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Cahiers de la rue Voltaire "Marché et démocratie"


Analyse des économies de marché. Bilan et nouvelles perspectives
 

Nos travaux sur líhistoire des théories du marché (1) nous ont amené jusquíà Walras et son marché généralisé, auquel il faudra plus díun relais pour connaître son point díachèvement, constitué par le modèle Arrow-Debreu du marché. Ce dernier composa la référence initiale à partir de laquelle nos recherches sur líanalyse des économies de marché se sont développées. Dans une première section, nous exposerons nos études qui ont à la fois dressé un bilan et interprété les débats contemporains sur le marché puis, dans une deuxième section, nous présenterons nos recherches qui, avec díautres et le plus souvent à leur suite, poursuivent le but de renouveler líanalyse des économies de marché en développant une micro-économie hétérodoxe des marchés.
 

LES DEBATS CONTEMPORAINS

Notre analyse des débats contemporains sur le marché accepte deux points de départ et, ce faisant, se dédouble selon celui qui est adopté. Elle dresse une typologie des travaux sur le marché lorsquíelle les profile par rapport au modèle Arrow-Debreu du marché (3), (7) et (12). Différemment, elle les interprète comme autant de tentatives visant à reconnaître et reconsidérer un objet exclu du champ díanalyse par le modèle Arrow-Debreu du marché, à savoir le collectif et sa dimension propre de partage, lorsque son point de départ est constitué par les leçons tirées de nos travaux sur líhistoire des théories du marché (2), (11), (13).

Typologie des recherches récentes

Nous avons classé les recherches qui, depuis trente ans, pensent le marché, en trois catégories selon le rapport quíelles nouent avec le modèle de base du marché, celui de Arrow-Debreu. Au dedans de ce modèle, nous avons enfermé les extensions puis, au delà de ce modèle, nous avons regroupé les révisions et, enfin, au dehors de ce dernier, nous avons réuni les contestations (12 : 213). Pour comprendre notre classement, il convient de rappeler en bref les caractéristiques du modèle Arrow-Debreu. Il síagit díun modèle díéquilibre général concurrentiel, (EGC), qui rend compte díune économie de marché composée díun grand nombre de biens auxquels correspondent autant de marchés. Sur ces marchés nous avons également un grand nombre díoffreurs et de demandeurs qui peuvent être soit des entreprises, soit des consommateurs dont les offres ou demandes résultent díun calcul de maximisation, du profit sous contrainte technique pour les premières, díutilité sous contrainte budgétaire pour les seconds. Líéquilibre général correspond à tout ensemble de prix qui annulent, sur chacun des marchés, la demande nette. Il est concurrentiel car les prix sont des données anonymes pour les calculs individuels. Le programme de recherches du modèle Arrow-Debreu tient dans líétude des propriétés de ces états particuliers que sont les équilibres, principalement leur existence, leur stabilité et leur efficacité. Dans sa version la plus sophistiquée, ce modèle contient un ensemble complet de marchés contingents, au comptant et à terme.

Les extensions vont conserver le cadre de líEGC et, dans ce cadre, tenter notamment de lever le coté extrêmement centralisé du marché dans le modèle Arrow-Debreu. Les révisions vont abandonner  líanalyse en termes díéquilibre général et líhypothèse du comportement concurrentiel des agents, et ne conserver que celle de comportement rationnel au sens de la maximisation sous contrainte díune fonction objectif. Enfin, les contestations rejettent aussi líhypothèse de comportement rationnel au sens néoclassique, inadapté, selon elles, à líétude des économies de marché. La présentation plus détaillée de cette typologie sera pour nous líoccasion privilégiée de mentionner les sources qui ont fécondé nos travaux sur les économies de marché.

