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Cahiers de la rue Voltaire "Marché et démocratie"


La logique de guerre est-elle compatible avec la démocratie ?
 

Si on veut bien faire abstraction des grandes phases de lhistoire récente pour résumer largument, le marché, tel quil sest imposé et développé depuis deux siècles, se présente comme un lieu daffrontements.

Même en période dexpansion, la concurrence entre les firmes est patente et suppose, pour le moins, le secret (des affaires, de fabrication) (1), et la recherche du moindre coût et du profit maximum. Cette concurrence saccommode de logistiques étatiques, supra-étatiques (militaires ou civiles), mafieuses,  dententes en tous genres, ou même, et plus souvent encore, les exige.

Les cadres juridiques nationaux ou internationaux, jouent en fait tout à la fois ou successivement le rôle de régulateur, dincitateur, de protecteur, de vecteur du capital.

En conséquence, le théâtre des opérations a toujours été complexe, fait dalliances conflictuelles et changeantes à tous les échelons géopolitiques. Il na pas été, ne pouvait pas être, ne peut pas être la rencontre dune multitude déchangistes, obéissant chacun à des règles communes, empreintes dune déontologie respectueuse et sans faille majeure.

Fondamentalement, léchange ne concerne pas des équivalents : dun côté la force de travail, cest-à-dire une valeur dusage contre, dun autre côté, une valeur déchange résultant du procès de production capitaliste qui met en oeuvre la force de travail. Lillusion vient du fait que la force de travail na pas de valeur (elle la produit), mais un prix (comme le sol, le sous-sol, loeuvre dart...). Ce prix, variable selon les rapports de force, sexprime dans le salaire qui, sous la forme argent équivalent général, peut séchanger contre des marchandises qui sont des valeurs déchange. La force de travail, valeur dusage, produit plus de valeur quil ne lui en est restitué. Cest sur le marché capitaliste généralisé que sopère cet échange dinéquivalents. Ce marché suppose que la force de travail est, non pas libre,  mais libérée de ses attaches historiques (maître, tribu, terre et autres moyens de production...). 

En termes plus triviaux, quelle est larme principale de cette guerre permanente? la force de travail. Le marché du travail est dès lors au centre du dispositif. Quel est lobjectif de chaque protagoniste (bien quici il faudrait préciser les différences de temporalité, distinguer entre chaque type de protagoniste et montrer les enchevêtrements et les contradictions)? la richesse et la puissance. Quel est le truchement par lequel léchange se tranforme en affrontement (outre les truchements institutionnels, militaires ou mafieux) ?
Tout cela est à la fois évident et,  paradoxalement, sujet à controverses.

Rappelons-nous, après les débuts du capitalisme, la situation qui prévalait au premier tiers du 19e siècle et les débats, en France, autour du travail des enfants, qui visaient notamment lindustrie textile. Lindustrie textile connaît alors une période de surproduction (au sens capitaliste). Les révoltes ouvrières gagnent en puissance (let es canuts lyonnais et bien dautres ouvriers du textile dans nombre de régions). Linitiative dune limitation du travail des enfants vient dAlsace où, sur 61.000 salariés en 1840, dans le Haut Rhin, on compte quelque 13.000 enfants., relativement beaucoup plus quailleurs. Une telle proportion était particulièrement inquiétante du point de vue du patronat alsacien qui craignait pour la reproduction (mortalité élevée) et la discipline (éducation non contrôlée) de la classe ouvrière.
 La loi de 1841 sur la limitation du travail des enfants (interdiction aux moins de 8 ans, limitation pour les 8/12 et 12/16 ans, délivrance dun livret comme pour les adultes) visait ainsi plusieurs objectifs :

limiter la production
réaliser des gains de productivité (qui recouvraient aussi un accroissement de lintensité du travail)
ne pas créer de déséquilibres (sur ce point) dans le jeu de la concurrence grâce à la généralisation de la mesure
éviter un dépérissement trop accentué de la classe ouvrière, sans laquelle il ny avait ni production, ni plus-value, ni -par ailleurs- de forces armées suffisantes
 

Aujourdhui les débats portent aussi sur la réduction de la durée du travail mais encore sur le travail des enfants.

Nombre dentreprises (cette fois, ce nest pas réservé aux mines, au textile ou à la métallurgie) ajustent les effectifs (souvent en anticipant lourdement, au risque daccroître la difficulté en croyant prendre de lavance sur les autres) à la production jugée optimum, chacune pour elle-même. Ces décisions, de plus en plus nombreuses, répétées et accélérées, ont pour effet daccentuer encore la rupture du lien qui a prévalu durant lépoque qualifiée de fordiste (restriction des pouvoirs dachats, par conséquent de la demande...). 

La réduction de la durée du travail pourrait compenser des pertes demploi, très partiellement toutefois, même avec un passage rapide aux 35 heures, ce qui pose un immense problème social que le marché ne saurait aider à résoudre.

Quon ne sy trompe pas, cependant. La croissance colossale de linoccupation, et du chômage, sur lensemble de la planète, na pas pour origine directe lintroduction de nouvelles techniques ou de nouveaux matériaux. Mais, ce quon appelle le «progrès technique» contribue (avec la croissance démographique) au développement dune forte surpopulation inoccupée, parce quil est dabord recherché et mis en oeuvre pour des gains de productivité générateurs de profit dans lentreprise, et non pour réduire les nécessités, et ouvrir de nouveaux horizons.

