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| Leffondrement
des appareils détat de lEst européen, associant planification
centralisée de léconomie et autoritarisme politique, a relancé
la réflexion sur lexistence de liens entre économie de marché
et démocratie. Ainsi, un intéressant numéro spécial
de la revue «World development», daté daoût 1993,
sintitulait «Economic liberalization and democratization : exploration
of the linkages».
De
limpossibité constatée de la survie de la démocratie,
fut-elle proclamée ouvrière ou populaire, dans une économie
planifiée, on a parfois conclu hâtivement à une relation
nécessaire entre marché et démocratie. De plus,
la coexistence entre marché et démocratie constitue une référence
pour la plupart des dirigeants du tiers monde et de lEst européen,
car elle caractérise les pays aujourdhui considérés
comme modèles de développement.
Le marché na pas besoin de la démocratie Le marché na pourtant pas besoin de démocratie pour fonctionner, mais seulement dun certain degré dautonomie des agents économiques, dans un contexte doté de règles du jeu suffisamment stables et connues, ce qui nimplique nullement le respect des droits de lhomme, ni aucune forme de citoyenneté. Quelques théoriciens ont soutenu que la démocratie était nuisible au bon fonctionnement du marché, en créant de multiples occasions de distorsions, par lintermédiaires dimpôts ou de transferts, ou de réglementations diverses. Les possibilités dorganisation des salariés, de mise en place de législations du travail et de systèmes de garantie sociaux sont évidemment identifiées comme quelques-uns des principaux effets négatifs de la démocratie sur le marché. Les coûts salariaux nuisent à laccumulation du capital (à la capacité dinvestir), disait-on autrefois; ils nuisent à la compétitivité, dit-on plus volontiers aujourdhui, dans un marché ouvert. Les salariés, généralement considérés comme des agents économiques peu dignes des faveurs du libéralisme, sont cependant des électeurs nombreux, ce qui rend la démocratie dangereuse. Les illustrations de contradictions entre économie de marché et démocratie abondent dans lhistoire comme dans lexpérience contemporaine : lAllemagne nazie et le Japon impérial, quelques «dragons asiatiques» et diverses dictatures sud-américaines. Lillustration présente la plus frappante étant sans doute aujourdhui la Chine de Deng Xiao Ping, qui connaît un développement impétueux de léconomie de marché, après Tien An Men. Les experts du libéralisme mettent aujourdhui ses dirigeants en garde contre la «surchauffe de léconomie», et le risque dune inflation excessive, mais de démocratie nul souci ! Sans doute faut-il des lois, un Etat garant de leur application, protecteur contre les dangers extérieurs et réalisateur dinfrastructures publiques (luttant contre les monopoles, aurait ajouté Adam Smith). Un despotisme éclairé suffira à garantir lordre nécessaire à la bonne marche des affaires. Les règles du jeu, le cadre des échanges ne sauraient être définis par le marché lui-même et donnent dailleurs lieu à des débats politiques entre les libéraux eux-mêmes : libre-échange ou protectionnisme, stabilité des changes ou détermination des taux par le marché ? Ces règles sont édictées par lEtat, mais nulle nécessité que cet Etat soit démocratique. Les physiocrates, créateurs de la fameuse formule «laissez-faire, laissez-passer !», ne professaient-ils pas le plus profond respect pour «le despotisme de la Chine», cependant que labbé Baudeau décernait à Quesnay le titre de «Confucius de lEurope». Lassimilation du marché et de la démocratie, la revendication simultanée de la liberté dentreprendre et des libertés politiques, ont certes joué un rôle important pour la remise en cause, par des bourgeoisies montantes, de certaines entraves de lordre ancien à linvestissement et à la circulation des marchandises, dans lAngleterre ou la France du dix-huitième siècle. Un peu plus tard, le grand capitalisme industriel sétant formé, le libéralisme se dégradera, admettant volontiers protectionnisme et monopole, que rejetaient les pères fondateurs et deviendra une idéologie économique de défense de la propriété et une idéologie politique de domination dune classe restreinte, sous couvert de démocratie. Le lien entre marché et démocratie, entre libéralisme économique et libéralisme politique, perdra lévidence que lui avait donné, un court instant, la Révolution française. La liaison stable entre marché et démocratie na été constatée sur une longue période quen quelques pays occidentaux, typiquement les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, mais dont il convient manifestement dexclure le Japon et lAllemagne, pays notoirement affligés dun passé politique autoritaire, voire totalitaire. Si
le nombre des démocraties parlementaires sest sensiblement accru
durant ces dernières années, parallèlement au passage
de lEst européen à léconomie de marché et
à la libéralisation accrue de diverses économies du
tiers monde, la démocratisation de lAmérique latine comme
celle de lEst européen est récente et incomplète.
