à ce que leurs avis, critiques, suggestions puissent sexprimer : au niveau de la régulation, pour améliorer lefficacité de la réglementation existante (améliorer la signalétique publique en tenant compte des remarques des conducteurs et de leurs associations, par exemple). Et au niveau de la fonction dorientation, lexpérience des usagers, des opérateurs et celle des régulateurs est précieuse pour fonder les décisions du politique.
Lautonomie de chacune des trois fonctions doit être garantie de telle façon quelle permette les retours dinformation nécessaires entre elles. Lautonomie de la fonction de régulation doit donc être doublement garantie, tant vis-à-vis de lorientation que de lopération. Or cette exigence, létatisme français ne la remplit pas aujourdhui.

Il existait jusquà présent un consensus social implicite sur la régulation symbolique, qui tend aujourdhui à seffacer. Dès lors, le rapport entre public et privé se transforme. Avant, le privé déterminait les compensations pendant que le public disait la loi: le droit pénal avait pour fonctions la sanction et la réinsertion; maintenant, nous entrons dans un univers de victimes. Le droit est devenu un mélange dindemnisation et de pénalisation victimaires. La pénalisation est le signe de labsence de valeurs communes et de la toute-puissance du marché.
Il faut sortir de lalternative simpliste entre la règle unique et le nimporte quoi pour préciser lentre-deux.

Expression de la prédominance de la culture étatiste, la notion de régulation est floue en France, peu discernée davec celle de réglementation. Une définition stricte, limitative, permet de la distinguer non seulement de la fonction dorientation, mais aussi de celle dopération. Limportance de cette double distinction vient de ce que ces deux mouvements dautonomisation sont liés. Car ce nest que dans la mesure où les autorités de régulation conquerront leur autonomie par rapport à la fonction politique dorientation quils pourront à leur tour lexercer efficacement là légard des opérateurs.
Cela suppose que les politiques limitent leur rôle à fixer les orientations correspondant à lintérêt général en définissant le cadre réglementaire, mais sabstiennent dintervenir directement dans la régulation elle-même, cest-à-dire dans le déroulement du jeu des acteurs. Comme ils ne le feront pas deux-mêmes, lautonomie de la régulation ne peut résulter que dune démocratisation de la fonction de régulation. Et cette dernière sera elle-même le résultat de laction du pôle délibératif (espace public de débats entre tous les acteurs concernés) prenant place à côté de son pôle administratif (les autorités de régulation). Cest en effet la dialectique entre ces deux pôles de la régulation qui confortera lautorité des régulateurs et servira de retour dinformation au politique.
La démocratisation de la fonction de régulation, clé de son autonomisation, est donc laxe stratégique des partisans du service public démocratique moderne. Cest le sens des dispositifs proposés par Michel Sapin dès 1983 - Conseils (locaux et national) dusagers - et en 1997 par lAITEC - Conseil départemental des services publics.  Comme cette démocratisation nexiste pas aujourdhui, son substitut «sauvage» est la surenchère revendicative et protestataire.

Démocratiser les «services publics» passe donc par lorganisation, par secteur dactivité, de la nécessaire double autonomie de la fonction de régulation.

1° La régulation doit être autonome par rapport à la fonction dorientation, qui est la responsabilité politique des pouvoirs publics (qui décident de la réglementation).

2° Elle doit être autonome par rapport aux opérateurs, quel quen soit le statut.

3° Elle doit être démocratique, cest-à-dire comprendre deux pôles : une autorité régulatrice autonome dotée par la loi de compétences et de moyens (le «régulateur»), et une instance délibérative composée de tous les acteurs concernés, dotée de moyens dinvestigation et de publication et permettant au nécessaire débat contradictoire avant décision sur les missions et lévaluation des résultats de se structurer (aux niveaux territoriaux pertinents) sur les enjeux importants de service public.