Cette course à la productivité (comme on a parlé de la course aux armements) est même devenue insuffisante dans les pays industrialisés du Nord capitaliste. Il a fallu revenir aussi (ce nest jamais tout à fait abandonné, simplement mis au second ou au troisième rang, selon les périodes ou les régions) sur le terrain privilégié de la recherche du moindre coût, en augmentant les rythmes de travail, en réduisant au maximum les salaires, en se déployant là (2) où la main doeuvre est surabondante, soumise à des régimes autoritaires ou de franche dictature, contrainte à subir des conditions de travail très dures, y compris le travail des enfants.

Le résultat est la mondialisation du marché du travail (avec des strates, des particularités ...), et la concurrence exacerbée entre populations, éloignées ou non géographiquement, et luttant chacune, croit-elle, pour sa survie.

Cette mondialisation du marché du travail est concomitante à celle du marché des capitaux et des marchandises, elle lui est nécessaire, elle en est la condition (quel que soit le statut formel : salariat, quasi salariat...). Elle na rien daccidentel, ni dans son extension, ni dans ses conséquences.

Lhistoire alors bégaierait-elle ou bien montrerait-elle une certaine continuité? Toujours est-il quen juin 1993 les grands patrons du textile européen (encore eux) ont proposé lintroduction dune clause sociale dans les accords relatifs aux échanges internationaux. Ce manifeste a également été cosigné par des confédérations patronales nord américaines et japonaises et par la CSE (Confédération syndicale européenne).

Toujours en juin 1993, les fédérations patronales du textile européen (CEE) font publier dans la presse un texte dans lequel elles demandent les mêmes droits de douane partout, «la répression contre les atteintes à lenvironnement» et «labolition des conditions de travail inhumaines et dabord lesclavage des enfants». Elles ne prônent pas la réduction de la durée du travail dans les entreprises européennes, mais sinsurgent contre les conditions de travail inacceptables des ouvriers (et notamment de lexploitation des enfants), et du non respect des droits de lhomme dans les pays dits à bas salaires, après avoir largement contribué au développement de lindustrie textile/habillement afin de tirer profit des basses rémunérations et des mauvaises conditions de travail (durant cette période des 20/30 dernières années, ni la démocratie, ni les droits de lhomme ne préoccupaient particulièrement le patronat européen du textile/habillement). 
 

Ce bref propos sinsère dans le débat sur «marché et démocratie», où lon saperçoit que la logique de guerre, celle du marché capitaliste généralisé, est incompatible avec la démocratie. Ou alors, dans le meilleurs des cas, ce qui nest pas avéré, on aurait une démocratie à lathénienne, dont se satisferaient ceux-là qui en jouissent, les autres étant voués au travail «productif» dans des conditions auxquelles ils devraient bon gré mal gré se soumettre, et confinés dans des jeux démocratiques, sujets à variation et restiction selon les contextes.

Par ailleurs, on a vu aussi les résultats du mimétisme industriel dans le tiers monde, et les effets dune économie confisquée et administrée dans les pays qui se prétendaient socialistes. Cependant, on peut (peut-être) saccorder sur lidée (trop générale) quune société sans échanges est vouée à la disparition rapide et ne peut, en toute hypothèse, créer despaces de liberté. Or, nombre déchanges ne peuvent se développer, dans notre période et probablement pour longtemps, hors du marché monétarisé.
 

 En résumé, puisque dune part, léchange par le marché est une possibilité de créer des espaces de liberté et de diffusion de la connaissance, puisque dautre part, le marché généralisé est fondé sur une logique de guerre incompatible avec la démocratie à quelque niveau que ce soit (sauf en quelques lieux et moments privilégiés?), il convient :

de desserer létreinte du marché, en libérant au maximum la force de travail, du marché, en donnant plus de temps à lindividu, en ouvrant des espaces-temps pour la connaissance, pour la rencontre, pour les citoyens,
conséquemment, de réduire la sphère de la production marchande, et de favoriser les activités et les échanges non marchands,
de réguler le marché (ainsi limité), de le doter de règles et de moyens (adaptatés à chaque époque et à chaque région), tels quil soit efficient et régulateur, et non pas un système omniprésent et contraignant.
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1- En période dexpansion, dans les régions du Nord industriel et capitaliste, la violence de la concurrence pouvait être plus ou moins masquée par léquilibre dynamique productivité/production/consommation, tout une partie de la planète étant abandonnée au mimétisme développementiste dont on voit plus clairement, depuis une quinzaine dannées, les effets délétères, en Afrique plus quailleurs. En période de crise, la compétitivité se joue aussi entre nations (ou groupes de nations) : cest la recherche de la flexibilité et des bas salaires, en même temps que la tentative féroce duser plus systématiquement des vecteurs étatiques ou supranationaux, les discours ultralibéraux se faisant plus discrets ou entrant en contradiction forte entre eux, et entre eux et la réalité.

2- Là, cest-à-dire dans les pays de «délocalisation» ou dans dans les zones dimmigration.
 

Marc Mangenot 
(26 septembre 1993)


 

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