En France, cette notion
fonde la légitimité de lÉtat républicain :
ses valeurs se concrétisent en corps de principes que les institutions
ont pour mission de faire respecter. Or le dispositif actuel de service
public (administratif et marchand) mis en place à la Libération,
dans le consensus de lépoque, est en crise profonde. Car nous sommes
depuis les années soixante-dix dans une période de mutations
qui se produisent à la fois dans les domaines scientifique, technique
et social. Le centre névralgique en est constitué par le
système politique en crise. Et les activités de service public
sont au cur de cette mutation. Face à ces mutations des demandes,
des attentes et des besoins., loffre de service public sest figée
du fait de létatisme.
Lenjeu central est donc
ladaptation des institutions aux demandes sociales et citoyennes: la relégitimation
des «services publics» est partie intégrante de la sortie
de la crise politique et institutionnelle.
1. la crise politique
actuelle est dabord celle du modèle jacobin dÉtat républicain.
La démocratie se vit
dans la façon dont sont articulées ses deux dimensions -
la représentation et la participation. Or dans le modèle
jacobin :
- la participation
du citoyen à la république se limite à lélection,
moment-symbole sans lendemains pour lui,
- pour lexécution
de son mandat, lélu-décideur se comporte en souverain absolu:
la séparation des pouvoirs commence au-dessous de lui, mais lui
participe de tous,
- toutes les décisions
étant centralisées, le niveau local se réduit à
lapplication de décisions prises au centre,
- émanant du centre,
la monarchie républicaine se reproduit à la périphérie
du système (maire).
- c'est un système
machiste : l'exclusion des femmes des responsabilités le prive d'une
vision concrète des problèmes, du point de vue pratique de
l'usager. Les femmes se désintéressent donc du «service
public» qu'elles identifient avec le pouvoir jacobin.
Le modèle jacobin a désormais
épuisé ses vertus démocratiques. La profondeur de
la crise vient de ce quaucune alternative napparaît puisque les
partis de gouvernement restent dans sa logique et que la majorité
des élus réagissent à la crise politique par des comportements
qui laggravent.
2. Les «services
publics» sont au cur de la crise sociale.
Alors quà
lorigine, ils sopposaient comme aspiration populaire à larbitraire
de la souveraineté du monarque, ils ont été depuis
récupérés par la logique jacobine. Ceci par la conjugaison
de la croissance des effectifs des agents publics et du maintien (pour
lessentiel) des modes dintervention de lÉtat-gendarme sous lÉtat-providence.
Conséquences:
- les corporatismes
au nom du «service public» (le «service des «services»»).
Le corporatisme diffuse à partir des grands corps de lÉtat,
y compris aux appareils syndicaux;
- le droit public définit
en général le «service public» en termes de techniques
juridiques qui organisent lexceptionnalité du statut juridique
public par rapport à celui du privé, sous lautorité
du Conseil dÉtat ;
La crise actuelle des
«services public» vient à la fois des mutations techniques
qui créent de nouvelles attentes de services, de la crise de lÉtat-providence
et de la construction européenne. Cette dernière conteste
en fait non pas le «service public» dans son principe mais
létatisme au nom du «service public» (ex. des subventions
qui ne sont pas justifiées par leur utilité à réaliser
une mission de service public précise). Mais contrairement à
ses proclamations à usage interne, lÉtat français
ne sait pas se comporter autrement.
3. Lalternative actuelle
est entre :
- une poursuite
de la dérive ultra-libérale quun État à la
fois volontariste et impuissant cherchera en vain à masquer
- et des expérimentations
participatives, de citoyenneté active qui refondent la légitimité
des activités de service public et les articulent avec la construction
européene.
Ce qui suppose :
- de partir du terrain,
de valoriser le niveau local selon le principe de subsidiarité et
dy expérimenter des partenariats de service public utilisant lévaluation
pluraliste comme technique danimation et de médiation - dapprentissage
de la démocratie;
- de reconnaître quaucun
des acteurs partie prenante du service public ne peut légitimement
se lapproprier, en re-vendiquer le monopole. Car les principes du service
public ne peuvent sappliquer quau travers du débat public permanent,
seul capable dapprocher lindispensable transparence;
- de revenir aux principes
du service public pour débattre de leur application à des
activités données en re-définissant les «missions»
des organismes avec la participation de tous les acteurs concernés;
- de tirer toutes les conséquences
de ce que le destinataire du service public, cest lusager-citoyen. Donc
de le reconnaître comme acteur social (au-delà des enquêtes
et sondages qui en donnent une connaissance statique, statistique, sérialisée
et la cantonnent dans un rôle individuel passif) en admettant son
rôle à travers ses associations, à côté
des autres partenaires du service public, dans la définition des
missions et lévaluation des résultats.
