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SERVICE PUBLIC |
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Dans
un projet émanant dune instance européenne et destiné
à être soumis au colloque de Copenhague les 4 et 5 Juin, intitulé
: «Pour une déclaration solennelle reformulant les finalités
de lunion européenne», on peut lire les phrases suivantes
:
«Lénoncé solennel des finalités de lEurope ne peut se limiter à lobjectif de cohésion sociale. La crise actuelle est, en effet, globale. Cest une crise des échanges des hommes entre eux et avec leur environnement. Les liens et les échanges sociaux sont maintenant tellement subordonnés, tellement réduits aux échanges économiques que la perte du travail induit souvent la destruction du lien social : la généralisation des échanges monétaires fait disparaître les solidarités informelles et les échanges des biens et services qui assurent les cohésions sociales.»Et plus loin : «la mise en oeuvre de cette déclaration implique de renforcer des échanges non marchands...méconnus, marginalisés, voire contrariés. Les biens gratuits ont progressivement disparu. Les rapports avec la nature eux-mêmes se sont progressivement médiatisés et marchandisés. Lutter contre lappauvrissement des échanges des hommes entre eux et avec leur environnement, éviter que lexclusion du marché du travail dune part importante de la population naboutisse à des explosions sociales, suppose une revalorisation des formes non marchandes de relations pour que léchange social ne se réduise plus à léchange économique.»
Il nest donc pas étonnant quen cette période où nous sommes contraints, malgré nos résistances morales personnelles, dadmettre que la croissance napporte plus demplois mais que, pire, elle en supprime, que lécole et lentreprise sélectionnent à tout va sous prétexte de rentabilité et de compétitivité, et que , la réussite personnelle ne sacquiert que sur la base de «coups médiatiques», les responsables de lélaboration et de la mise en oeuvre des politiques dinsertion aient vu dans les réseaux déchange de savoirs une lueur despoir à lécart des sentiers battus de linsertion économique et sociale. Si les appels à la solidarité et à la citoyenneté se sont faits entendre ces dernières années, non seulement dans les milieux militants, mais tout autant dans les analyses sociales et professionnelles les plus froides, cest que la crainte grandit de voir se développer une société duale de plus en plus basée sur lexclusion et la discrimination avec toutes les conséquences que cela suppose : montée de la violence, du racisme, apparition déconomies de plus en plus souterraines et illégales, basées sur des trafics comme celui de la drogue, plus rénumérateurs aux yeux des enfants des banlieues que tous les diplômes quils sont dailleurs assurés de ne jamais avoir. Lévaluation récente des politiques de la ville ne cache pas son désabusement. Pierre Bourdieu et son équipe parlent de souffrance et de misère en écho aux propos sans illusion des travailleurs sociaux ou des principaux détablissements scolaires interviewés, et le dernier rapport consacré à ces questions en préparation du XIe plan sintitule «Cohésion sociale et prévention de lexclusion». Il commence ainsi : «La cohésion sociale de notre pays est menacée, les points de fracture se multiplient : rien ne permet descompter une amélioration rapide de cette situation. Comment, dans ces conditions prévenir les processus dexclusion? Comment améliorer lefficacité des politiques tant au niveau local que national ?» Lon peut alors légitimement comprendre la demande adressée par les pouvoirs locaux et nationaux aux réseaux de tous acabits pour recréer ce lien social parti en charpie, comme en témoignent lexplosion de systèmes de coordination et darticulation se reférant ces dernières années au concept de réseau. (cf. la revue POUR) Plus
magiques encore, les RERS ne pouvaient échapper à ce mouvement
de fond qui les a portés vers le succès, sans que la demande
qui leur était adressée ne soit véritablement et clairement
élucidée.
LES RESEAUX FACE A LA DEMANDE SOCIALE - La
recherche de valorisation de soi - citoyenneté, réciprocité
et médiation, convivialité et utilité sociale
Les sociétés françaises et européennes sont traversées de tensions multiples dont la complexité accroît encore lintensité. Faute de pouvoir comprendre ce qui leur arrive, les personnes les plus ordinaires, et pas seulement les plus démunies, se laissent entraîner à des comportements de plus en plus irrationnels dans le seul but de faire réagir lopinion sur labsurdité des situations auxquelles elles sont confrontées (cf. le dernier évènement à lécole maternelle de Neuilly que lon ne peut sempêcher de rapprocher de certaines émissions à sensation et à grande écoute telles que «la nuit des héros» ou autre appel à la violence, rocambolesque, certes, mais surtout vécue). La recherche de valorisation de soi - citoyenneté, réciprocité et médiation, convivialité et utilité sociale. Les intentions louables en matière de règlementation de poilitique de communication ont depuis longtemps prouvé leur efficacité et, audimat en tête, on voit fleurir les emissions où les spectateurs sont de plus en plus souvent invités à se donner en spectacle pour eux-mêmes et pour leurs chers concitoyens. Mais
au-delà du caractère tragico-ridicule que recouvrent ces
manifestations, il faut y rechercher une forme de valorisation personnelle
confirmée par le nombre élevé de spectateurs qui ainsi
sentredécouvrent ; haussé au niveau du produit qui fait
la une du 13 heures ou du 20 heures, le spectateur est lui même promu
comme la forme ultime du bien de consommation , cest-à-dire quil
prend de la valeur au sens le plus marchand du terme, aux yeux de tous
et donc dabord à ses propres yeux.