5. La participation de lusager-citoyen et de ses associations 
Le caractère démocratique du service public consiste dans les modes de participation de tous les acteurs dune activité de service public (État - et quels acteurs publics ce terme recouvre-t-il  ? - collectivités locales, opérateurs, usagers-citoyens, associations - de quels types, dans quels domaines ?). Et dans le débat approfondi entre eux, avant décision dune part et pour évaluer les résultats dautre part. Lusager-citoyen et ses associations, qui sont au fondement de la légitimité du «service public» comme tel, en sont aujourdhui les grands absents, puisque cest précisément lÉtat, les pouvoirs publics, qui se sont arrogés le droit de parler en leur nom, les représentants élus jouant tous les rôles officiels dans les institutions de la république jacobine. Mais en réalité, les grands corps de lÉtat se sont arrogés le monopole de lexpertise publique transversale. Ils prennent donc de facto les décisions importantes en court-circuitant le nécessaire débat public contradictoire, qui se trouve donc sans enjeu et sétiole.
La promotion de lusager-citoyen comme acteur à part entière rendrait le débat public réellement démocratique et re-légitimerait la représentation républicaine dans les domaines des services publics. Il importe dans cette optique de préciser les modalités, les limites et les niveaux de sa participation. Car le rôle de lusager-citoyen nest pas de partager la fonction dorientation avec la représentation politique. Mais dassumer par lintermédiaire des associations un rôle dinterpellation, de critique, de proposition et dexpérimentation au niveau de la régulation, qui constitue la dimension socio-politique de cette fonction. Et ceci, à terme, à parité avec les syndicats et en toute autonomie à leur égard. 
Car la fonction de consommation, dusage est de même importance que celle de production. Les retards dans son organisation et sa reconnaissance viennent en partie de ce quelle est dispersée par nature, alors que la grande industrie a concentré le travail salarié. La crise de cette dernière et le développement diversifié des services sont dailleurs au fondement de la crise du syndicalisme et dun début de reconnaissance du rôle des associations de consommateurs et dusagers.
Rétrospectivement, une réflexion est nécessaire sur les causes et les conséquences de labsence de reconnaissance de lusager.
Prospectivement, une méthode et une stratégie sont à mettre au point qui permettent de définir les acteurs pertinents à chaque niveau, et les critères correspondants. 

Que lon compare sous cet angle les situations actuelles de lélectricité et de leau.

Dans le premier cas, le «monopole vertueux» qua constitué EDF au-delà des «trente glorieuses»  fait maintenant place à une EDF impériale, nayant apparemment de compte à rendre à personne, mais en fait commandée directement par Matignon et gérée par un système hiérarchique personnalisé et autoritaire. Ce dernier tente dorganiser un expansionnisme de groupe aux plans européen et mondial, pour lequel la référence au «service public» relève désormais de la «comm» qui, comme chacun sait, est le contraire dune réelle communication.
Comme la conjoncture lui a été de nouveau provisoirement favorable depuis le troisième choc pétrolier de lan 2000 et la montée de limpératif environnemental, EDF est donc pour le moment épargnée par la contestation des usagers: il nexiste actuellement aucun mouvement associatif local de contestation des tarifs électriques. Mais cela vient aussi de ce que les tarifs électriques sont nationaux et décidés en réalité par Bercy. Malgré la tentative des comptes de surplus dans les années 70, ils sont fixés à un niveau comprenant une rente qui na jamais été évaluée démocratiquement, mais permet sa diminution actuelle. 
En réalité, EDF est aujourdhui beaucoup plus éloignée quil y a dix ans des conditions de réalisation dun service public démocratique moderne, auxquelles sa direction ne sintéresse pas. De ce fait, elle réduit ses chances dun compromis avec Bruxelles pour préserver son système intégré et augmente le risque daffrontement avec la Commission. Comme quoi létatisme nest nullement un rempart efficace contre lultra-libéralisme, mais au contraire son cheval de Troie.

Dans le cas de la distribution de leau, le système de décisions étant plus décentralisé, cest-à-dire sous la responsabilité directe des élus locaux,  les contestations des ACE   montent en puissance depuis 1994. Les élections municipales de mars 2001 aidant, un contrôle plus démocratique et plus ouvert de la part des élus comme des usagers-citoyens est possible par endroits, qui expérimente certains éléments du service public démocratique moderne.

6. La démocratie participative

a) En général 
La première forme que prend la crise politique, cest laffaiblissement de la légitimité des représentants élus par lérosion de la participation des citoyens-électeurs au vote. Mais comme la majorité des élus-décideurs - car cest deux quil sagit dabord, la plupart des élus ne décidant en fait de rien - réagissent à cette crise par des comportements qui laggravent, nous sommes en plein cercle vicieux.
On nen sortira par le «haut» (le «bas» étant laggravation du caractère despotique du régime) quen revenant au fondement de la légitimité, pour lélargir en la renouvelant. Cest-à-dire (et cest ce que déclinent les propositions de la Charte et celles qui les prolongent) :

- dune part, en élargissant le champ de la représentation par le vote,

- dautre part, en élargissant les formes de la participation au-delà du vote.

