| Après
avoir rappelé que le mot libéralisme n'est pas employé
de la même manière des deux côtés de l'Atlantique,
Gilles Dostaler expose les faits marquants de la vie de Friedrich Hayek
avant d'en arriver à l'énoncé de ses thèses
:
1)
Aux sources du libéralisme de Hayek: les limites de la connaissance
Selon
la conception kantienne adoptée par Hayek, l'ordre que nous trouvons
dans le monde est donné par l'activité créatrice de
notre esprit. La sensation est un mécanisme de décodage qui
transmet de manière très abstraite l'information à
propos de l'environnement externe. De ce fait, on ne peut tout expliquer
complètement: il s'agit d'une position de rationalisme évolutif.
Les connaissances de chacun sont nécessairement très limitées
et aucun cerveau ne peut embrasser la totalité des connaissances
à un moment donné.
2)
Ordre spontané et marché
Un
ordre spontané est le résultat de l'action humaine, sans
être pour autant le fruit d'un dessein conscient, sans avoir été
voulu et construit rationnellement. Telles sont les grandes institutions
sociales: le langage, la morale, le droit, la monnaie, le marché.
Aucun esprit humain n'a consciemment planifié ces institutions,
qui sont le résultat d'une longue évolution historique. Cette
évolution se fait selon un mécanisme de sélection,
d'essais et d'erreurs, de disparition des structures inefficaces. Le marché
est une institution fondamentale, non seulement de la société
moderne, mais de la civilisation. C'est un ordre spontané, résultat
non planifié de l'action humaine, fruit d'une évolution plusieurs
fois millénaire.
3)
La planification comme impossibilité logique
Le
caractère parcellaire, dispersé, fragmenté et subjectif
de la connaissance rend le socialisme impossible. Ou plus précisément
, c'est ce qui rend impossible la planification économique. Il est
en effet impossible à un seul esprit, si puissant soit-il, de dominer
l'ensemble des informations que le marché seul peut coordonner spontanément.
Dès lors les dirigeants d'une économie planifiée devront
prendre des décisions arbitraires pour déterminer ce qui
doit être produit et consommé, comment les marchandises doivent
être réparties, comment le travail doit être organisé.
Le résultat est nécessairement moins efficace que ce que
le marché produit. Et surtout il signifie absence de liberté
et coercition.
Toute
tentative de modifier l'ordre spontané, en particulier le marché,
par une redistribution des revenus, une réorganisation de la production,
des manipulations monétaires et toute autre mesure d'intervention
gouvernementale dans l'économie, ne peut mener qu'à des distorsions,
à l'inefficacité, et surtout, à la gestion au profit
des groupes les plus forts et les mieux organisés, au premier rang
desquels les syndicats.
4)
L'État et son encadrement
La
liberté est le point de départ de la réflexion politique
de Hayek. Elle est définie comme l'absence de coercition., mais
la coercition est une menace perpétuelle, et il semble impossible
de l'abolir complètement. De là vient la nécessité
de l'État, qui est une institution centrale du système hayékien
; celui-ci doit disposer du monopole de la coercition. Mais l'État
a tendance à outrepasser son territoire, à exercer son monopole
en d'autres lieux. Il importe qu'il soit lui-même contrôlé,
contraint et limité. Il doit l'être par la règle de
droit. Seul un cadre juridique dominé par la règle de droit
peut garantir la liberté, l'absence de coercition, le fonctionnement
naturel de l'ordre spontané. Le droit, tel que conçu par
Hayek, est d'ailleurs lui-même un ordre spontané, fruit d'une
longue évolution. Les lois ne sont pas élaborées rationnellement
par les individus. Hayek ne propose donc pas pour autant le démantèlement
de l'État, auquel il accorde au contraire un rôle important
: il est seul en mesure d'assurer le cadre juridique nécessaire
pour assurer le libre jeu des forces du marché.