 Les extensions du modèle Arrow-Debreu

Chacun reconnaît que líexistence díun EGC, tout au moins son interprétation, dans une économie de marché de type Arrow-Debreu est soutenue par un processus extrêmement centralisé, connu sous le nom de tâtonnement walrasien. De plus, à ce cette première limite, la nécessité díadmettre un système complet de marchés en environnement incertain, ajoute au modèle un manque total de réalisme. Il est alors possible de répertorier deux séries díextensions visant à améliorer, sur líun de ces points, le modèle de base (12).
La première série regroupe les travaux qui ont tenté de remédier au caractère centralisé du marché. Nous avons distingué, díun côté, les modèles à prix fixes qui ont montré les conséquences  , au sujet de líéquilibre général, des délais nécessaires à líajustement des prix (Bénassy 1982) et, de líautre côté, les modèles à équilibres conjecturaux pour lesquels le crieur walrasien ne propose plus, à la place des agents, les prix (Hahn, 1978).
La seconde série réunit les travaux qui ont relâché líhypothèse, lorsque le modèle est temporel, díun système complet de marchés à terme. Dans cette ligne de recherches, pour la plupart des biens, à líexception notable de la monnaie, il níexiste plus de marchés à terme. Les marchés au comptant de ces biens devront, dans les périodes futures, être réouverts. Le système de marchés devient incomplet. Les agents , pour arrêter leurs plans à une date donnée, font alors des anticipations sur les prix des marchés qui seront réouverts dans les périodes futures. LíEGC devient un équilibre temporaire dans líhypothèse díun horizon fini (Grandmont, 1982), et par le biais de générations díagents qui se succèdent les unes aux autres sans fin, ces modèles aboutissent aux équilibres à générations imbriquées (Brock, 1990). A la croisée de ces modèles, nous trouvons la notion díéquilibre à anticipations rationnelles (Radner, 1982).

Les révisions

Elles dépassent le modèle Arrow-Debreu par líintroduction díun élément qui lui est étranger, dont il se protège pour sauvegarder son univers concurrentiel, à savoir la dimension stratégique des comportements individuels sur les marchés. En raison de la spécificité des stratégies selon les marchés, líanalyse ici porte sur des marchés particuliers et abandonne la démarche de líéquilibre général. Le dépassement proposé síaccompagne cependant de continuités. Díune part, líintégration des stratégies des acteurs ne modifie pas le type de rationalité individuelle envisagée, au sens où elle demeure un calcul de maximisation sous contraintes. Díautre part, le modèle Arrow-Debreu du marché est conservé comme référence normative. Ainsi, les révisions du modèle Arrow-Debreu du marché se conçoivent comme son dépassement, au sein duquel ce dernier devient un cas très particulier.
Sans développer chacune exagérément, nous avons distingué deux types de révisions : celles apportées par líéconomie des contrats et celles apportées par la nouvelle économie industrielle qui, en dépit de zones communes, se distinguent au niveau des stratégies quíelles considèrent. Líéconomie des contrats intègre les stratégies qui se développent au sujet de líinformation détenue par les agents,  et étudie notamment les phénomènes de hasard moral, de sélection adverse et díincomplétude des contrats (Holmstrom et Hart 1987). La nouvelle économie industrielle renouvelle pour sa part, en utilisant les concepts de la théorie des jeux non coopératifs, líétude de la concurrence imparfaite (Tirole, 1988).
A cheval entre les extensions et les révisions, nous ne devons pas oublier de mentionner un ensemble de travaux sur líéquilibre général en concurrence imparfaite, dont les difficultés analytiques demeurent à ce jour importantes (Gary Bobo, 1988).

 Les contestations

Notre travail jusquíici nía pas consisté à rendre compte de manière exhaustive des approches du marché qui síoffrent comme des alternatives à la démarche néoclassique qui, commune à la fois aux extensions et aux révisions du modèle Arrow-Debreu, prête aux agents une rationalité maximisatrise et approche les marchés dans les termes de líéquilibre. Plus modestement, et suivant un fil analytique, nous avons recensé les travaux qui ont volontairement quitté le paradigme néoclassique sur la question de la rationalité. Deux modalités ont été envisagées pour échapper aux fers de la rationalité néoclassique : celle de la rationalité limitée et celle de la rationalité contextuelle.

