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SERVICE PUBLIC |
Libéraux et communautariens nord-américains et rôle de l'Etat. John Rawls, Charles Taylor, Michael Walzer |
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existe un amalgame entre libéralisme et utilitarisme, libéralismes
économique et politique, libéralisme, néo-libéralisme
et ultra-libéralisme. De ce fait, la gauche politique et syndicale
(majoritairement étatiste et jacobine) se convainc que les libéraux
sont des conservateurs (déclarés ou camouflés) hostiles
à l'État et à son rôle de protection sociale
et de redistribution, et qu'ils veulent détruire les "services publics".
Or la lecture de Rawls, Taylor et Walzer montre que c'est plus compliqué
que cela. Les certitudes commencent à s'effriter dès lors
que l'on ne considère plus l'État comme un invariant absolu
susceptible de résoudre tous les problèmes mais comme constituant
largement le problème lui-même.
Le point de départ du raisonnement est bien évidemment la question de la liberté. La notion de liberté n'est pas claire. Comme celle d'égalité, elle est faussement simple. Elle se définit négativement par le refus de la contrainte, mais comment définir cette dernière ? De la définition qu'en donnent les différents libéraux dépend leur attitude à l'égard de l'intervention de l'État. Les trois libéraux politiques étudié partent de leur analyse de la situation actuelle et dénoncent une contrainte qu'ils jugent intolérable. Ils s'inscrivent ainsi dans la tradition du libéralisme, qui historiquement luttait contre le pouvoir absolu tant sur le plan économique que politique. L'économie étant pour eux le moyen d'échapper à l'absolutisme. De John Rawls, professeur de philosophie à Harvard, deux ouvrages majeurs Théorie de la justice (1971), puis en réaction à certaines critiques, Justice et démocratie (1989) sont publiés en France. Il existe en fait deux Rawls : Rawls 1, centré sur un modèle pur de philosophie du droit et Rawls 2, donnant la priorité à la philosophie politique appliquée. Il se situe dans le cadre théorique du marché dont il pense que son efficacité est avérée. C'est dans ce cadre qu'il convient de définir deux principes de justice unanimement reconnus et acceptés comme légitimes et qui serviraient de fondement à la coopération sociale - donc au contrat social. Le premier principe - le plus important - est celui de liberté individuelle : il ne peut être remis en cause, n'est borné que par celui des autres et doit être également distribué. Cependant, bien que sa conception soit extensive (Rawls définit la liberté comme un bien premier incluant l'égalité des droits civiques et des libertés, la liberté de circulation, celle de choisir son métier…), il ne suffit pas à assurer la cohésion sociale. Un principe de justice sociale est donc nécessaire. C'est celui de différence admissible. Car les inégalités sociales doivent être à l'avantage de tous : elles ne sont admissibles que dans la mesure où elles seraient moteur d'un dynamisme économique relevant le seuil de revenus où se situent les plus pauvres. Mais ses analyses sont insuffisantes pour définir des critères concrets de répartition et de justice sociale. Rawls
a donc essayé de préciser l'idée de coopération
sociale autour de trois éléments :
Pour
Rawls, cette coopération suppose que les citoyens soient des personnes
dotées de deux facultés morales : «le sens de la justice,
capacité de comprendre, d'appliquer et de respecter dans ses actes
la conception publique de la justice qui caractérise les termes
d'une coopération équitable. Et être capable d'une
conception du bien, c'est pouvoir former, réviser et poursuivre
rationnellement une conception de notre avantage ou bien».