Or, laffirmation première de la charte des RERS selon laquelle «chacun sait quelque chose» et peut apprendre à le transmettre , est porteuse dune dynamisation personnelle en même temps quelle affirme lappartenance entière de lindividu à cette communauté qui vient le solliciter non plus en tant que simple consommateur mais en tant que détenteur et acteur de connaissance : premier renversement de situation, première alternative à notre transformation ultime en pur objet de consommation. Deuxième aspect : la reconstitution du lien social et lappartenance au réseau. Le fait dapprendre, que ce soit en tant quoffreur ou demandeur, lie entre eux les individus du réseau. Institué sur un principe de non-hiérarchisation, le réseau fonctionne comme un système social ouvert, où les individus et les informations circulent librement, dans une ambiance doù sont supposés absents les habituels enjeux de pouvoir qui ont eu raison, en partie, de bien des associations. En outre, il se fonde sur un principe de diversité, cest-à-dire que dentrée, il accepte et valorise les différences. Il joue donc un rôle important dans les processus dintégration culturelle, et daffirmation de la citoyenneté de chacun. Le réseau reconnaît tous les savoirs, échappant par là-même aux tentatives dassimilation au système scolaire, tel quil est souvent encore rejeté par les adultes. Seule la réciprocité conditionne lappartenance au réseau, en tant que principe car lapplication peut en être différée comme nous le verrons plus loin. Le réseau se construit autour du lien social que représente la réciprocité dans la gratuité. Adhérer au réseau ce nest pas payer une cotisation en argent, cest sengager dans une double démarche du don et du contre-don, démarche parfois difficile, mais dont les caps pourront être franchis avec laide dun médiateur ou dune médiatrice qui sera là pour entendre, écouter puis proposer léchange. Enfin,
dans lhistoire actuelle des luttes sociales qui opposent lusager comme
acteur identifié entre le producteur et le consommateur de biens
économiques, les RERS traitent le savoir prioritairement comme une
valeur dusage.
Ainsi remis aux soins de chaque participant, le savoir acquiert un statut différent qui le rend à la fois plus accessible et plus précieux que celui de lécole, sans pour autant en préciser le contenu et les contours exacts. On retrouve là les caractéristiques des mouvements dauto-organisation des années post-68 avec leurs revendications de non-hiérarchisation des tâches et des acquis de connaissances, et laccès libre pour tous à toutes les formes de savoirs disponibles. Cet aspect particulier ne pouvait que séduire les partisans dune école plus ouverte sur la vie et moins discriminante dans son fonctionnement quotidien, ainsi que les tenants dun univers plus équilibré et dune répartition plus juste des richesses du monde. Ainsi, les RERS, par létendue de leurs ambitions et la recherche de nouveaux modes de penser et de faire se trouvent-ils au croisement de multiples désirs, avant même que les cheminements pour les atteindre naient été clairement identifiés. Leurrés
par lapparente simplicité des principes fondateurs, certains participants
butent ensuite sur les difficultés de mise en oeuvre, sans bien
comprendre de quoi il retourne finalement.
Dans
le modèle des réseaux déchange réciproque
de savoirs, on se touve proche du modèle communautaire, chacun étant
à la fois producteur et consommateur.
La nécessité dun référent extérieur apparaît là impérative pour trancher entre les différents coproducteurs -usagers, à la fois responsables, mais aussi dépendants. On touche là à un problème central du fonctionnement de ce type de système où légalité de statut et de droit des acteurs bloque les capacités critiques, et lempêche dévoluer. Or cest une des questions fondamentales de la démocratie que de pouvoir étendre la participation du plus grand nombre, tout en conservant sa dynamique propre. Comment
concilier louverture du réseau et la nécessité dun
cadre démocratique précis, dans lequel les droits et les
devoirs de chacun puissent sexercer dans le respect des principes énoncés
dans la charte ?
Pourquoi
? Sans doute parce que la notion de savoir transcende le simple échange
de connaissances pour recréer une citoyenneté oubliée
à travers la reconnaissance de «lautre» en tant que
personne unique, indivisible et égale en droit à toute autre...
LIMITES ET CONTRADICTIONS Pour répondre aux nécessités institutionnelles, cest la structure associative qui a été adoptée car elle apparaissait comme la moins mauvaise. Mais les règles nen ont pas toujours été respectées parce quelles ne collaient pas au véritable projet, plus communautaire et «basique», les rôles y étant la plupart du temps fictifs, tout le monde devenant responsable de tout si bien quil ny avait plus de référent critique reconnu. Il
sensuit un deuxième problème : quid de la représentativité
extérieure du réseau ? Qui est habilité à représenter
un ensemble dindividus qui refusent daliéner leur autonomie et
revendiquent la spécificité de chacun dentre eux ?
Les propositions de la dernière assemblée générale des réseaux abordent ces questions : représentation tournante de la coordination régionale, lensemble des coordinations régionales formant le mouvement national...Propositions utiles mais dont on peut craindre quelles alourdissent considérablement le système. On
se trouve ici dans le dilemme décrit par Jacques T. Godbout dans
louvrage dont il a dirigé la publication avec Michel Chauvière,
en 1993 et qui sintitule : «Les usagers entre marché et démocratie».
Il écrit :
Ceci dit, les débats contradictoires sur le rôle des parents à lécole, ou ceux qui ont lieu autour de la formation continue dans lentreprise, montrent que le sujet est loin dêtre clos. Leur fascination pour les réseaux déchange réciproque de savoirs témoigne de ce mouvement de repolitisation du social dont Yves Barel annonçait le développement, dès 1982, dans «la société du vide». La
redéfinition du savoir comme bien public accessible à tous
et propriété partagée par chacun, apparaît alors
comme une clef de la régulation sociale. A partir de là,
elle ne peut éviter de devenir un enjeu majeur du débat démocratique,
pour dépasser la simple opposition entre marchés des connaissances
et échanges de savoirs.
Marielle Gros |
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