En ce qui concerne le vaste terrain de la rationalité limitée, nous avons séparé deux filières díinvestigations aux résultats si différents. La filière ouverte par Hayek (1945) et celle ouverte par Simon (1947). Selon Hayek, la rationalité néoclassique tend à dénaturer le marché en le réduisant au rôle díun mécanisme allocatif de ressources rares, alors quíil constitue plus essentiellement un processus de découverte de líinformation. Líéconomie positive de líagence (Jensen et Smith, 1985), ainsi que la théorie des marchés contestables (Baumol et alii, 1982), síinscrivent aujourdíhui dans cette filière hayékienne. De son côté, Simon substitue à la rationalité néoclassique, une rationalité à la fois limitée, satisfaisante et procédurale. Cette nouvelle voie rénove díailleurs moins le marché quíelle oblige à considérer, à côté du marché, líorganisation comme un nouvel espace comportemental. Elle a ouvert aujourdíhui sur líéconomie des coûts de transactions (Williamson, 1975 et 1985) et sur líéconomie des conventions (Dupuy et alii, 1989).
La seconde modalité consiste à ne plus síen tenir à une rationalité universelle, dont la même forme síimpose partout, mais à poser la rationalité des acteurs comme contingente au contexte social dans lequel ils sont situés et quíils contribuent aussi à construire. Cíest là, réduit en quelques mots, le programme de recherches de la socio-économie qui se présente comme une nouvelle discipline dans laquelle le marché est vu comme un fait social total. Elle réunit des économistes tel Akerlof (1982) et des sociologues tels Granovetter (1985), White (1988), Etzioni (1985).
Ainsi délimité, entre révisions, extensions et contestations, le domaine des recherches contemporaines sur le marché parait tout à la fois immense, au relief différent selon ses régions et vivant. Depuis le modèle Arrow-Debreu du marché, líévolution qui le porte à líintérieur de chacune de ses trois grandes régions, a pour fil conducteur la prise en compte de líorganisation. Quíil síagisse de líorganisation des marchés ou de líorganisation entendue comme un nouvel espace comportemental, qui se substitue alors au marché. Nous allons maintenant interpréter cette mise en scène de líorganisation à la lumière de notre parcours en histoire de la pensée économique et de ses enseignements.

Le retour problématique du collectif

Au sein díune économie de marché de type Arrow-Debreu, il níy a de place ni pour le collectif, ni pour le partage, définitivement évacués par le célèbre théorème díimpossibilité de Arrow (7). Une ancienne et fort importante source díamendements, apportés durant tout le vingtième siècle au modèle díEGC, consista justement dans la considération des biens collectifs pour lesquels la consommation est, par définition, partagée par un ensemble díindividus au sens de «partager une même table». Avec les révisions comme avec les contestations du modèle Arrow-Debreu du marché, la place accordée au collectif níest plus celle díun appendice díune théorie générale comme cíétait le cas de líéconomie du bien-être, dans la mesure où le collectif participe de la définition même de líobjet étudié.

Instruits par notre contribution à líhistoire intellectuelle du marché qui a mis en évidence le refoulement, opéré primitivement par Walras, de la dimension collective des biens dans une économie capitaliste de marché, nous avons pu interpréter la redécouverte de líorganisation comme le retour plus ou moins inconscient du collectif (2). Au sein de líéconomie des contrats et de líéconomie des conventions, la dimension collective apparaît, dès lors que les relations inter-individuelles sont rapportées à un objet commun. Nous avons depuis approfondi cette ligne interprétative en nous centrant sur la nouvelle économie néoclassique de la coopération et des salaires (11), (13) et (14). Le renouvellement de la théorie néoclassique du marché du travail opère ainsi un glissement, resté sourd, du marché vers la firme, qui fait apparaître la dimension collective des relations de travail, prise en charge par líéchange collectif de la théorie des négociations collectives, ou le recours à des notions sociologiques telle celle du don contre don. Ce glissement théorique du marché vers la firme, a entraîné un changement de la question à résoudre. Au sein de la firme, de même que sur les marchés entre organisations, ce qui se trouve posé est moins un problème de coordination quíun problème de coopération. En utilisant la théorie des jeux non coopératifs, la théorie néoclassique réalise alors líexploit théorique díexpliquer la coopération par de la non coopération. Líéconomie des contrats, dans ses développements les plus récents (Itoh 1992), distingue pour sa part plusieurs types de coopérations. La coopération verticale entre le Principal et líAgent díune part, la coopération horizontale entre les agents díautre part et, parmi celle-ci, la coopération induite par le Principal à travers le grand contrat et la coopération déléguée ou auto-émergente entre les agents (14).

