| Dix entretiens ont été
réalisés sur ce thème en 1994 par Jean-Claude Boual,
Philippe Brachet et Alain Nicquet auprès d’élus, responsables
d'organismes publics, syndicalistes, responsables associatifs des secteurs
de l’énergie, transports et équipement, santé.
Les cinq questions posées
étaient :
-
Qu'est-ce - selon vous - que
la continuité du service public?
-
Comment appréciez-vous
la situation actuelle: inévitable? un moindre mal? grave et inadmissible?
-
À qui et à quoi
en imputez-vous la responsabilité?
-
La concertation (le dialogue)
entre pouvoirs publics et syndicats peut-elle renforcer (ou rétablir)
la continuité? À quelles conditions? Doit-elle s'élargir
aux associations d'usagers?
-
L'intégration européenne
va-t-elle changer la situation?
Il ressort des entretiens la
double complexité du respect du principe de continuité :
complexité technique et complexité sociale. Les différentes
dimensions de la continuité sont autant de causes de sa rupture.
I - LES DIFFERENTES CAUSES
DE RUPTURE DE LA CONTINUITE
A/ Causes naturelles et
technico-économiques
1. Les catastrophes
naturelles appellent de la part du service public des formes d'intervention
spécifiques pour rétablir la continuité dès
que possible. Et ces formes impliquent souvent leur coopération.
Ainsi, quand les lignes électriques et téléphoniques
sont coupées par des chutes de neige, EDF et France Télécom
ne rétablissent la ligne que si les agents de l'Équipement
rouvrent la route.
2. Le temps et l'espace :
a) Dans le temps
- À court terme, chaque utilisateur du service public peut souhaiter
que celui-ci fonctionne en permanence : qu'il jouisse d'un accès
immédiat, qu'il n'y ait pas de panne.
À long terme, qu'il
n'y ait pas dégradation ou altération du service public sur
des longues périodes. Ainsi, si une desserte est garantie, on souhaite
qu'elle le soit sur très longue durée et qu'elle ne soit
pas interrompue au bout de quelques années, par un évènement
indépendant du client. Quant aux transports, la continuité
pose des problèmes d'horaires (pour les correspondances).
b) Dans l'espace : respecter
la continuité implique d'être sûr que toutes les parties
du territoire bénéficient également de l'accès
au service. Qu'il n'y ait pas (par exemple) des banlieues dans lesquelles,
pour des questions de sécurité, le dépannage ne serait
plus assuré. Ou parce que ce n'est pas rentable, que le client ne
représente pas un lobby suffisant.
Ce peut être aussi
que les petites communes aient accès dans des conditions normales
au x services publics.
3. L'intermodalité :
avec la suppression des lignes secondaires, l'usager est obligé
de prendre sa voiture pour aller prendre le train : d'où rupture.
B/ Déchirure
du tissu social républicain
Historiquement, le service
public a créé du lien social: il doit maintenant concourir
à son rétablissement.
C/ Les atteintes à
la sécurité sont en même temps des atteintes à
la continuité.
Car l'impératif de
sécurité relève directement des principes du service
public, même s'il s'agit d'activités privées. Ainsi,
la sécurité du Tunnel sous la Manche relève-t-elle
du service public. De même pour le transport aérien. C'est
une des manières par lesquelles le service public se dissocie de
la propriété publique: quel que soit demain le régime
de la propriété, les impératifs de service public
devront être assurés par des moyens spécifiques - et
en particulier la continuité.
D/ La grève
• C'est le symptôme
d'une certaine pratique des relations sociales. Elle est réglementée,
mais l'efficacité de cette réglementation dépend elle-même
du climat des relations de travail.
Un certain dialogue devrait
pouvoir lui être substitué qui évite d'aller à
l'affrontement. Mais dans quelles conditions?
• Selon le domaine d'activité,
la grève n'a pas la même signification: à France Télécom
surtout (et en partie à EDF) elle est techniquement difficile à
faire ressentir à l'usager (sauf grève dite «sauvage»
qui tend à être assimilée par la réglementation
à du sabotage).
C'est une question de degré
d'automatisation du service. À La Poste et dans les transports publics
par contre, la grève des agents a une traduction concrète
sur l'interruption du service rendu.
1. La réglementation
a) EDF - Il existe
une obligation de maintenir le courant aux clients prioritaires: de proche
en proche, 80% des Français sont sur des réseaux prioritaires.
Il existe d'autre part une
loi de 1980 sur la sécurité des établissements nucléaires
qui commence à être appliquée: elle interdit la grève
dans les centrales nucléaires. Or 80% du courant électrique
est d'origine nucléaire.
b) Transports publics. La
grève de la «pince» (validation des billets) est interdite.
D'autre part, il existe une période de cinq jours où normalement,
l'avis de grève étant déposé, la négociation
doit se dérouler. Mais cette période est rarement utilisée
à cet effet. Bien que l'on parle de la nécessité d'un
vaste débat sur la continuité depuis des années, la
réglementation évolue très peu. Certaines mesures
ont toutefois été prises: on ne peut plus déposer
des préavis de grève en série, un jour après
l'autre, pour x motifs.