En effet, la démocratie est participative ou elle nest pas. Autrement dit, elle nexiste concrètement quà travers la participation. Cest dabord vrai dans lélection des représentants, mais la démocratie ne se limite pas à lélection. La participation doit donc inspirer à la fois sa re-légitimation et son élargissement au-delà du vote.
Participation à quoi ? Au processus de décision, bien sûr. Car la décision publique ne doit plus être un moment sacral unique réservé au seul souverain, mais cest un processus complexe : les citoyens (certes, seuls certains dentre eux le feront effectivement, mais cest un droit pour tous) veulent participer de différentes manières à ses différentes phases - et non plus être sacrés «souverain» symboliquement par le vote en tant que peuple, puis écartés, ignorés comme «introuvable» juste après.
 

b) Par limportance de leurs activités, au cur de l «interdépendance sociale» (Léon Duguit), les «services publics» sont au centre de la crise de la république jacobine comme de la démocratie participative à construire. 
Ils doivent, pour sadapter efficacement aux transformations en cours, dans le respect de leurs principes :

- intégrer les nouvelles réalités technologiques, économiques, sociales, politiques dans la redéfinition de leur champ, de leurs formes juridiques et de leurs niveaux territoriaux, selon le principe de subsidiarité,

- concrétiser, dans les conditions daujourdhui et de demain, le principe dégalité en le conjuguant avec celui de différenciation,

- organiser démocratiquement (cest-à-dire après débat public contradictoire approfondi entre tous les acteurs concernés et dans la séparation des pouvoirs et des fonctions) la redéfinition de leurs missions et lévaluation périodique de leurs résultats au regard de ces missions.

ba) Bien quelles naient nullement été débattues publiquement, de nouvelles missions figurent dans la nouvelle loi relative à la modernisation et au développement du service public de lélectricité votée le 10 février 2000 pour mettre enfin la France en conformité avec la Directive européenne quelle a signée. Mais la principale mission pour lavenir dEDF comme service public (aider lusager-citoyen à minimiser sa facture délectricité au regard de ses besoins) est absente. Or si EDF était capable de sorganiser pour la remplir, elle se constituerait ainsi une légitimité solide pour lavenir européen.
Proposée par le ministère de lEnvironnement, cette mission ne figure pas dans la loi. Les grands corps lont écartée au motif qu'il serait ridicule de demander à une entreprise de diminuer ses recettes. Preuve de leur conception court-termiste et en définitive ultra-libérale de lintérêt général. 
Car la mission doptimisation de la consommation de ses clients-citoyens permettrait à lentreprise de garder une position stratégique non seulement dans le système électrique (quels que soient les choix de productions) mais plus largement dans le système énergétique, quels que soient le nombre et la propriété des opérateurs.
EDF pourrait valoriser son expérience dans ce domaine (avec le «service juste prix» notamment), dont limportance était forte durant la période du M.S.I. et qui a malheureusement décliné depuis. Cette mission - qui passe par un rôle stratégique accordé à la concertation avec les associations de consommateurs et dusagers - permettrait de dynamiser lorganisation dEDF en la décentralisant et démocratisant. 

bb)  Évaluation démocratique,  cest-à-dire pluraliste, des résultats au regard des missions, des objectifs et des buts par tous les acteurs concernés.
L'évaluation est l'une des dimensions des politiques publiques. Notre tradition jacobine produit une forte tendance culturelle à la rétrécir dans les limites des « sciences de l'État » dont parle Jean Leca. Elle se réduit alors au contrôle public ou à l'audit, à des techniques certes utiles mais internes à la sphère publique alors qu'elle pourrait être une méthode de renouveau démocratique si elle s'ouvrait aux différents acteurs sociaux, et d'abord à l'usager-citoyen qui est au cur de leur légitimité. Elle permettrait de les refonder sur la satisfaction des besoins sociaux actuels en conciliant démocratie et efficacité.