Le problème central qui se pose au sujet de la redécouverte par la théorie néoclassique, de líorganisation, est quíelle continue de réfléchir celle-ci avec ses anciens outils díanalyse, notamment à partir de son hypothèse de rationalité, forgée pour rendre compte des comportements díindividus libres et égaux en droit dans un univers de marchés anonymes. Afin de rendre compte des économies capitalistes de marché, dont líunité première est líorganisation, ne doit-on pas procéder à une réforme de ces outils? Nos travaux sur líanalyse des économies contemporaines de marché, ont pour but díapporter à cette question une réponse positive, un début de réponse tout au moins.
 

VERS UNE MICRO-ECONOMIE HETERODOXE DES MARCHES

La tension qui existe entre líorganisation et la conception néoclassique de la rationalité, líéconomie des conventions tente de la dépasser en demeurant, selon nous, en retrait en raison de son attachement revendiqué à líindividualisme méthodologique (IM) qui sied mal a líétude des économies díorganisations. A líopposé, ces dernières invitent à renouveler la démarche holiste. Líhypothèse, qui oriente toutes nos analyses des économies de marché, est que les unités actives des économies de marché, quel que soit le type de ces dernières, sont des groupes. La micro-économie qui convient, doit alors considérer les comportements individuels au sein díune logique de groupe, largement à construire en économie.

Un nouvel holisme

La considération de líorganisation, quíil síagisse de líorganisation des marchés ou de líorganisation des firmes, notamment de sa dimension collective et de la problématique de partage qui lui est attachée, conduit à renouveler tout díabord la méthode díanalyse des économies de marché. Elle entraîne líabandon de líIM au profit díun holisme renouvelé (9).

Notre intention níest toutefois pas de rejouer une énième scène de ménage entre holisme et individualisme. Nous avons montré que, après des débats nourris et vifs, la querelle des méthodes à partir des années quatre vingt fut considérée comme dépassée au sein des sciences sociales, où seul, líIM, certes dans une version adoucie (Agassi, 1973) reste en lice. Même líéconomie des conventions dont le projet est de développer une approche alternative à líapproche néoclassique des marchés, se range sous la bannière de cet IM. Ce consensus en faveur de líIM comme seule base scientifique, est aujourdíhui à revoir.

Premièrement, líIM nía aucune raison díavoir le monopole de líétude micro-économique des marchés, car il est possible de partir des comportements individuels dans une perspective holiste. Cíest justement ce sens que recouvre la notion de micro-économie hétérodoxe. Deuxièmement, la version vulgaire ou caricaturale selon laquelle le holisme suppose une détermination des comportements individuels par des entités supra individuelles, lesquelles agissent à la place des individus, ne résume pas tout le holisme. Troisièmement, la considération de relations interindividuelles dans des contextes sociaux dont la dimension est collective, et dont la logique síénonce en termes de partage, invite à pratiquer un holisme rénové qui síoppose à líIM. Ce dernier étant limité aux contextes dans lesquels seul líéchange entre individus intervient, en dehors de toute dimension collective, comme dans le cas de líéconomie artisanale de marché chez Adam Smith.

Ce faisant, le débat entre IM et HM síest déplacé. Il níest plus seulement une question de pure méthode, mais mêle à la fois líontologie et la méthodologie du savoir économique. Ainsi, la nature de líobjet économique conditionne, en partie, la méthode qui règle son approche. De plus, ce débat ne se pose plus comme auparavant, en termes de coordination des actions individuelles dans lesquelles líIM recouvrait la proposition díune coordination auto-émergente, díun ordre spontané. La question de la validité de líIM se trouve donc à nouveau posée , en raison du changement de nature de líobjet étudié, dont le substrat est désormais la coopération interindividuelle. Selon notre analyse, ce glissement de terrain síopère en faveur du holisme.