Celle de nombreux pays dAfrique et dAsie reste à effectuer. Dans
nombre dEtats du Tiers-Monde où les formes extérieures de
la démocratie sont respectées, les droits civiques de larges
catégories de la population sont ignorés, et de vastes zones
de clientélisme quasi-féodal subsistent. Alors que lexistence
même de certains Etats, en Afrique, en Asie centrale et en
Europe de lEst, reste instable, que dire de leur régime politique
? Le triomphe actuel du marché est loin de sêtre accompagné
de létablissement universel de la démocratie.
Lextension du marché et le dépérissement de la démocratie Selon
la thèse développée par Rosanvallon dans son ouvrage
sur «le libéralisme économique», Adam Smith,
père fondateur de léconomie politique classique, a dabord
été un philosophe politique, voyant dans le marché
la possibilité utopique dune société où le
bien commun résulterait de la confrontation spontanément
harmonieuse des intérêts particuliers sur le marché,
réalisant ainsi lextinction du politique. La thèse selon
laquelle le marché, régulateur de lordre social, rendrait
à terme la démocratie inutile, a été reprise
par dautres penseurs libéraux.
Lon
a rarement pris garde dans les débats sur la liaison entre marché
et démocratie au fait que le marché dont lon parle aujourdhui,
sous linfluence de lidéologie anglo-saxonne dominante, véhiculée
par les travaux du GATT et par les orientations du FMI et de la Banque
mondiale, est le marché international, totalement ouvert pour lensemble
des biens et services, alors que la démocratie ne se réfère
évidemment pas au fonctionnement dinstitutions internationales,
mais au fonctionnement dinstitutions démocratiques dans le cadre
dEtats nationaux.
Plus près de nous, lActe unique européen a créé le «grand marché» englobant les divers marchés nationaux dans les secteurs les plus divers. Le traité de Maastricht, dinspiration ultra-libérale, a confirmé louverture totale de ce «grand marché» sur lextérieur. Le débat sur lEurope, ravivé en France par la campagne du référendum sur le Traité de Maastricht, a mis en évidence aux yeux du grand public lextension géographique et sectorielle du marché européen et de ses règles de fonctionnement, hors de tout contrôle national et sans le contrepoids dune extension de la démocratie à léchelle européenne. On a déploré le discrédit jeté sur le système de représentation parlementaire, la croissance de labstention ou la signification purement négative des choix électoraux, comme sanction, expression de mécontentement ou de malaise, et non expression dorientations souhaitables. Les
citoyens ne font cependant peut-être que constater que la plupart
des questions essentielles de leur existence, les questions économiques,
échappent au débat politique national.
Limpossibilité dun réel dialogue des citoyens avec lEtat ou les représentations parlementaires en matière économique, limpossibilité dune évaluation et dun contrôle des politiques économiques, ne naissent pas principalement aujourdhui des difficultés pratiques dun fonctionnement démocratique des institutions, ni même de la technicité supposée des questions abordées, apanage de quelques technocrates, mais probablement de limposition des contraintes du marché international ouvert, portant éventuellement le masque de lEurope, comme vérité ultime. Ainsi
donc, il ny aurait «pas dautre politique», et les citoyens,
tenus en laisse par «la main invisible», ne pourraient quassister
impuissants à la montée du chômage, cheminement nécessaire
vers un optimum inconnu et qui nest peut-être pas pour eux.
Lurgence dune reconquête Il existe aujourdhui dimportants risques de réactions nationalistes et protectionnistes, qui peuvent conduire à la restauration de lautoritarisme et à des conflits internationaux. Ces réactions ne peuvent cependant être simplement diabolisées, sur le ton des invectives qui accablèrent les opposants à Maastricht. Elles expriment en effet langoisse des citoyens face aux forces brutales et anonymes du marché international, présentées par les libéraux comme vecteurs du progrès, mais dont lapport immédiat semble être la croissance du chômage et le démantélement des protections sociales. Elles expriment de manière plus positive une volonté de reconquête de la souveraineté nationale, et de lexercice de la démocratie sur léconomie. Ne pas en tenir compte en rétablissant un minimum de régulation démocratique de léconomie dans un cadre national, pourrait ouvrir la voie à des dérives et à des aventures menaçantes pour la démocratie. Une voie complémentaire, à première vue plus ardue, consisterait à tenter de construire des formes internationales de la démocratie, fondée sur les droits des individus et des peuples, et non plus sur la représentation des exécutifs nationaux, comme à Bruxelles, ou sur des parts du capital, comme à lassemblée générale du FMI. Cette tâche apparemment impossible, si lon réduit la démocratie à la représentation élective des individus et à la règle majoritaire, devient envisageable comme un processus de définition et de conquête de droits économiques minimaux, de liberté dinformation, de pouvoir de contrôle et dévaluation, de «transparency and accountability» que prêchent les institutions de Bretton Woods aux gouvernements nationaux, mais quil est temps dexiger à leur égard. Et
si les économistes ne savent plus quinvoquer les «forces
du marché», quils laissent la place aux citoyens !
Gérard Larose |
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