Démocratie : les différents acteurs parties prenantes d'une activité de service public doivent concourir à la définition de ses objectifs et à la mesure de son efficacité et efficience parce qu'ils ont chacun un point de vue, des intérêts, une expérience propres. C'est ainsi que leur intérêt particulier peut contribuer à la formation de l'intérêt général, que peut se concrétiser le caractère «public» des «services publics».

Efficacité : particulièrement dans les périodes de mutations intenses comme aujourd'hui, la participation de chaque acteur à l'évaluation des services publics peut seule redéfinir les besoins sociaux qui sont le fondement de leur légitimité et constituer le retour d'information qui améliore la qualité du service. L'évaluation pluraliste est le complément et le substitut de la concurrence car la nature de réseau des activités de service public entraîne des phénomènes d'indivisibilité et d'externalité qui y rendent objectivement la concurrence très imparfaite.
Lexpérience politique de ces dernières décennies montre que le mécanisme démocratique de lélection est insuffisant à assurer une mesure et un contrôle efficaces de laction administrative et des politiques publiques par les élus-décideurs: il constitue pour eux une sanction a posteriori mais laction publique est trop complexe et technique et le contrôle exercé par ces élus est trop global et lui même a posteriori pour prétendre garantir à lui seul lefficacité publique. Par contre, dans la mesure où elle est pluraliste, lévaluation est susceptible de régénérer la légitimité des élus-décideurs : sils acceptent que leur fonction de représentation se conjugue avec la participation organisée aussi directement que possible des usagers-citoyens aux processus dévaluation. Elle devient alors un révélateur du caractère plus ou moins corporatiste ou partenarial des activités de service public et un instrument puissant de management public capable de dépasser les corporatismes.
La question stratégique est donc double : d'une part celle de lenjeu de pouvoir que constitue lutilisation des indicateurs dans le management des organismes de service public et plus largement, celle du rôle de la démarche dévaluation pour les politiques publiques (qui en décide et comment, quelle est la sanction - positive ou négative - des résultats de ces évaluations pour les acteurs - collectifs et individuels - concernés) ?
Et dautre part celle de la séparation des pouvoirs : lévaluation relève-t-elle de lexécutif ou du délibératif ? Nest-ce pas parce quils contrôlent étroitement les deux que les élus-décideurs restreignent les démarches dévaluation aujourdhui réalisées à celles quils croient dutilité directe pour eux ? Et que dès lors, lévaluation nest pas utilisée comme outil de démocratie?
Là encore, les deux dimensions rétrospective (analyse des causes et conséquences de la faiblesse des évaluations réellement démocratiques) et prospective (stratégie dexpérimentation de lévaluation démocratique donc pluraliste et de prise en compte par les institutions) sont à distinguer. Lévaluation assure le bouclage de la fonction de régulation, dans ses deux dimensions (technique et socio-politique).

C/ Clarifier et démocratiser les services publics aux différents niveaux territoriaux

Il importe de définir le contenu de chacun dune part et une méthode darticulation entre eux dautre part, conformément au principe de subsidiarité. 

1. Le niveau local 
Sil est défini comme ce qui est infra-national, il est large et complexe puisquil va du quartier à la région.
Dans la logique centralisatrice jacobine, cest une catégorie résiduelle, le niveau dapplication des décisions toutes prises au centre. Lapparition du «local» en des termes nouveaux car positifs (et non plus résiduels) est à la fois lun des symptômes de la crise du jacobinisme et probablement lun des éléments de son dépassement. 
Le local tend désormais à se construire positivement, cest-à-dire comme espace où sont remplies des fonctions sociales nécessaires et articulées entre elles. Lenjeu social et politique, démocratique, qui sy joue dabord cest le lien social, la sociabilité. Cest là que la déchirure du tissu social se produit (banlieues, quartiers difficiles) et cest aussi à ce niveau quelle peut dabord être surmontée («pays»).
 

