Les
systèmes économiques fondés sur une planification
centralisée se sont effondrés de lintérieur, minés
par le népotisme, la corruption et en définitive linefficacité.
Le
système capitaliste a connu ainsi une victoire éclatante,
tout à fait inattendue. Sur le plan théorique, il est devenu
difficile dopposer quelque chose aux tenants du libéralisme à
tout va : ainsi leur thèse tend-elle à devenir parfaitement
hégémonique. Tout au plus ira-ton chipoter sur quelques
considérations sociales : en fait, on en est revenu, à peu
près, aux discours du XIXème siècle sur les pauvres
et la nécessaire charité, quelle soit chrétienne
ou pas, à vocation nationale ou internationale.
Cest
quand même aller un peu vite en besogne !
Car
loin dêtre résolus par le libéralisme en vigueur,
les problèmes de développement tendent à saggraver
: en France pour 3 millions de chômeurs, 300 000 sans abris ; en
Afrique, dans le tiers monde ; ils concernent en fait les 3/4 de 1humanité
.
Il
faut donc reprendre la réflexion sur «le marché et
le plan», mais sans dogmatisme et avec le plus grand souci de la
réalité.
A
notre sens, il importe tout dabord de distinguer dans lanalyse ce qui
est du ressort du marché national de ce qui est du marché
international, car cest entre les deux que doivent se situer des régulations
indispensables qui, actuellement, font défaut : celles de lEtat
national.
Notre
thèse sexplicite en deux mouvements contraires :
-
Lefficacité économique nécessite quune large part
de la régulation économique soit assurée par le marché,
à lintérieur de lensemble national.
-
Mais la marche vers la justice sociale, vers le plein emploi, et la lutte
contre lexclusion nécessitent que cet ensemble national ne soit
pas confronté directement, sans précautions, à la
violence de la concurrence internationale.
Autrement
dit, par rapport aux errements antérieurs et actuels, une meilleure
régulation de notre économie, condition nécessaire
de la démocratie, doit être obtenue :
-
par un marché national développé,
-
et par moins de marché international.
Contrairement
à ce que nous pouvions penser il y a 10 ou 20 ans, les expériences
de planification centralisée nont pas conduit à une croissance
accélérée et harmonieuse de léconomie.
Certes,
dans la période héroïque de la guerre et de la reconstruction,
la planification en quantités a démontré son efficacité
: aucun pays na pu atteindre ses objectifs stratégiques de production
sans cette gestion centralisée de la main-doeuvre et des biens.
Mais cette gestion et cette austérité nétaient possibles
que dans le climat frugal de mobilisation nationale, qui prévalait
alors.
Une
fois la paix revenue, la reconstruction bien engagée, ce système
économique na pu répondre à laspiration à
un meilleur niveau de vie, et à la demande des multiples biens et
des services qui lui correspond. Dans les pays occidentaux, on a observé
un glissement progressif de léconomie de guerre, à léconomie
centralement planifiée (en France, le plan Monnet 1947-52), puis
à une économie de plus en plus libérale : cette évolution
du système, spontanément réalisée, a permis
une hausse sans précédent de la production intérieure
(les 30 glorieuses). Dans les pays de lEst, le blocage du système,
son inefficacité et son inadéquation de plus en plus criantes,
au fur et à mesure que le niveau de vie montait, ont conduit à
leffondrement brutal que lon sait.
Il
semble maintenant évident que, passé les périodes
aiguës de guerre et de disette, un marché intérieur
développé (avec ce que cela implique concernant la décentralisation
de certaines décisions et la propriété privée
de certains moyens de production soitun gage defficacité économique;
aux rapports de force en présence de faire en sorte que ce soit
également un gage de justice sociale et de démocratie.
Il
y a certainement à ré-étudier la ligne de séparation
entre le marché et le plan dans lallocation intérieure des
ressources, mais le problème le plus important actuellement ne porte
pas là: il porte sur le marché internationnal.
Le
marché international
Si
on lit dans la presse économique, non pas les interprétations
théoriques et les propositions de politique, mais la seule recension
des faits, lévidence est que notre économie est confrontée
quotidiennement à des problèmes (fermetures dusines, licenciements)
qui trouvent leur origine dans le commerce international, quil sagisse
dimportations ou dexportations.