Charles Taylor est professeur de philosophie et de sciences politiques à l'université Mc Gill à Montréal. Il est davantage sensible à l'arbitraire de second rang, celui de l'État-nation envers les communautés. Sa thèse Source du moi. La formation de l'identité moderne a été publiée en 1989 et traduite en 1998 (Seuil), en même temps que paraissaient les actes du colloque que le Centre culturel de Cerisy lui a consacré en 1995. Il a consacré deux ouvrages à l'individualisme et à la modernité : Le malaise de la modernité [Cerf, 1994] et Multiculturalisme, différence et démocratie [Cerf, 1994]. L'axe central de sa démonstration est la notion d'authenticité dans ce qu'elle implique d'originalité et de révolte contre les conventions. Elle consiste à : «être sincère envers moi-même, [ce qui] signifie être fidèle à ma propre originalité, et c'est ce que je suis le seul à pouvoir dire et découvrir. En le faisant, je me définis du même coup». mais dans les conditions de la culture et de la société modernes, il ne faut pas confondre cet idéal avec sa dérive individualiste et relativiste. Ce serait nier la nature dialogique de notre personnalité qui a besoin d'indispensables horizons constitués tout au long de notre vie par un dialogue avec les autres. Mais «le problème à propos de l'identité personnelle originale et qui émane de l'intérieur, c'est qu'elle ne dispose pas de reconnaissance a priori. Elle doit se la mériter à travers l'échange, et elle peut échouer». D'où l'importance d'une politique de reconnaissance égalitaire tant pour les sexes que pour les races : « le multiculturalisme est sous-tendu par cette prémisse qu'un refus de reconnaissance peut constituer une forme d'oppression ». Dans ces conditions, la qualité de la reconnaissance déterminera le degré de compatibilité entre l'authenticité et la socialisation. Cependant l'acceptation de ces conditions amène à une remise en cause radicale de la fonction de l'État : celui-ci ne peut plus être neutre si l'on souhaite un renouveau de la citoyenneté. En effet, «le développement moderne de l'identité a donné naissance à une politique de la différence : dénonçant toute discrimination, refusant toute citoyenneté de seconde zone, elle demande reconnaissance et statut aux spécificités culturelles. L'exigence universelle promeut la reconnaissance de la spécificité ». La politique de la différence nécessite un traitement différentiel pour aboutir à la non-discrimination. Le problème est de pouvoir préserver l'unité de la société à partir de conceptions opposées et incommensurables. La réponse de John Rawls est d'organiser un « consensus par recoupement ». Il suppose de s'entendre sur une « structure de base » juste servant de cadre à l'expression des conceptions opposées. Cependant cette position est de plus en plus insuffisante à résoudre les problèmes concrets de coexistence entre communautés culturelles: la construction d'un « consensus par recoupement » entre citoyens raisonnables s'entendant "à froid" pour consolider une "raison publique libre", inspirés par leurs "vertus supérieures" de tolérance, modération et sens du compromis et de l'équité, est de plus en plus bousculée par des situations d'urgence. Les compromis entre communautés éclatent et s'aggravent à partir des difficultés pratiques de la vie quotidienne à travers lesquelles les différences culturelles deviennent des oppositions qui se durcissent dans la violence. L'État
doit alors agir à la fois en réaffirmant fortement les principes
démocratiques et en négociant avec les représentants
des diverses communautés les conditions de solutions pratiques à
long terme qui améliorent la vie quotidienne (grâce d'abord
aux activités de service public) et permettent alors aux communautés
de construire entre elles et avec l'État ce « consensus par
recoupement ».
Michael Walzer est professeur de sciences politiques à l'Institute of Advanced Studies de Princeton. Sa thèse: Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l'égalité [1983, Seuil 1997]. En 1997 est paru aussi en France Pluralisme et démocratie [Esprit], recueil d'articles publiés entre 1984 et 1996. Walzer y affirme qu'« historiquement, les libéraux ont adopté, comme fondement de leur philosophie, une théorie de l'individualisme et des droits naturels. Ils ont établi des limites afin de garantir la sécurité et la libre activité de l'individu. [leur projet radical était de faire] émerger un monde dans lequel chaque personne, chaque individu est séparé des autres… Dans le processus de séparation, l'autonomie institutionnelle n'est qu'un moyen - en aucun cas une fin. La fin, c'est l'individu libre dans le cercle de ses droits et protégé de toute ingérence extérieure». Mais,
« le héros libéral, qui est son propre auteur et celui
de ses rôles sociaux n'est qu'un mythe… », car, « les
projets des hommes et des femmes libres sont hérités au moins
autant qu'ils sont inventé… même les plus libres des
hommes et des femmes expérimentent et innovent toujours sous un
certain nombre de contraintes morales … ». À ce mythe du héros
libéral répond une description fictive de la vie des institutions.