a) Diverses formes de participation existent
aa) Dans les services publics locaux, avec les associations de consommateurs et dusagers 
aaa) La concertation locale à EDF
Elle date de 1975 et a été officialisée par le second protocole daccord, signé le 15/4/1983 entre EDF et quinze organisations de consommateurs et dusagers. Elle est de la responsabilité de chaque chef de Centre, en coordination avec la concertation nationale.
Elle  a été marginalisée quelques années après son lancement par celle avec les élus. En effet, les concessions de distribution sont venues à échéance et EDF a dû les renégocier avec les maires. Or le jacobinisme de la plupart dentre eux les amène à se considérer aussi comme représentants des consommateurs-usagers et à sopposer à tout rôle des associations dans le domaine des «services publics». Dès lors, pour les satisfaire, EDF a mis en veilleuse sa concertation locale avec les associations qui, dans certains Centres, avait pris quelque consistance. Ceci dautant que la multiplication des instances officielles de pseudo-concertation locale disperse les énergies.
À loccasion de son vingtième anniversaire, EDF a lancé une réflexion sur son contenu - notamment local. Un troisième protocole a été signé le 22 décembre 1997. Il prévoit le développement de la concertation locale et la mise en place dun «monsieur consommateur» dans chaque département. Les associations présentes sur le terrain par leurs permanences consommateur ont une connaissance directe des dysfonctionnements. Au plan national existe chaque année une réunion-bilan des litiges qui ne se sont pas réglés au plan local.
Une formation à la concertation locale a été initiée en novembre 1996 par les entreprises de service public. Son bilan est mitigé : le stage est bon mais ne touche que peu de monde. Peu de consommateurs se sentent concernés par la concertation locale : dans certaines régions, les militants des organisations de consommateurs en ignoraient lexistence ! Tout est encore à faire.

aab) La concertation régionale à la SNCF
Elle a connu deux étapes.

1° Le système des transports express régionaux (T.E.R.)
Prévue dans la loi sur les transports intérieurs (LOTI) de 1983 et les contrats de Plan, la relance du transport ferré régional est apparue en 1985 comme une tendance au début très minoritaire, aussi bien à la SNCF que dans les régions. Elle na connu alors de développement que dans quelques régions pilotes comme Nord-Pas de Calais.

2° Depuis 1995, lexpérimentation du «dispositif Hænel»
Dans ce dispositif, qui sera généralisé à partir du 1 er janvier 2002 après une phase expérimentale de trois ans (1997-2000), la Région est maîtresse duvre en matière dexploitation des transports publics. Elle établit un schéma régional des transports et crée un comité consultatif régional incluant lensemble des autorités organisatrices de transport (y compris lÉtat). Elle doit conventionner globalement avec la SNCF qui reste compétente en matière dinfrastructure. Laide de lÉtat aux transports régionaux est alors augmentée et contractualisée.
Le bilan actuel révèle létroitesse du champ, des périodes et des formes de la concertation (de sommet), en ce qui concerne la participation des usagers-citoyens.
 

b) Leurs limites sont étroites
ba) Dans les services publics locaux
Les services publics locaux sont aujourdhui à redéfinir entièrement : quels services pour quelles populations ? Répondre suppose de conjuguer deux critères : démocratie et efficacité. La légitimité de la gestion et du contrôle sont tout autant à revoir. En termes despaces institutionnels, cest la question de la démocratie de délégation, de services produits par des organismes où la représentation est du second ou troisième degré. La nouvelle loi sur lintercommunalité ne change pas cette situation puisquelle ny établit toujours pas le suffrage universel direct.
La concession aboutit au dessaisissement démocratique de la délégation - et cela ne date pas daujourdhui !
Ces dernières années, le développement de la concession a accompagné la décentralisation. Le but réel de cette dernière, cétait de faire des affaires.
Les efforts de concertation sont actuellement factices ! Les élus gèrent les syndicats intercommunaux en toute opacité : les citoyens-usagers ont disparu. Le rôle des services est à redéfinir pour répondre à la fois à la commande politique et aux besoins des usagers. 

bb) En général
Le système monarchique local actuel a tendance à réduire le moment démocratique à lélection elle-même ; entre deux élections, il ne sagirait que de pure gestion, a-politique. Ceci à tous les niveaux territoriaux.
Pour certains élus, la participation se réduit à une forme de management - voire de marketing. Le cur de lopposition à une concertation ouverte aux citoyens, ce sont les services techniques et leurs directeurs. Il y a là un noyau assis sur une technicité déifiée, qui nadmet ni le débat public contradictoire (ou qui fait semblant) ni que les habitants soient des experts du droit dusage. Car il faut distinguer entre la maîtrise duvre, la maîtrise douvrage et la maîtrise dusage. Pour les techniciens de tous corps, lhabitant est un objet passif.