Nos
productions sont victorieusement concurrencées sur le sol national
par ce types dimportations : celles en provenance de pays plus développés,
et celles en provenance de pays moins développés. Pour les
premières, les prix établis sont souvent des prix de surplus,
quil est impossible datteindre pour une production de moyenne importance
; un bon exemple est donné par les séries télévisées
américaines. Pour les secondes, elles résultent du fait que
les conditions de production sont incroyablement plus avantageuses dans
ces régions du monde (Maghreb, Sud-est asiatique, Europe centrale)
qui ne bénéficient pas, et de loin, de nos lois sociales,
de nos régimes de solidarité et de nos niveaux de rémunération
(1).
Lalternative
est claire : ou nous nous alignons sur les standards sociaux de ces pays
ou, dune façon ou dune autre, nous protégeons nos productions.
Faute
de telles mesures, on voit céder, sous la pression, des pans entiers
de notre économie : de nos productions textiles aux constructions
navales en passant par la production de charbon, de chaussures, de prothèses
dentaires ou daspirateurs, la pêche, la saisie informatique et même
la fabrication des santons et des petits Jésus de nos galettes des
rois (2).
Partout
le mécanisme est le même, bien décrit, sauf la phase
ultime, dans «La guerre des petits Jésus» : la production
nationale à 3 francs/pièce cède devant limportation
asiatique à 60 centimes, revendue 1 franc. Tout le monde semble
y gagner : le consommateur voit le prix baisser de façon parfois
très importante (ici le prix est divisé par 3, et le consommateur
gagne 2 francs ! Le producteur devenu importateur augmente considérablement
ses marges (10 centimes).
Mais
les agents engagés dans la production, salariés, caisses
sociales, perdent 3 francs : et léconomie dans son ensemble perd
60 centimes (+2 + 0.4 - 3).
Lanalyse
économique montre que, alors que le gain pour le consommateur est
élevé du fait de la baisse de prix, cest une perte que lon
enregistre au niveau de léconomie : toutes ces opérations,
à première vue si bénéfiques, conduisent peu
à peu à détruire le revenu national et lemploi, et
à marginaliser des couches de plus en plus importantes de la population.
Ainsi,
contrairement à 1a publicité des magasins Leclerc, il y a
des prix trop bas : ce sont de manière générale les
prix internationaux qui conduisent à délocaliser nos productions.
Le tout nest pas davoir des prix très bas, encore faut-il disposer
de revenus pour pouvoir acheter (3) !
Mais
il y a aussi des prix trop haut! Ainsi des taux dintérêt.
Les
deux phénomènes (prix des produits trop bas, taux dintêret
trop haut) se conjuguent : au total, les détenteurs de capitaux
ont plus davantages à placer leurs capitaux sur le marché
financier, à importer des produits à bas prix, à spéculer
sur le marché international ou les monnaies : tout plutôt
que dinvestir dans la production sur le sol national.
Ainsi,
la concurrence internationale, qui joue tout autant sur les biens ou les
services que sur les capitaux, rend impossible toute action denvergure
sur la production nationale de richesses et sur lemploi (4).
Daccord,
dira-t-on, pour protéger nos productions des importations intempestives,
mais quid alors des mesures de rétorsion sur nos exportations ?
Ne faudrait-il pas au contraire renforcer ce secteur, améliorer
notre système de formation et notre compétitivité,
et gagner de nouvelles parts de marchés extérieurs ?
Laccent
mis sur lexportation comme moteur de notre développement et de
lemploi remonte à quelque 20 ans : cétait le triptyque
(le «théorème dAlbert») : compétitivité,
exportations, emplois. Peut-on dire maintenant que cette politique, qui
sest traduite parfois par des subventions considérables, a conduit
au succès ? Et que penser de la stabilité dun tel développement
qui repose sur laccroissement de nos parts de marchés, cest-à-dire
sur la défaite commerciale des autres pays ? Que vont-ils faire
? Et ne peut-on senrichir que de lappauvrissement des autres ?
Contrairement
aux idées en vogue, être le quatrième exportateur du
monde nest pas une force de notre économie : cest une faiblesse.
Notre économie est trop dépendante et trop fragile, car trop
ouverte sur lextérieur (ratio, importations sur PIB, supérieur
à 20% contre moins de 10%, pour les USA ou le Japon). Dun coté,
ceci nous interdit toute politique nationale de relance (on la vu en 1981-82)
; et dun autre, ceci nous expose sous des prétextes divers à
des mesures de rétorsion portant soit directement sur ces exportations,
soit indirectement sur des exportations dans des pays tiers. Pour rester
dans lactualité, il suffit de penser aux avions de transport ou
de chasse, à lacier, au vin blanc, aux métros etc.
