| Les
organisateurs, clé de cette journée, mont demandé
déclairer dun point de vue anthropologique lorigine, la date
de naissance du marché. Etait, je pense, contenue dans cette demande
toute une serie dautres questions implicites.
Le
marché a-t-il toujours existé ? Le trouve-t-on partout ?
Est-il donc éternel ? naturel ? Sil est naturel, on pourrait en
déduire quil est fonctionnel, donc démocratique, du coté
de la raison ?
Doit-on,
au contraire, penser que le marché est une invention tout à
fait récente, donc artificielle, non-naturelle, non universalisable
et potentiellement antithétique à la démocratie ?
On
peut noter, dentrée de jeu, quon peut apporter à ces questions
une série de réponses tout a fait contradictoires, que lon
retrouve même chez les auteurs les plus hostiles à lidée
déternité et de naturalité du marché. Prenons
Marcel Mauss qui est, avec Karl Polanyi, lauteur le plus important en
la matière avec ses essais sur le don. Il montre comment, dans les
sociétés archaïques, les échanges que nous considérons
comme marchands se font sous forme de cadeaux obligatoirement donnés,
reçus et rendus Il ny a pas de marché: le but obligatoire
des sujets est dêtre le plus généreux possible et
non pas de marchander. Et pourtant, dit Mauss, le marché est
une institution qui nest étrangère à aucune société
humaine. Quoique nétant pas là, le marché est «comme
sil était là». Comment concilier ces deux affirmations
apparemment contradictoires ?
Je
vous indique dun mot lhypothèse autour de laquelle je voudrais
tourner: probablement, le marché a toujours existé en puissance,
mais en sactualisant de manières extraordinairement différentes,
selon les cultures, les périodes et les sociétés.
La réflexion sur lhistoire du marché est la réflexion
sur les conditions de son actualisation, sur le passage de la puissance
à lacte.
Mon
argumentation aura trois moments taillés à coup de serpe,
compte tenu du temps
Je
vais dabord rassembler toute une série darguments en faveur de
1idée que le marché nest pas éternel, quil nest
pas naturel, quil est dapparition récente.
Dans
un deuxième temps, classiquement, je rassemblerai des arguments
qui vont dans le sens contraire.
Et
en conclusion, je vous proposerai une belle synthèse en essayant
d arbitrer entre les deux.
Le
marché est-il narurel ? est-il éternel ?
Première
série de considérations: le marché nest pas naturel,
ni éternel. On ne le trouve pas partout.
On
peut distinguer quatre ou cinq lignées de raisonnements. On peut
rappeler, comme je viens de le faire ,les analyses de Marcel Mauss qui
sont confirmées par une masse de travaux ethnologiques, sur le fait
que, dans les sociétés sauvages, archaïques, les relations
entre les sujets humains se font sous forme de dons, dans ce que Marcel
Mauss appelle «la triple obligation» de donner, recevoir, rendre.
Les biens qui circulent, ne sont en aucune manière des biens utilitaires.
Il existe des formes de monnaies - paléo-monnaies diraient certains
- en tout cas dobjets quantifiables. Ils servent non pas à acheter,
mais à payer des dettes de vie ou de mort. De vie, en manifestant
la dette vis-a-vis du groupe qui donne les femmes, qui, elles-mêmes,
donnent les enfants. De mort, en réglant la dette à légard
dun groupe dont on a tué certains membres, le prix du sang qui
dénoue les rapports dhostilité et instaure des rapports
dalliance. Rien dutilitaire là-dedans, même dans les échanges
symboliques à longue distance comme le potlatch. Les biens qui circulent
ont une fonction symbolique Ce nest que très périphériquement
dans des rapports déchange avec des étrangers absolus, quon
peut trouver quelque chose de lordre du marchand.
Mais,
et cest ce qua montré Karl Polanyi, ces échanges à
longue distance qui existent depuis des milliers dannées - on en
trouve des traces dans la préhistoire sur des milliers, des dizaines
de milliers de kilomètres - ces échanges donc, parfois importants
en volume, ne se déroulent pas sous forme de marché. Et cest
lessentiel de 1argument de Polanyi, toutes les premières sociétés
étatiques du Moyen-Orient, de Babylone, pratiquent le commerce sur
une très grande échelle, mais ce nest pas un commerce de
marché, parce que les prix sont administrés et ne sont donc
pas soumis à la loi de loffre et de la demande. Il y a des lieux
de marché, où les gens échangent, mais ils ne sont
pas régulés par les principes du marché. Ce principe,
dit Polanyi, est dapparition récente. Il propose différentes
dates, entre 1834 et 1929.