Les élus sont souvent plus flexibles sur ce point que les techniciens. Soit pour des motifs qui relèvent du management, soit pour dautres réellement démocratiques. Mais ils sont le plus souvent prisonniers de leurs services, soit parce quils ne savent pas les diriger, soit parce quils ne savent pas (ou ne veulent pas) se concerter avec les citoyens-usagers et leurs associations.
 

c) Les dépasser supposerait des changements
tant de la part des usagers-citoyens, des élus-décideurs que des institutions

ca) Dans les services publics locaux
Lexpérience dEDF (ainsi que celle dautres services publics marchands) permet de tirer les enseignements suivants quant aux conditions dune réelle concertation qui sinscrive dans la démarche de partenariat de service public :

1 - la concertation ne relève pas dabord de la réglementation, mais de la volonté (et de lautonomie) managériale de lexpérimenter là où ses conditions sont réunies. Le mieux que la réglementation puisse faire, cest de la rendre possible ;

2 - elle suppose une perspective stratégique longue, qui donne de lautonomie aux niveaux locaux de lorganisme et permette une contractualisation de la désignation des responsables locaux : ils doivent rester en fonction le temps de lélaboration et de la réalisation dun projet local afin de responsabiliser les équipes.
Elle suppose aussi une démarche managériale densemble. Les cloisonnements entre services, entre directions et avec les tutelles la vident de contenu parce que linformation pertinente ne circule pas ;

3 - une concertation nationale consistante suppose :

- des décisions prises après et non avant les réunions,

- des ordres du jour ouverts (pas de sujets tabous comme la tarification, pendant une période, à la SNCF),

- des comptes-rendus objectifs envoyés à tous les participants,

- une diffusion croisée des comptes-rendus entre les niveaux national et local ;

4 - les niveaux national et local de la concertation sont complémentaires. Ils doivent former système :

- le niveau national permet une vue densemble par comparaison des initiatives forte. Il sert dappel ;

- le niveau local apporte lexpérience irremplaçable des dysfonctionnements concrets, souvent à cheval sur plusieurs dimensions fonctionnelles. Il se nourrit des informations reçues du niveau national, dont il permet de tester la pertinence et quil alimente à son tour en illustrations et idées nouvelles. Son socle, cest le traitement des plaintes. Mais son domaine peut aller bien au-delà - surtout sil existe une synergie avec la concertation nationale.

5 - le niveau européen sera celui (dans un premier temps, à durée aujourdhui indéterminée) de la comparaison et coordination entre les concertations nationales et locales.

cb) Lévaluation démocratique locale
Le caractère contradictoire du moment actuel (le fait que létatisme jacobin soit à la fois en crise mais toujours dominant) a sa traduction dans les pratiques dévaluation comme dans les chances de réalisation dune lévaluation démocratique. Doù lexistence de plusieurs démarches possibles pour y conduire, dont lavenir dira lefficacité respective. Dans tous les cas, le niveau local est à la fois celui où les conditions dexpérimentation sont les plus concrètes, mais aussi celui où les résistances sont les plus fortes.

On peut lister quatre démarches proposées :

- lobservatoire territorial de la qualité des services publics, 

- le Conseil départemental des services publics, 

- lévaluation pluraliste des services publics locaux , 

- lInstance dévaluation associative et syndicale. 

La concrétisation de ces propositions butte sur des raisons politiques : soit les décideurs sont hostiles politiquement ou incompétents techniquement, soit leur mandat est trop court et la concertation na pas le temps de sapproprier lévaluation.

