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Dossiers de l'AITEC. Groupe Service Public. Résumé des documents


Quand le fondateur du "libéralisme scientifique" défend les "services publics"

Note : Toutes les phrases en italiques de ce résumé sont des citations de L. Walras. 

Six points :

  • Le libéralisme scientifique.
  • Les grandes exceptions au principe de libre concurrence : les services publics.
  • Exception n° 1 : les monopoles moraux ou les services publics stricto sensu.
  • Exception n° 2 : les monopoles économiques incluant les services publics lato sensu.
  • Une logique planificatrice.
  • Un réquisitoire contre la gestion privée des services publics.


Parmi les grands noms de la science économique, Léon Walras est unanimement considéré comme le principal fondateur de la pensée économique dominante quíon appelle dans la discipline la pensée néo-classique et dans le grand public la pensée économique libérale. Or si líéconomie politique pure walrasienne tend à accréditer cette qualité, son économie politique appliquée ne laisse pas de surprendre au regard de cette même qualité. En díautres termes là où Walras se propose díétudier líéconomie concrète, il se révèle somme toute assez peu libéral pour apparaître au contraire comme un théoricien de líintervention de líÉtat. Ce dernier point est examiné à travers líétude des services publics.
 

En son XIX e siècle très scientiste, Walras se considère à líévidence comme le père du libéralisme scientifique car «líemploi du langage et de la méthode mathématiques [lui] a permis díasseoir le principe de la libre concurrence». 

En líoccurrence les deux méthodes de résolution des problèmes de líéchange ou de la production (la méthode rationnelle qui est la résolution mathématique díun système díéquations adéquat et la méthode expérimentale qui níest autre que le fameux tâtonnement walrasien assimilé au mécanisme de la libre concurrence) conduisant au même résultat, il en résulte par là même que le principe de la libre concurrence est scientifiquement validé. Ce faisant Walras espère avoir ruiné du même coup la doctrine socialiste de líintervention de líÉtat.
 

Toutefois en son économie politique appliquée quíil distingue de son économie politique pure, Walras envisage au moins deux grandes exceptions au principe de libre concurrence : les monopoles moraux ou services publics stricto sensu (sécurité, justice, éducation...) et les monopoles économiques dont une sous-catégorie, les monopoles naturels et nécessaires, définit les services publics lato sensu (communications, distribution díeau ou de gaz, mines...).

Les monopoles moraux désignent la production des produits et services díintérêt public dont les besoins, qui intéressent les hommes comme membres de la communauté, ne sont bien ressentis que par líÉtat. Et comme il níy aura généralement pour ces biens et services «quíun seul consommateur-demandeur, líÉtat», il níy aura donc quíun seul offreur, líÉtat, et 
«[non] point des producteurs-offreurs, chacun díeux devant se dire que ce quíil ne vendrait pas à líÉtat, il ne le vendrait à personne».
A contrario, la production des produits et services díintérêt privé, dont les besoins sont ressentis par les individus, relève de la libre concurrence car à la foule de consommateurs-demandeurs répond la foule de producteurs-offreurs assurés de vendre à líun ce quíils ne vendront pas à líautre. 

Mais parmi les produits et services díintérêt privé, Walras va admettre une deuxième entorse au principe de libre concurrence concernant «les produits ou services díintérêt privé non susceptibles de concurrence indéfinie» qui doivent être produits en monopole par líÉtat. Si la première exception posait le problème de la non-multiplicité des demandeurs-consommateurs, cette deuxième pose le problème de la non-multiplicité des offreurs-entrepreneurs. Or Walras attache la plus grande importance à la multiplicité des entrepreneurs, car elle est une condition du mécanisme de libre concurrence comme moyen permettant líobtention de líéquilibre de la production dont la caractéristique essentielle est líégalité du prix de vente des produits et de leur prix de revient en services producteurs. 
Dans une telle situation, la production revient tout naturellement à líinitiative individuelle. A contrario la non-multiplicité des entrepreneurs ne permet plus díobtenir líégalité du prix de vente et du prix de revient. On a alors (ou on tend vers) une situation de monopole caractérisée par un excédent du prix de vente sur le prix de revient. Et «cíest pour éviter cette prélibation onéreuse [du monopole] quíil y a lieu, dans certains cas, de ne plus «laisser faire», mais, au contraire de faire intervenir líÉtat». En díautres termes, le modèle de líentrepreneur walrasien en équilibre concurrentiel, cíest-à-dire líentrepreneur pur intermédiaire, líentrepreneur sans bénéfice ni perte, ce modèle doit manifestement prévaloir en toute situation. Et si le monopole survient et remet en cause ce modèle, líÉtat doit immédiatement intervenir pour restaurer ce modèle dans le cadre même du monopole. Líintervention de líÉtat nía donc pas díautre but que de faire fonctionner les monopoles selon la norme concurrentielle. Tels sont les monopoles économiques de Léon Walras.