Dans
son sillage, il y a une dizaine dannées, javais critiqué
les historiens économiques, français notamment, dont Braudel,
en leur reprochant de trop croire à 1éternité du
marché, et de voir marché là où il y a foire,
marché avec des prix administrés. Et Braudel croit quil
y a marché parce quil trouve des grands commerçants, par
exemple à Gènes, à Florence. Mais ce grand commerce
international nest pas du commerce de marché, cest du commerce
daventure, ce nest pas encore le principe marchand.
On
pourrait par ailleurs soutenir que même dans les économies
modernes, les prix ne sont pas fixés selon la loi de 1offre et
de la demande. Les prix, comme dans léconomie aristotélicienne,
restent des prix sociaux. Ce sont les statuts des différents groupes
échangistes qui influent sur la négociation des prix, à
un niveau politique au sein didentités internationales.
Enfin,
toute une série de travaux récents qui se développent
depuis une dizaines dannées, dans le domaine de la sociologie économique,
déconstruisent totalement la notion de marché des économistes,
pour montrer que les transactions ne seffectuent en aucune maniere selon
le modèle analysé par Walras et dautres. En amont et en
aval de la rationalité économique apparente des échanges,
jouent des relations sociales, des réseaux dalliances, qui nobéissent
pas aux principes marchands, et cela au sein même des entreprises
les plus capitalistes.
Dernier
point, au sein du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences
sociales) nous essayons de montrer quà côté de la
sphère régie par lEtat et de la sphère régie
par le marché, existe une troisième dimension presque infrastructurelle
du rapport social, toute la sphère (les relations de personne a
personne) qui est régie, encore aujourdhui par le don, par la triple
obligation donner-recevoir-rendre, et non pas par la marchandise ou par
la contrainte étatique et que, dans la vie des indlividus, la part
régie par le marché est beaucoup moins importante quon ne
limagine.
Le
raisonnement renversé
Premier
point: les sociétés archaïques. On a vu que Mauss est
lui-meme hésitant, parce quon voit bien quau sein même de
ces sociétés archaïques, existe une virtualité
déchanges marchands sous forme de troc, déchanges vulgaires
où lon calcule son intéret. Mauss avait conscience de ce
paradoxe quand il parlait déchange par don - notion paradoxale
qui fait tenir ensemble des choses contraires : linconditionnalité
du don et la conditionnalité de léchange. Or ces deux notions
sont co-présentes dès lorigine. Simplement, le troc, le
donnant-donnant, est mal vu, refoulé, socialement illégitime.
Mais il est présent et on lutte contre lui en permanence. Le marché
est donc présent en virtualité dès le début.
Deuxième
point: léternité du marché. Polanyi, sur la fin de
sa vie, en était venu à nuancer certains de ses propos, en
admettant, par exemple, la naissance dune économie de marché
en Grèce, au V° et VI° siècle avant J. C., alors
quauparavant il ne le faisait apparaître quà la période
hellénistique, au III° siecle. Pour ma part, jai évolué
et jai constaté quon est étonné de trouver, dans
Platon, au début de la République une description de la «petite
production marchande», diraient les marxistes, et de la division
du travail à peu près équivalente à celle dAdam
Smith, au debut de la Richesse des Nations. Et jai découvert récemment
les textes dun economiste chinois qui, au VII° et VIII° siècle
avant J. C., propose une théorie de la libre concurrence, de la
formation des prix sur le marché. Il y a donc une plus grande ancienneté
du principe marchand que ne le dit Polanyi, en tout cas dans certaines
régions.
