Association Internationale de Techniciens, Experts et Chercheurs
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Cahiers de la rue Voltaire "Marché et démocratie"


En Afrique, le mythe du marché foncier est d'abord une machine de guerre contre les pratiques foncières actuelles
 

Les experts insistent sur limpérieuse nécessité dinstaurer dans les villes africaines de véritables marchés des terrains à bâtir sur lesquels les constructeurs viendraient sapprovisionner. Si on les suit dans leurs raisonnements, le marché fait apparaître clairement les valeurs et les prix, les qualités et les quantités... de telle sorte que nimporte quel candidat-constructeur puisse en payant le prix annoncé acquérir le terrain qui corresponde à son pouvoir dachat.

Lidée dun tel marché est alléchante. Elle semble logique et pertinente : le marché est lorganisation toute trouvée de confrontation des offres de biens et des demandes des mêmes biens, et le terrain à bâtir est un bien urbain essentiel.

Cette organisation dun marché ne peut fonctionner, nest bénéfique quà certaines conditions :
- les biens doivent être conformes aux normes dhabitat et durbanisme (dimensionnement des parcelles; équipement et desserte; constructibilité);
- les biens doivent être des biens cest à dire des objets juridiquement appropriables en conformité avec le droit en particulier immobilier;
- les prix doivent être connus de tous et les biens expertisables de telle sorte que lon puisse asseoir des choix sur des prix et des caractéristiques (surface, localisation, desserte...) dits - les premiers comme les deuxièmes de «référence»;
- des mécanismes de régulation empêchant des à coups spéculatifs trop violents;
- des dispositifs dincitation à la mise sur le marché de terrains répondant aux objectifs de la politique urbaine.

Même si le projet dinstauration dun marché foncier particulier est révisable à la baisse (moins de conditions ou des conditions plus souples), il nest pas besoin dêtre grand clerc pour se rendre à lévidence : cest un projet infaisable en Afrique.

Alors la question est : pourquoi le marché foncier est-il si souvent présenté comme  la solution ?  Les experts qui font ces propositions sont-ils spécialement stupides ? Non bien sûr. La principale vertu du projet de développement dun marché foncier est dabord de servir dinstrument idéologique de lutte contre les pratiques actuelles, contre les désordres fonciers dont elles sont la manifestation.

Actuellement les villes de lAfrique subsaharienne francophones sont organisées autour de trois (pour faire simple) filières foncières principales :
- la filière marchande,
- la filière administrative,
- la filière populaire.

La première quantitativement marginale (quelques pour-cent de lensemble des transactions) est effectivement lembryon dun marché digne de ce nom.
Les terrains vendus sont pourvus de titres de propriété, manipulés par des professionnels. Mais ils ne servent quà la construction de bureaux et de résidences, généralement aux abords des centres-villes anciens, dans des quartiers dont le sol a été juridiquement stabilisé.

La deuxième filière, plus importante (dix à quarante pour-cent) est actionnée par la puissance publique. Elle continue la tradition de lEtat colonial (la colonisation fonde sa puissance sur les villes quelle fonde, si je puis dire) et de lEtat grand architecte du développement national. LEtat distribue là du sol équipé à des prix damis à ses amis, aux groupes sociaux qui forment sa base socio-politique ou qui lappuie. Les classes moyennes que jappellerais traditionnelles, de la vieille techno-bureaucratie ou de larmée, y trouvent leur bonheur. Elles peuvent soit sy approvisionner pour elles-mêmes soit y acheter pour revendre en encaissant la diférence entre le prix dami et le prix marchand.

La troisième filière dite populaire est dominante. Cest une ruche. Tout sy achète et tout sy vend, sans aucune certitude : les terrains ne sont dotés daucun statut  légal, les prix flambent facilement, les contenances sont indéterminées... Cest pourtant là que les gens ordinaires viennent sapprovisionner en diminuant les risques. Et une bonne manière de les diminuer est de faire jouer les liens familiaux et culturels, ethniques comme on dit. Cet art du jeu social est la grande ressource des plus démunis.

On comprend que la création dun marché foncier cest dabord lanéantissement de la filière techno-bureaucratique puis la normalisation-moralisation de la filière populaire cest à dire sa probable destruction. Sur ces ruines, à proximité de la première filière, on veut reconstruire un marché digne de ce nom, loin de lEtat, indifférent aux liens sociaux, unitaire, moral, avec, à la veille des grandes fêtes, de grandes ventes promotionnelles à destination des pauvres. Et même si la création dun tel marché nest pas faisable, son annonce a pour effet certain de déstabiliser et de culpabiliser.
 

Jean-François Tribillon
(Septembre 1993)


 

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