Ce phénomène des monopoles économiques pose problème au libéralisme walrasien. Car si Walras réinjecte la norme concurrentielle (égalité prix de vente-prix de revient) dans le cadre du monopole devenu monopole public, si, de ce fait, son interventionnisme étatique reste un interventionnisme de concurrence, le prix à payer est extrêmement lourd : pour sauver la règle concurrentielle, Walras fait disparaître la liberté de líindustrie. Une renaissance contre une mort, rien de moins. Sinon cíest le maintien à tout prix de la liberté díentreprendre et la disparition de la norme concurrentielle au sein du monopole privé. Alternative douloureuse pour un penseur libéral car díun côté comme de líautre il doit síamputer díune partie de ses principes.

Les monopoles économiques se subdivisent en deux catégories, non exclusives líune de líautre díailleurs, soit díune part les industries à frais généraux fixes considérables qui se situent «en dehors du principe de la libre concurrence, par la raison que cette libre concurrence ne pourrait síy exercer que moyennant des frais multipliés de premier établissement tout à fait inutiles en eux-mêmes» et díautre part les monopoles naturels et nécessaires qui désignent les services publics lato sensu, en dehors du principe de la libre concurrence eux aussi, et dont la logique de fonctionnement síavère être une logique planificatrice.

Lorsque Walras étudie les activités faisant líobjet díun monopole naturel et nécessaire, notamment le chemin de fer, il le fait en pensant effectivement leur existence et leur développement en termes de «planification». Pour preuves :
 

- la volonté díéliminer líanarchie que créerait le système de la libre concurrence dans líouverture et líexploitation de lignes de chemin de fer, de voies routières, de conduites de distribution díeau ou de gaz, etc., 
La concurrence ne peut autoriser un nombre indéfini díentrepreneurs à enfouir des tuyaux dans les rues. Le monopole est inévitable»),

- la volonté díéliminer le gaspillage économique engendré par la multiplication de frais de premier établissement en cas de concurrence entre plusieurs entreprises 
une seule conduite peut suffire à desservir toute une population díeau ou de gaz aussi bien que dix conduites»),

- la caractérisation de ces activités comme autant de «réseaux díensemble» dont la gestion serait programmée de telle sorte quíon se donne la faculté díanticiper líavenir dans la politique présente en réalisant, une fois níest pas coutume, des bénéfices volontaires actuels sur líexploitation des premiers maillons pour investir dans les derniers maillons et permettre ainsi un achèvement plus rapide du réseau,

- la valorisation de la «marche rationnelle dans le système díintervention de líÉtat» opposée à «la précipitation irréfléchie de líinitiative individuelle».

Bref autant díéléments tendant à prouver la supériorité du Plan sur le marché.
 

Enfin, dernier test auquel se livre Walras, celui du comportement des hommes dans la gestion comparée (publique ou privée) des services publics. Walras connaît et énumère les griefs traditionnels à líencontre de toute gestion étatique. Quelle ne sera pas la surprise du lecteur de voir Walras retourner contre la gestion privée les griefs évoqués avant de se livrer à une charge rarement égalée contre les dirigeants des compagnies privées : 

«à qui espère-t-on faire croire que les compagnies privilégiées de chemins de fer soient un type díactivité et díintelligence et non de «mauvais petits États», comme les appelait Dupuit dans líintimité? A qui persuadera-t-on que le népotisme et le favoritisme y sont inconnus ? Qui ne sait combien líesprit díadministration et díexploitation y est médiocre et mesquin? Mal payer leurs employés, traiter le public en matière exploitable, síen tenir aux plus hauts tarifs ; bref, écumer avec lésinerie et nonchalance un fructueux monopole, voilà ce quíelles font».

La boucle est bouclée pourrait-on dire. Quíil síagisse de théorie ou quíil síagisse du comportement des hommes, il níy a point díéchappatoire vers la privatisation des services publics dans le système de Walras.

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MOTS-CLÉS DPH : CONCURRENCE, GESTION, LIBÉRALISME, MONOPOLE GÉO: FRANCE LANGUE ÉDITION: FRE TYPE DE SOURCE: RAPPORT NOM DU PÉRIODIQUE: LES CAHIERS DE LA RUE VOLTAIRE CONSULTABLE À: CEDIDELP, 21 TER RUE VOLTAIRE 75011-PARIS, FRAN
 

J.-M. D., novembre 1997


 

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