Le holisme rénové que nous proposons, conserve aux individus le statut díacteurs. Mais, il ne síagit plus díacteurs dont le comportement est attaché à un intérêt orphelin, ou privé de toute dimension collective, qui se construit en dehors de tout intérêt ou objectif collectif, commun. Les intérêts individuels renvoient à, ou se définissent par rapport à un intérêt collectif, dont la définition et la défense sont toujours prises par un ou plusieurs individus qui, dès lors, se trouvent au-dessus des autres, séparés díeux par une hiérarchie qui est la première caractéristique des contextes sociaux collectifs. Ainsi, dans le cas de líentreprise capitaliste, nous pouvons distinguer les points de vue des salariés et des actionnaires au niveau objet, du point de vue de líentreprise elle-même qui correspond au méta-niveau. Ce point de vue est pris en charge, dans les grandes entreprises japonaises, par les dirigeants qui imposent, en partie, aux actionnaires et aux salariés le point de vue de líentreprise. Nous avons montré dans (1) que ce point de vue global a, historiquement, dans des périodes de crises, pu être pris et défendu par líEtat. Il faut ajouter que líentreprise capitaliste est un objet social dont les caractéristiques ontologiques elles-mêmes varient. Ainsi aux Etats-Unis, les entreprises ne sont pas construites par leurs acteurs en référence à une dimension collective et se voient, en grande partie tout au moins, informées par une logique de marché.

Cependant, notre analyse qui síappuie ici sur notre parcours en histoire de la pensée économique, montre que líentreprise capitaliste pensée en termes de marché, compose un cas-limite ou dégénéré, à líorigine de nombreux dysfonctionnements. Une telle pensée de líentreprise capitaliste manque, en effet, sa dimension propre díaction commune qui fait intervenir, de manière centrale, la notion de groupe, à partir de laquelle notre micro-économie hétérodoxe des marchés síest développée.

Marchés et groupes

Le renouvellement de líanalyse néoclassique des marchés, passe principalement par la reconsidération des unités qui agissent sur les marchés. De manière traditionnelle, nous avons montré que les marchés sont analysés comme des marchés entre individus séparés, privés de toute dimension collective. Notre thèse, développée au sujet des économies capitalistes de marché, avance, au contraire, que les unités actives de ces économies sont des groupes dont la logique particulière informe la rationalité des individus. En vue díapprofondir cette voie de recherches, nous avons posé les linéaments díune théorie de la coopération salariale. Mais líéconomie de marché ne se réduit pas, historiquement, à sa forme capitaliste. Il existe des économies non capitalistes, traditionnelles , de marché, elles-mêmes très diverses. Nous avons, dans notre perspective díune micro-économie hétérodoxe des marchés, repensé les économies sub-sahariennes de marché, avec líobjectif díextraire les raisons de leur mal-développement.

Líentreprise capitaliste en tant que groupe

Notre hypothèse de travail qui considère, afin díen renouveler 1íétude, la firme capitaliste en tant que groupe a été développée dans deux recherches (10) et (14), et présentée de manière systématique dans une recherche collective (11) menée au sein du GERS* à Nanterre. Elle síinspire largement des travaux de Aoki (1991) sur la firme japonaise.

La firme capitaliste síinstitue comme telle sur le marché à travers líassociation du capital et du travail grâce à laquelle elle gagne ou élabore historiquement son autonomie (10). Cette dernière se manifeste, pour la firme, dans sa possibilité de reproduire sa valeur et de líaccroître en termes de profit, à travers le jeu marchand. Historiquement, cette possibilité síest díabord offerte dans les interstices des Etats, cíest-à-dire dans le «commerce au loin».

Considérer analytiquement la firme capitaliste en tant que groupe, cíest líarticuler autour de relations internes qui délimitent son organisation, et de relations externes qui définissent son rapport aux marchés et à líEtat. Les relations internes relient les membres de la firme que nous avons limités, dans un premier temps, aux actionnaires et aux salariés, en faisant donc líhypothèse que les actionnaires -ou certains díentre eux- en sont également les dirigeants. Nous avons, jusquíà présent, centré notre analyse de líorganisation de la firme sur les relations salariales, qui lient les salariés à la firme en tant que groupe (11). Nous avons, dans ce cadre, montré que les règles, qui organisent les relations salariales, comportent trois niveaux emboîtés.