2. Les attitudes syndicales
- La distance est grande entre la position de la CGT : «Nous
sommes en désaccord total avec toute idée de service minimum
en cas de grève, de limitation: nous revendiquons un exercice du
droit de grève plein et entier»; et celle de la CFDT de l’énergie
qui met comme condition sine qua non de sa participation à une grève
qu’il n’y ait pas de préjudice pour l’usager.
3. Les causes des grèves
- D'abord les traditions
typiquement françaises: la voie majeure d'expression syndicale,
c'est la grève.
- Ensuite, une dérive
médiatique fait que, lorsqu'un syndicat imagine une forme d'expression
originale, les médias s'en désintéressent. Et une
préoccupation sociale qui n'est pas relayée dans les médias
part déjà avec un handicap. Pour attirer l'attention des
médias, il existe peu d'autres moyens qu'une action gênante
pour le public - parfois même répréhensible aux yeux
de la loi.
- Enfin, avec la crise économique
qui dure de manière plus ou moins larvée depuis 1973, les
services publics sont devenus les porte-paroles de revendications que les
entreprises du secteur concurrentiel (leurs personnels) ne peuvent plus
exprimer. C'est ce qu'Henri Vaquin appelle les grèves par procuration.
Il n'y a pas un responsable
unique. Il manque une volonté politique, notamment d'aménagement
du territoire. Mais la loi est vide! Chacun le déplore.
II - COMMENT RENFORCER
LA CONTINUITE PAR UN DIALOGUE SOCIAL PREVENTIF ?
A/ Les responsabilités
de la grève
L'attitude syndicale dogmatique
selon laquelle les syndicats n'ont aucune responsabilité parce que
la grève est uniquement due aux pouvoirs publics qui refusent aux
services publics les moyens nécessaires à leurs missions
et qui n'acceptent pas la concertation existe toujours à la CGT,
à F.O. et à Sud. Mais même à la CGT, on souhaite
un dépassement de la situation actuelle.
B/ Prévenir la
grève par l'organisation d'un partenariat de service public
1. Comment instituer
une réelle obligation de concertation avant la grève?
• L'expérience
du management stratégique intégré (MSI) d'EDF est
une voie possible. Car la qualité de la concertation interne joue
un rôle préventif en responsabilisant les agents. Un commencement
de preuve: la récession de 1993 ne s'est pas traduite à EDF
par une recrudescence de grèves avec coupures.
• Cette démarche contractuelle
a été tentée comme politique gouvernementale par les
gouvernements Chaban-Delmas et Rocard: il existait alors du «grain
à moudre» dans les négociations dans les organismes
de service public. Mais aujourd'hui également, on pourrait remplacer
les évolutions quantitatives par des évolutions qualitatives:
négocier en termes de temps de travail au lieu d'argent. C'est jouable
à condition de ne pas minimiser les difficultés et de procéder
par étapes. Car si l’on prétend imposer dès le départ
des instances de concertation en contrepartie de l'interdiction de la grève,
cela serait perçu comme un marché de dupes par les syndicats.
2. Les associations de
consommateurs et d'usagers doivent-elles être partie prenante?
• Syndicats et associations
semblent converger sur son acceptation. Le point de vue des usagers est
devenu depuis plusieurs années une réelle préoccupation
pour la plupart des syndicats. Désormais, quand une grève
se prépare, dans la très grande majorité des cas (au
moins dans les transports urbains) un dialogue s'instaure avec les usagers.
Un grand débat public
doit être lancé sur ces questions, ouvert à tous les
acteurs. Il y a une condition: que ce soient de vraies associations d'usagers.
Or il n'y a pas de tradition nationale. Mais il est vrai que c'est un cercle
vicieux: il faut donc commencer par un bout.
• D'autre part, l'usager
a un rôle d'évaluation des prestations, qui constitue un outil
permettant au service public de réaliser sa mission. Malheureusement,
sa place n'est pas suffisamment actée dans les faits. C'est fort
dommage car l'usager est celui qui peut aider par sa critique, qui doit
toujours être jugée positivement. Ainsi, les mesures prises
sont mieux ajustées. C'est aussi l'usager qui peut valoriser le
service rendu.
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MOTS-CLÉS DPH
: CONCERTATION, SERVICES PUBLICS, SYNDICATS, USAGERS GÉO: FRANCE
LANGUE ÉDITION: FRE TYPE DE SOURCE: RAPPORT NOM DU PÉRIODIQUE:
LES CAHIERS DE LA RUE VOLTAIRE CONSULTABLE À: CEDIDELP, 21 TER RUE
VOLTAIRE 75011-PARIS, FRANCE RÉSUMÉ: BRACHET P. DATE DU RÉSUMÉ:
98/05.
Confrontations et Réseaux
Services Publics, 1994 |