Il
ne sagit nullement de choisir lautarcie et le modèle albanais.
mais nous sommes allés trop loin, il nest plus possible de laisser
jouer ainsi la concurrence internationale. Et il ny a pas dautre solution,
maintenant, que de recentrer progressivement notre économie sur
nos besoins, de la consolider et doffrir moins de prises à ce type
de mesures extérieures.
Lutte
contre lexclusion : plein emploi et démocratie ou rompre
avec certains tabous
Cest
en apparence paradoxal : le problème de lemploi ne peut pas être
abordé par des calculs demplois (car on ne sait pas les mesurer
et à la limite cela na pas de sens), mais par des calculs deffets
sur la croissance. Et cela on sait le faire : des dizaines et des centaines
de projets ont été étudiés ainsi de par le
monde, depuis 30 ans (5).
Ces
calculs montrent que de nombreuses actions de développement sont
susceptibles davoir un impact important sur la croissance, donc sur lemploi
; mais que ces actions ne sont pas mises en oeuvr.e, car elles ne sont
pas rentables financièrement dans le système des prix internationaux.
Contrairement
à ce qui est dit, une croissance plus forte est donc possible ;
et en conséquence, une répartition plus satisfaisante des
revenus, une diminution du temps de travail et un retour progressif au
plein emploi : mais cette démarche implique une rupture avec certains
tabous de la pensée économique et des pratiques actuelles
:
- la
régulation de léconomie ne peut pas résulter dune
immersion sans contrôle dans le marché international ;
-
en sens contraire, il faut mettre en place une instance qui permette
:
de définir les objectifs, le projet de société,
détudier les programmations dactions sur la base dun calcul économique
pertinent,
de mettre en oeuvre, de manière cohérente, les politiques
économiques et sociales correspondantes.
On ne
peut plus se situer dans le cadre dune économie subie, analysée
de lextérieur comme «classique» ou «keynésienne»,
ou autrement : il faut se situer dans le cadre dune économie voulue,
et la développer en tenant compte évidemment des enseignements
de lhistoire récente, il faut revenir à la définition
de politiques nationales de développement, à la planification,
au calcul économique public faute de quoi, le chômage
et lexclusion continueront de se développer, qui viendront saper
les bases mêmes de la démocratie.
Justification
théorique
La
justification du commerce international se trouve dans la «théorie
des coûts comparatifs». Ricardo compare, dans deux pays, les
coûts de production dun bien industriel (le drap) et dun bien «naturel»
(le vin), plus exactement il sagit dun bien directement issu dun bien
naturel, le raisin (6).
On
comprend alors lintérêt quil y a à commercer : bien
sûr, on doit pouvoir faire pousser des vignes en Angleterre (ou des
bananes en Finlande), mais cest quand même plus commode au Portugal
(ou aux Caraïbes). Chez Ricardo, lorigine de lavantage tient aux
conditions naturelles, au climat, à la géologie des deux
pays.
Lextension
de cette comparaison vin-drap à lensemble
des biens industriels, «justification théorique»
du commerce international, est abusive et relève de la mystification
: car, alors quelle est lorigine de lavantage ? Dans le cas des délocalisations,
lavantage réside bien sur dans les salaires de misère et
labsence de protection sociale des pays daccueil.
Mais
autant le dire tout de suite, plutôt
que dinvoquer pompeusement Ricardo.
-------
1
- Par exemple, 7,50 francs pour la journée de travail près
de Djakarta. Le Monde 22/12/1992, Marchands duniformes.
Voir
également le Rapport dinformation sur les délocalisations,
Sénat session 1992-1993, J. Arthuis.
2
- Le Monde 5/1/1993, La guerre des petits Jésus, P. Krémer.
3
- Le Monde 17/8/1993, Les consommateurs au secours du libre-échange,
Billet de E. Izraelewicz.
4
- Le Monde 22/12/1992, Ni dévaluation ni inflation, J.M. Jeanneney.
5
- La méthode des effets trente ans après, M. Chervel, Revue
tiers monde n°132, Octobre-décembre 1992.
6
- Dans les méthodes dévaluation de projets, on appelle «bien
national» ces biens non susceptibles de commerce international (le
raisin ou le jus de raisin pour faire le vin).
Marc
Chervel |