Le niveau organisationnel où la règle salariale définit à la fois la contribution des salariés à líoeuvre commune, et leur rétribution qui síentend ici comme la part de líoeuvre commune qui leur revient. Le partage est bien le substrat sur lequel prennent sens les deux volets de la règle salariale, le volet contribution et le volet rétribution. La rupture se marque ici avec les approches de la relation salariale en termes díéchange entre offreurs et demandeurs de services productifs. Néanmoins, la clôture, dans le sens donné par Varela (1989) à cette notion, de la règle salariale au niveau de la firme, se fait à travers une ouverture de la firme sur son environnement, sur le marché du travail principalement. Notre analyse nous a conduit à distinguer deux cas limites de la règle salariale. Celui, díune part, où la règle salariale se confond avec la règle du marché du travail, et prive alors la firme de toute autonomie. Celui, díautre part, dans lequel la clôture devient fermeture, et coupe la firme de toutes relations au marché du travail. Le paternalisme a, à une certaine époque, constitué une organisation de la relation salariale qui tendait vers sa fermeture.

Par nature, líorganisation de la firme appelle une hiérarchie qui autorise son fonctionnement en instituant un méta-niveau que certains membres occupent afin de représenter la firme, ses buts et objectifs, dans sa globalité. Dans la firme capitaliste, par définition, un tel pouvoir de représenter la firme revient à ses actionnaires qui en sont les propriétaires. La règle salariale, de ce fait, est une «règle díen-haut», énoncée depuis le méta-niveau. Comme règle díen-haut, la règle salariale appelle alors une légitimation du pouvoir qui líédicte qui, dans les économies démocratiques de marché, est assurée par líEtat. Ce dernier englobe les règles salariales et, ce faisant, participe largement à leur dynamique. Le deuxième niveau de la règle salariale nous renvoie à un niveau politique.

Nous avons montré que les règles salariales síélaborent au métaniveau de la firme et quíelles définissent, à la fois , la contribution et la rétribution des salariés. Leur application nécessite, en raison de leur ancrage «en haut» de la firme, que les salariés se les réapproprient, les fassent leur pour guider leurs actions. La réappropriation des règles salariales par les salariés met en jeu un troisième niveau, celui de líidentification des salariés à travers le jeu de normes identitaires. Nous avons relevé deux cas polaires à ce niveau: celui où les règles sont renforcées par les normes des salariés, et celui où les règles salariales se trouvent contestées par les normes identitaires. Dans le premier cas, nous avons affaire à des règles salariales qui sont construites en tenant compte des salariés comme des membres de líentreprise, alors que dans le second cas polaire, les règles salariales sont élaborées en considérant les salariés comme étrangers à la firme, dont líidentification est renvoyée à líextérieur de la firme. Entre le premier et le second pôles, tous les cas intermédiaires sont envisageables.

Dans un récent travail de recherches, nous avons développé notre analyse des règles salariales au niveau organisationnel, en vue díélaborer une théorie de la coopération salariale (14).
 

VERS UNE THEORIE DE LA COOPERATION SALARIALE

Dans le point (12) de la présente note, nous avons mentionné les approches non coopératives de la coopération qui síappuient, pour expliquer celle-ci, sur líhypothèse néoclassique de rationalité. En contre-point de ces approches, nous proposons de réfléchir la coopération salariale sur une autre base qui admet, de la part des agents, une rationalité coopérative. Nous allons indiquer ici les éléments théoriques que nous assemblons à cette fin en vue de les appliquer au cas concret de la participation (14).

Les éléments théoriques sont repris de la théorie des jeux coopératifs tels que Aoki et Ponssard (1989 et 1993) les mobilisent, ainsi que de líapproche développée récemment par Sugden
(1993).

