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SERVICE PUBLIC |
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| 1. Les notions d'intérêt
général et de service public entretiennent des rapports complexes,
fonction du niveau de réalité de l'analyse. Celui de la théorie
est celui des systèmes philosophiques, des principes; celui des
pratiques sociales est celui du langage courant, des comportements sociaux.
2. Ces deux niveaux de
réalité sont toutes deux des productions historiques.
Cette dimension historique est double: histoire des idées, histoire
des faits.
3. Dans la théorie républicaine, ces deux notions sont complémentaires, le «service public» concrétisant l'«intérêt général» dans des domaines particuliers. 4. La pratique jacobine
de la république les a partiellement opposées. Si l'on
applique les conceptions de Karl Mannheim, le discours de l'État
et de ses dirigeants au nom de l'«intérêt général»
qu'ils incarnent est généralement auto-justificatif, défensif
et idéologique. Il est surtout utilisée de manière
déclarative par les détenteurs du pouvoir.
Ainsi, quand Alain Juppé engage en octobre 1995 sa politique de réforme de la protection sociale, il s'appuie sur sa légitimité issue de l'élection présidentielle proche et s'exprime au nom de sa conception de l'«intérêt général» et des principes républicains et à partir de son diagnostic de la crise de ce système de protection sociale. Mais la dureté de la crise sociale et politique qu'il va déclencher s'explique par l'opposition de ses conceptions avec celles de ses adversaires, au nom des mêmes principes, mais conçus différemment. Cette crise réduira gravement l'autorité de son gouvernement et l'efficacité de la réforme de la protection sociale qu'il tentera de mettre en œuvre à partir de janvier 1996. Et ces contradictions entre conceptions de l'«intérêt général» et du «service public» ont affaibli sa capacité d'arbitrage - surtout dans ce domaine, mais aussi en général.. 5. La notion de «service
public», elle, s'est clivée, depuis son apparition à
la fin de l'Ancien Régime. Elle est devenue d'une part une notion
juridique, d'experts, qui relève elle aussi de l'idéologie
par laquelle les détenteurs du pouvoir s'auto-justifient. À
partir des sommets de l'État, ce discours a gagné les différents
corps d'agents publics et leurs syndicats, identifiant (bien qu’ils s’en
défendent) le «service public» à la défense
de leurs statuts.
6. Cette distinction «intérêt général» - «service public» étant spécifique à la culture étatiste et jacobine française, la notion de «service d'intérêt général» est sans doute la seule à promouvoir au niveau européen. Toutefois, depuis le Traité d'Amsterdam, l'Acte final contient le § suivant (conforme à la distinction proposée au 3. de cette synthèse): «Les dispositions de l’article 7 D relatives aux services publics sont mises en œuvre dans le plein respect de la jurisprudence de la Cour de justice en ce qui concerne, entre autres, les principes d’égalité de traitement, ainsi que de qualité et de continuité de ces services». Elle suggère implicitement que les «services publics», ce sont les «services d'intérêt économique général». 7. La notion de souveraineté
s'analyse elle aussi au niveau des idées politiques, et à
celui des faits - c'est-à-dire en l'occurrence des comportements
de (et à l'égard de la) souveraineté et des croyances
correspondantes. C'est une notion à la fois essentielle et ambiguë,
comme celle de pouvoir à laquelle elle s'apparente. Elle a évolué
au cours de l'histoire à partir d'une origine métaphysique
pour laquelle tout pouvoir sur terre tire sa légitimité de
Dieu.
La «souveraineté
en pratique» connaît des décalages, des contradictions
qui sont le propre du pouvoir. Ainsi, à la fin de l'Ancien Régime,
l'expression «car tel est notre bon plaisir» était-elle
devenue dans le langage courant synonyme des caprices du roi, d'arbitraire
du souverain. Alors qu'originellement, elle signifiait la volonté
de se conformer au bien commun. Un tel contresens illustre les «malentendus»
existant entre le détenteur de la souveraineté et ceux sur
lesquels elle s'exerce.
La laïcisation de la
souveraineté en république n'a nullement supprimé
ce caractère discrétionnaire, qui engendre la possibilité
permanente de la part du souverain d'agir arbitrairement. Et cette caractéristique
de la souveraineté telle que sa pratique est perçue par le
peuple s'est étendue à la notion qu'elle invoque pour se
légitimer: l'«intérêt général».
C'est l'argument permanent du souverain pour justifier ses décisions
(«J'agis au nom de l'«intérêt général»»);
mais comme les conditions ne sont qu'exceptionnellement réunies
pour un contrôle d'en bas effectif, c'est devenu une question de
conviction: seuls les partisans du souverain croient en la conformité
de ses décisions en l'«intérêt général».
Les autres sont au moins sceptiques.
8. Cette méfiance largement répandue aujourd'hui à l'égard de la souveraineté des «monarques républicains», caractéristique de la crise politique du tournant du troisième millénaire, est à rapprocher de l'hypothèse qu'avance Gérard Mairet à la fin de son livre : «l'ère de la souveraineté touche à son terme» parce que le XX e siècle «plus violent à lui seul que la totalité de l'histoire humaine connue, en s'achevant, met fin à la souveraineté», car l'histoire qu'il a suscité jusqu'à lui «semble bien avoir épuisé ses possibles». [p.13] Il nous incombe donc désormais de «penser à nouveau la res publica» [p. 14] en dépassant le principe de souveraineté, qui «cesse d'être constitutif d'un avenir» [p. 162]. Car la souveraineté «est pensée en référence au peuple (ou à la nation) fut-ce pour l'en priver» «sous la forme de l'absolutisme des rois». Or le sujet de la souveraineté a successivement été un seul «(roi des monarchies)», tous «(peuple des démocraties)», quelques uns «(parti d'une authentique aristocratie)». Désormais «le cycle de la souveraineté est bien achevé» car quoi inventer désormais pour donner un contenu crédible à la souveraineté? «L'achèvement de la souveraineté [consiste]…en la fin de sa capacité à produire de l'historique. À proprement parler, le principe de souveraineté n'existe plus dans le monde car, précisément, il n'est plus le principe qui ordonne un monde et le crée, il ne fait donc que subsister au monde». [p. 165] -=-=-=-=-=-=-
Philippe Brachet |
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