4. Même si un
modèle alternatif au jacobinisme nexiste pas aujourdhui de manière
cohérente, ses lignes de force sont perceptibles et sont seules
susceptibles de régénérer la vie politique française
:
- lexpérimentation
locale dinnovations participatives comme les comités (ou conseils)
de quartier, les comités dusagers et différentes formes
dappropriation citoyenne de lévaluation pluraliste;
- la logique de réseau
qui mette ces expériences en synergie, sétende selon le
même mouvement du local au mondial, en passant par le national et
leuropéen. Car le travail en réseau ouvert est un mode alternatif
au centralisme jacobin, pyramidal et fermé dans ses fondements (secret);
- lorganisation dun mouvement
dassociations citoyennes (au sens large), gardant chacune leur objet spécifique
mais dépassant leur appréhension du politique, sans tomber
pour autant dans la politique partisane. Mouvement organisé en réseau
ouvert valorisant les expériences locales.
Car conformément aux
analyses de Tocqueville et comme ce fut déjà le cas dans
les années 60-70, les associations seront à lavenir le principal
moteur du renouveau démocratique. Une des clés de leur influence
sera leur capacité à dépasser leur rivalité
avec les élus-décideurs par des expériences locales
et par le dialogue public contradictoire.
5. Ce renouveau démocratique
sera en même temps celui du service public.
Léon Duguit
le définissait il y a un siècle comme «les activités
qui - à une époque donnée - sont au cur de linterdépendance
sociale et qui, pour cette raison, doivent être organisées
par la force gouvernante». Cest cette définition sociétale
(et non une définition étroitement juridique) qui permettra
de dépasser la crise actuelle, car lexceptionnalité du droit
public est minée par la mondialisation, attaquée par les
instances européennes et pauvre en relations sociales de solidarité.
Dans ce sens large au contraire,
les associations dintérêt général remplissent
une mission de service public qui devrait fonder leur reconnaissance active
par lÉtat.
De même, la crise
des organismes marchands de service public comme EDF ou la SNCF saggravera
tant quils prétendront la résoudre uniquement en interne
ou par des démarches exclusivement commerciales. Car elles constituent
un pseudo-dialogue qui passe à côté des attentes de
leurs clients, qui se veulent en même temps usagers et citoyens.
Et seul un vrai retour dinformation autonome peut fonder la dimension
relationnelle du service public - le «service des publics».
Cest ce qua commencé dexpérimenter EDF au début
des années 90. Mais depuis, la démarche managériale
y est bloquée; la direction en crise de légitimité
et le retour du commandement y passe par celui dune conception exclusivement
interne de la productivité (avec traduction dans les indicateurs
qui sont privilégiés).
On pourrait faire le même
type danalyse pour la SNCF ou La Poste. Quant à France Télécoms,
elle semble désormais exclusivement préoccupée par
limpératif commercial. Cette re-glaciation actuelle seffectue
sur fond de profonde division des personnels et conduirait (si elle se
prolongeait) aux pires conditions dapplication des directives européennes.
Il est donc grand temps dexpérimenter
des partenariats locaux (comme entre Agences dEDF et maires pour la réalisation
dune enquête de terrain sur la compréhension et lutilisation
par la population dune commune de La garantie des services). La re-légitimation
que produiraient ces partenariats sétendrait non seulement aux
associations qui y participeraient mais aussi aux organismes de service
public. La réalisation de telles expérimentations citoyennes
est le test que les «services publics» ont enfin la volonté
de dépasser leur crise de légitimité en redevenant
exemplaires comme acteurs du renouveau démocratique.
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MOTS-CLÉS DPH
: ASSOCIATION, CITOYENNETÉ, JACOBINISME, SERVICE PUBLIC, USAGER,
GÉO: FRANCE LANGUE ÉDITION: FRE TYPE DE SOURCE: RAPPORT NOM
DU PÉRIODIQUE: LES CAHIERS DE LA RUE VOLTAIRE CONSULTABLE À:
CEDIDELP, 21 TER RUE VOLTAIRE 75011-PARIS, FRANCE
Philippe Brachet, 1997
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