Líidée, au sujet de la participation, est de soutenir que líon peut avoir deux approches de celle-ci : une approche non coopérative et une approche coopérative. Nous découpons les expériences en matière de participation selon cette dichotomie, afin díexposer les différences de résultats selon la voie suivie pour implanter, dans les entreprises, la participation des salariés.

Essai de micro-économie hétérodoxe du développement

Dans une recherche initialement présentée aux journées des économistes de líORSTOM, notre hypothèse de travail sur líentreprise capitaliste a trouvé líoccasion díune première extension. Celle-ci a eu pour cadre la question du développement et de son lien au marché. Son fil conducteur étaitla reconnaissance de la pluralité des économies de marché et, notamment, la distinction nette entre, díun côté, líéconomie capitaliste de marché et, de líautre, líéconomie traditionnelle de marché. Cette dernière recouvre, selon les lieux et les époques, des visages multiples.

Si les économies capitalistes de marché connaissent, sur une longue période, une croissance de leur revenu par tête, ainsi quíune amélioration générale des conditions de vie de leur population, elles le doivent à la dynamique de groupe, qui anime les firmes sur leur territoire. La reproduction des firmes dans líenvironnement marchand quíelles construisent autant quíil les contraint, repose sur leur croissance en perpétuel renouvellement, et qui se termine parfois par leur remplacement par díautres firmes, à la dynamique plus prospère. Le développement des économies capitalistes de marché, est díabord celui des firmes quíelles abritent même si líEtat tient, dans le processus du développement, un rôle essentiel qui est de canaliser et de favoriser la dynamique des firmes. Mais en tant que tel, líEtat níouvre pas de lui-même, sur le développement économique. Autrement dit, líEtat sans le développement, existe et se rencontre. Líeffort des recherches, qui visent aujourdíhui à expliciter les ressorts du développement, va ainsi dans le sens díune plus grande considération des organisations micro-économiques. Nous avons, pour notre part, mis en évidence le rôle déterminant accordé par Lucas (1988) aux groupes, dans le processus de croissance . Mais, parce que ses différents modèles continuent tous de reposer sur líhypothèse néoclassique de rationalité, cet auteur est conduit à níexplorer quíen surface le phénomène du développement économique. Pour aller plus loin, nous avons suivi la voie ouverte par notre micro-économie hétérodoxe des marchés.

Notre recherche síest également penchée sur les économies traditionnelles de marché en glissant nos pas dans ceux de Braudel (1979), en reprenant sa distinction entre marchés traditionnels et marchés capitalistes. Les marchés traditionnels mettent en scène des groupes dont la clôture ne síopère pas à travers les jeux du marché, comme cíest le cas des groupes sur les marchés capitalistes. Les groupes níy sont díailleurs pas présents directement, et agissent à travers des règles quíils imposent aux acteurs depuis líextérieur. Les marchés traditionnels, à travers les opérations entre leurs acteurs, ont pour enjeu la reproduction économique des groupes externes au marché, dont la logique ne se décline pas en termes marchands, mais en termes politiques ou/et religieux. Sur ces marchés traditionnels, ce sont donc davantage des individus que des groupes, qui interviennent, à líinverse de ce qui se passe sur les marchés capitalistes. Les groupes, ici, restent en retrait du marché, en surveillent simplement le jeu afin de síassurer que nul pouvoir issu du marché, ne vienne remettre en cause leur propre pouvoir. Les économies sub-sahariennes de marché sont demeurées très largement des économies traditionnelles de marché, dans lesquelles les marchés ne font pas défaut. Le pouvoir, qui englobe les marchés, les encastre dans une logique politique, est celui de líEtat africain (Bayart, 1989), dont la reproduction est assise sur líéconomie de la rente, en ne laissant aucune place à díautres pouvoirs, ceux des firmes, porteurs de développement. Notre étude du mal-développement sub-saharien nous a conduit à un diagnostic formulé en termes de pouvoir, en accord avec notre hypothèse première selon laquelle les marchés ont pour unités des groupes, soit externes (marchés traditionnels), soit internes (marchés capitalistes). Les solutions proposées doivent alors, comme condition de validité, être également formulées en termes de pouvoir (10).
 

Hervé Defalvard


 

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