cc) En général
Lactuelle « monarchie républicaine » donne à lélu-décideur des responsabilités dans des domaines qui devraient être séparés. Ex.: la préparation, le vote et lexécution du budget. Aux USA, cela relève de la collusion dintérêts.
Le système local actuel est à la fois bureaucratique, procédurier et volontariste. Lexécutif est prédominant et personnalisé. Le délibératif sinstalle en contre-pouvoir dominé : il na donc pas lautonomie nécessaire pour créer ou animer une démarche partenariale sur des activités de service public type C.D.S.P. Lélu-décideur ny a pas intérêt car il est le seul à pouvoir agir et finaliser ses actions. Il a donc besoin de contacts directs de terrain pour les piloter en fonction des réactions des usagers. Sil est de tempérament autocrate, il privilégiera les sondages, lévaluation technocratique ou les informateurs-relais ; sil est démocrate de conviction, il créera des comités de quartier, qui lui permettront de sélectionner les informations pertinentes à lajustement de ses décisions. Les comités dusagers présentent le risque pour lui de sinstaller en contre-pouvoir : il ne les créera donc et ne leur confiera des compétences en termes dévaluation pluraliste quen cas de crise grave et durable. Cest pourquoi lévaluation reste aujourdhui un terme à la mode, mais sans contenu démocratique innovant.
Car le système monarchiste actuel est cohérent : il condamne le décideur au populisme et à lactivisme et pousse lopposition à la surenchère et aux procédures judiciaires. Il nest pas sûr quil soit réformable.
Un vrai régime présidentiel instaurerait la séparation des pouvoirs en créant un vrai pouvoir législatif, lexécutif étant le président. Au niveau local, cela pourrait se traduire par un système analogue à celui qui existe au Japon, où lassemblée municipale comprend un président dune part et un exécutif dautre part.
Linstauration dune réelle séparation des pouvoirs passe en tous cas par le refus de la cohabitation. Elle satisfait lopinion qui a lillusion davoir à la fois la gauche et la droite au pouvoir, alors que ni lune ni lautre ne le sont puisquelles se paralysent mutuellement.

2. La prise en compte des s.i.g. par lUnion européenne
 

a) Elle découle de ce que, depuis le Traité de Maastricht de 1991, lUnion à construire est une communauté sociale, culturelle, politique et plus uniquement un marché commun. Le principe de solidarité, les droits fondamentaux de la personne doivent se concrétiser dans lorganisation des s. i. g. et équilibrer le principe defficacité qui agit par la concurrence.
Car à partir du moment où la construction européenne se veut non plus simplement un marché commun mais une communauté, elle doit équilibrer le principe d'efficacité dans l'ordre économique (marchés concurrentiels) par celui de solidarité. La pleine reconnaissance du rôle des services d'intérêt général est donc incontournable. Mais elle sera longue et conflictuelle car les histoires et les cultures propres à chaque pays membre sont différentes: celles du nord européen sont à dominante utilitariste alors que celles du sud, à dominante étatiste.

La question du fonctionnement démocratique des s. i. g. ne commence à être à lordre du jour de lUnion que très récemment. Tant que la conception de la subsidiarité en termes de tout ou rien avait prévalu du fait de lintransigeance de nations comme la France, elle ne relevait pas de sa compétence. Mais dans sa nouvelle Communication de septembre 2000 sur les s. i. g. la Commission ne sadresse plus uniquement aux consommateurs ou aux prestataires de services mais aussi aux citoyens dont « lintérêt est au cur de la politique communautaire en matière de s. i. g.». [2. 1.]
Elle a beau ajouter quelle ne «protège» les citoyens européens qu« en tant quutilisateurs de ces services », son action est désormais directement et doublement politique :

- dune part, la nature même de ces derniers fait que ces usagers ont en même temps des exigences de citoyens [2. 3.];

- dautre part, lapplication des principes du service public (dont celui de transparence) relève de la démocratie.  Mais quel mandat légitime laction de la Commission dans ce domaine ? Il ne suffit plus dinvoquer une interprétation même large des articles 16 et 86 du Traité. Cest pourquoi la Commission prépare un livre blanc sur la Gouvernance [5. 2.] confiée au commissaire Pascal Lamy.
 

b) Elle nécessite une clarification de lUnion au regard des principes démocratiques (séparation des fonctions) et lapparition dune citoyenneté européenne, pour laquelle elle constitue un enjeu concret. Or la démocratie est à la fois une méthode et un résultat : si le but du livre blanc sur la Gouvernance est de définir une gouvernance démocratique en matière de s. i. g., sa méthode délaboration doit être elle-même démocratique.
Depuis le sommet de Nice de décembre 2000, cet objectif est renvoyé à la conférence inter-gouvernementale de 2004.
 