En effet, « en aucun cas [elles] n'apparaissent entièrement
façonnées par la volonté et l'accord individuels,
car ces accords n'existent qu'en fonction d'ensembles déterminés
de règles, coutumes et formes de coopération qui les contraignent
». Dans ces conditions, que reste t-il du grand principe de séparation?
De fait, « ce ne sont pas les individus qu'on sépare, mais
les institutions, les pratiques et les relations de toutes sortes ».
Quand un libéral se fonde sur l'individu, il part toujours du fondement
ultime. Mais ce socle appartient toujours à l'univers social : c'est
toujours un individu-en-société et jamais un individu-en-soi.
Le libéralisme exprime les réalités profondes de la
société nord-américaine : « une société
dont les individus sont relativement dissociés et séparés
les uns des autres- ou plus exactement s'éloignent continuellement
les uns des autres ».
«Un marché libre (relativement) protégé des trois formes de coercitions [inégalités de richesses, structure de commandement dans les grandes entreprises, et utilisation de la force de coercition de l'État par le capital] nécessite une structure positive. Le libre échange ne se maintiendra pas de lui-même : il a besoin d'être soutenu par des institutions, des règles des mœurs et des coutumes… Dans la sphère économique l'art de la séparation devrait fonctionner tant contre le capitalisme d'État que contre l'État capitaliste, mais il ne sera pas efficace s'il n'est pas accompagné par des dépossessions et des déconcentrations, et si aucune habitude culturelle appropriée n'est adoptée dans le cadre de la sphère économique… Sans dépossession et sans propriété coopérative, le marché aura tendance à prendre un tour déviant l'art de la séparation : de nouvelles connexions entre les domaines séparés se rétablissent alors rapidement… ». Ces
trois auteurs sont proches des Français parce qu'ils cherchent à
concilier les trois valeurs de leur république. Ils sont en même
temps libéraux parce qu'ils mettent en avant la valeur de liberté
alors que les Français donnent la priorité absolue à
celle d'égalité. Mais dès lors que la liberté
individuelle ne peut être absolue en société, quelle
est la contrainte acceptable ? Dans ses fondements, la réponse de
la culture française, c'est que c'est la loi, parce qu'elle est
décidée par le peuple - c'est-à-dire qu'elle est l'émanation
de nous-mêmes. D'où la difficulté des Français
à reconnaître un abus de loi, puisque la loi est l'expression
de notre liberté. Or l'élaboration du droit en France se
fait par le législateur, alors que dans les pays anglo-saxons il
s'élabore aussi bien dans la rue qu'au parlement, davantage à
partir du bas que du haut. Dans la conception jacobine, la société
civile - intermédiaire entre le citoyen et l'État - n'a pas
droit à l'existence politique. La théorie de la séparation
des pouvoirs que l'on trouve déjà chez Montesquieu permet
de se protéger de l'absolutisme, que ce soit celui de l'État
ou celui du Marché.
THEMES DEBATTUS 1)
Le libéralisme
2)
La citoyenneté
3)
L'équité
4)
Les services publics
5)
Les économistes institutionnalistes
6)
La marchandisation des services publics
7)
Étatisme et capitalisme
8)
La «monarchie républicaine»
9)
La construction européenne
10)
L'intégration
11)
Le respect des différences
12)
Démocratie et impérialisme
13)
La participation
14)
La société mondiale
par Philippe Brachet, Sandra Sebag (SIGEM) |
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