5)
État et économie : sécurité sociale et services
publics
Le
système de sécurité sociale a outrepassé sa
fonction légitime de protection des faibles et des démunis
pour devenir un moyen détourné de redistribution des revenus.
Il en est de même pour l'impôt sur le revenu dont Hayek propose
qu'on abolisse la progressivité, qui constitue une autre violation
de la règle de droit. Il propose également la suppression
du monopole de représentation des syndicats, qui est une violation
flagrante de la règle de droit.
Hayek
n'en propose pas pour autant de laisser les gens mourir de faim sur la
rue. Il reconnaît à l'État un rôle et une responsabilité
à l'égard des plus démunis, des victimes du sort qui
n'ont pas les moyens d'être secourus autrement : malades et handicapés,
personnes âgées, veuves et orphelins. Il propose l'instauration
d'un niveau minimum de revenu au-dessus duquel personne ne devrait tomber.
Mais il considère que l'on a confondu cette protection légitime
que doit assurer la société avec un système de répartition
des revenus visant à garantir aux différents groupes le niveau
de revenu auquel ils sont parvenus.
Hayek
reconnaît que l'État a un rôle à jouer pour assurer
divers services ; ceux qui profitent à tous et qu'on ne peut fournir
sans que tous contribuent à leurs coûts. Ces services sont
les suivants : la protection contre la violence, les épidémies
et catastrophes naturelles, telles qu'inondations, tremblements de terre,
incendies, tempêtes, verglas, la plupart des routes ainsi que les
problèmes de pollution… Néanmoins si ces services ne peuvent
être financés que par l'impôt, il ne s'en suit pas qu'ils
doivent être gérés par le gouvernement. Dans la gestion
de ces activités il n'y a aucune raison pour laquelle le gouvernement
ne devrait pas lui-même être soumis aux règles de la
concurrence
Hayek
envisage, en convergence avec les idées de Keynes, une place pour
un secteur intermédiaire indépendant : des corporations semi-autonomes.
Pour
lui le problème majeur de notre époque reste l'absence de
contrôle sur le monopole gouvernemental ce qui amène ce dernier
à élargir constamment son assiette.
THEMES
DEBATTUS
1)
Sur l'ordre spontané
Est-ce
que tout ordre spontané est toujours bon ? est-ce que le clientélisme,
l'esclavagisme, le féodalisme ou le paternalisme doivent être
considérés comme des ordres spontanés ?
Est-on
sûr que le marché soit un ordre spontané ? Le marché
ne peut exister sans institutions, sans intervention consciente des hommes.
De
même peut-on considérer les règles de droit comme un
ordre spontané ou comme les produits de l'intervention consciente
des hommes ?
2)
Sur l'État
L'inquiétude
de Hayek vis-à-vis des monopoles publics s'étend t-il aux
monopoles privés ?
3)
Sur le rapport entre démocratie et marché
Chez
de nombreux libéraux, le libéralisme politique et le libéralisme
économique vont de pair ; le développement d'une économie
de marché est la garantie du développement de la démocratie,
laquelle est la garantie du développement de l'économie de
marché. Qu'en est-il de Hayek puisqu'il se méfie de la démocratie
?
4)
Sur la liberté
Tout
le monde souhaite plus de libertés, mais n'y a-t-il pas danger à
opposer liberté individuelle à liberté collective
et surtout à penser que la liberté individuelle est supérieure
à la liberté collective ?
5)
Sur les alliances
Certains
courants développent des thèses comme quoi le marché
serait une institution différente du capitalisme et que dès
lors on pourrait être pour le marché pour combattre l'étatisme,
qu'en penser ?
6)
Sur l'organisation communautaire
Au
Québec, les organismes communautaires sont quasiment en concurrence
les uns vis-à-vis des autres pour obtenir des subventions et gérer
les services publics. Le politique et les groupes communautaires qui gèrent
la solidarité, sont totalement séparés. Il faut creuser
la question de l'organisation de la solidarité à l'intérieur
de nos sociétés.
par
Gilles Dostaler, Université Paris VIII |