Conclusion

La définition de Léon Duguit reste une référence valable : « les services publics sont [bien] les activités qui, à une époque donnée, sont au cur de linterdépendance sociale et qui, pour cette raison, doivent être contrôlées par la force gouvernante ». Mais cette interdépendance, cette solidarité sont à repenser parce que nous sortons de la synthèse républicaine : lintérêt général nexiste plus comme représentation que pour quelques uns. Les valeurs sous-jacentes au rapport lÉtat-société civile ont changé  : nous sommes entrés dans lÉtat négocié, représentant de la composition des intérêts et des communautés. Les solidarités doivent être reconstruites, expérimentées à partir de ces réalités. 
Par certains aspects, lindividualisme a triomphé. Mais sa signification et ses conséquences sur linterdépendance sociale, le lien social, la solidarité ne sont ni univoques ni fatales : ce sont des enjeux susceptibles dinterprétations et de réactions diverses. Lultra-libéralisme les systématise dans le sens de la « société de marché ». Cest dailleurs pourquoi Hayek (le principal théoricien de lultra-libéralisme) est un adversaire de la démocratie : il définit le lien social négativement, alors que la démocratie le valorise. 
Le libéralisme politique nous apporte par contre aujourdhui des éléments précieux de refondation démocratique des activités de service public. Et dabord Michæl Walzer avec ses notions dégalité complexe et dart de la séparation. Mais aussi Charles Taylor   qui voit dans lindividualisme moderne une culture de lauthenticité, source possible de solidarités et dengagements exigeants - surtout chez les jeunes. À condition que l'État sache mettre en uvre une « politique de reconnaissance égalitaire » qui rende la morale de l'authenticité compatible avec la socialisation.
Internet est l'exemple central des potentialités de recomposition du lien social (donc de re-légitimation des «services publics» qui en sont au cur) permises à partir d'un individualisme vécu non comme repli sur soi mais comme préservation de soi pour mieux communiquer avec autrui.
Compte tenu de la conjoncture électorale française jusquen 2002, cest surtout à travers les campagnes électorales que lon peut espérer tester ces propositions et les faire progresser dans lopinion. À condition que les acteurs auxquels elles sadressent les mettent en débat pour que la prise de conscience puisse progresser.

Des éléments importants dune stratégie politique pour une démocratie participative se trouvent chez Tocqueville et Walzer : partir des libertés associatives et communales pour les conjuguer, les élargir par des expérimentations de citoyenneté active ; tenir compte de limportance des activités de service public dans le choix de ces expérimentations ; puis négocier publiquement avec les pouvoirs publics aux différents niveaux territoriaux et à partir du local les modalités organisationnelles et institutionnelles dune consolidation de cette démocratie participative.
Lenjeu central est la démocratisation de lÉtat. De ce point de vue, 

«nous pouvons concevoir son rôle de deux façons. Premièrement, lorsque des mouvements de masse brisent les formes traditionnelles de domination, on a besoin de lÉtat pour ratifier les changements et pour assurer lefficacité - comme ce fut le cas lors de la révolution des droits civiques aux États-Unis.  Deuxièmement, lÉtat est nécessaire pour garantir (légalement et matériellement) les nouvelles formes de liberté et de pluralisme. Comme celles-ci ont toujours un certain degré dindétermination, [] le rôle de lÉtat sera perpétuellement contesté. Il faudra donc résoudre ces questions de manière politique, cest-à-dire par lintermédiaire de citoyens vigilants.
Cest lensemble des citoyens, la communauté politique agissant à travers les institutions de lÉtat, qui doit décider quelle solution apporter à ces conflits. Or, au même moment, ces citoyens actifs sont aussi engagés ailleurs, dans les différentes associations de la société civile. Quel devrait être le degré de leurs engagements respectifs, voilà une question qui ne peut pas être déterminée de manière théorique mais uniquement dans la pratique». [211]

Les militants associatifs ont désormais un rôle déterminant à jouer dans le renouveau démocratique en Europe (à tous les niveaux territoriaux). Cela vient de leur nature de « marginaux sécants »: ils ont un pied dans la société civile et lautre dans la société politique. En tant que personne, ils sont libres, à leur convenance, de mettre les deux pieds dun côté ou de lautre. Mais collectivement, la vie associative ne jouera efficacement son rôle de ferment de la démocratie participative que si elle sait tenir les deux bouts de la chaîne. Et dans la mesure où la démocratie sera pour ses membres à la fois un objectif collectif et un comportement quotidien.
 

par Philippe BRACHET
Texte introductif à la séance du 26/2/2001
Aitec-RSP-Sigem


 

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