Toutes
les critiques dinspiration sociologique, de la théorie économique,
sont très justes à beaucoup dégards, mais elles ne
doivent pas masquer 1essentiel qui est que, de toute évidence,
au sein des économies modernes, il existe une logique des quantités
offertes, produites, échangées, en décalage par rapport
à la logique des statuts sociaux, et non réductible à
un principe sociologique dalliance ou à un principe politique de
contrôle. Le marché mondial, on le voit bien, éclate
de toutes parts, il est incontrôlable. Mais restent des relations
de don : je ne critiquerai pas ce point-là.
Nous
nous trouvons face à deux séries, de propositions, que jai
présentees rapidement, pour des raisons de temps. Elles nous tirent
dans des directions opposées. Comment tracer notre voie intellectuelle,
tâcher dy voir clair.
Quelques
conclusions
Première
série darguments. De toute évidence, sur la question du
degré dancienneté ou de naturalité du marché,
nous sommes confrontés à une extraordinaire variabilité
historique et géographique. Certaines régions du globe connaissent
le marché depuis des temps très reculés, dautres
ne lont découvert quà la fin du XIX° siècle
- en France même, dans certaines régions montagneuses. Cette
très grande variabilité géographique, est liée
aussi a des raisons matérielles: le marché naît auprès
de zones maritimes ou fluviales, et pour des raisons techniques de transport,
il ne peut sétendre à lintérieur des régions
continentales. Il ne se généralise qu au XIX° siècle,
avec lextension du chemin de fer et des voies maritimes. Très grande
variabilité historique aussi: le principe de léconomie de
marché sest très largement constitué à la
période hellénistique et à Rome au II° et III°
siècle après J. C. Et petit à petit, il seffrite,
se décompose, des zones qui ont connu le marché, le voient
disparaître. Il va et vient dans lhistoire.
Deuxième
série de conclusions. Le marché est là, virtuellement,
dès lorigine. Mais lhistoire des sociétés humaines,
est celle de la lutte contre le principe marchand. Et cest particulièrement
net dans les sociétés archaïques qui nadmettent pas
que la marchandise puisse supplanter le don. Lhistoire de lémergence
du marché est celle du desserrement du contrôle social qui
interdisait son autonomisation.
Quen
déduire ? Que les conditions démergence du marché
ne sont pas des conditions elles-mêmes marchandes. La dynamique propre
de rationalité intrinsèque de léconomie, ne peut
simposer delle-même: on le voit au Moyen-âge, et même
aujourdhui. Lexemple de lUnion Soviétique est là pour
le rappeler : la condition préalable à lautonomisation du
marché est une condition politique. Et cest également vrai
dans les pays du tiers monde. Les libéraux nous disent: libérons
le marché et tout ira bien. Peut-être, mais les conditions
pour que le marché puisse se développer, ne peut, naître
quau sein dun rapport social densemble, ce qui explique que, dans chaque
région du globe, le marché est marqué par lhistoire
au terme de laquelle il est apparu. Il ny a donc pas déternité
du marché, mais des histoires dactualisation singulière
du principe marchand.
La
«petite» et la «grande» démocratie
En
conclusion, sur le thème central de cette journée Marché
et démocratie. Le marché va-t-il dans le sens de la démocratie,
ou, au contraire, y est-il antithétique ? Je crois quil faut partir
dune constatation: de prime abord, il existe un lien extrêmement
puissant entre le marché et la démocratie. On pourrait le
montrer à beaucoup dégards. Prenons simplement lexemple
de la Grèce antique. On peut discuter, des périodisations,
mais de toute évidence, il y a un lien étroit entre lavènement
de la philosophie moderne, la philosophie politique, lavènement
de la démocratie, et lavènement du marché. Ces trois
choses vont de pair. On pourrait dire, plus généralement,
dans une perspective tocquevillienne, le marché est coexistensif
à la démocratie, il est lié au principe de légalisation
des conditions.
Il
convient immédiatement de mettre cette première idée
en perspective, et de la nuancer. Si le marché est lié à
lavènement de la démocratie moderne, il est néanmoins
extrêmement ambivalent. Pourquoi les sociétés anciennes
ont-elles lutté contre son extension ? Parce que cette extension
signifie la perte de contrôle de ces sociétés sur elles-mêmes.
En géneralisant, je risquerai une hypothèse, une formulation
à discuter. Le marché détruit les démocraties
archaïques, ce que les sociétés archaïques avaient
de démocratique. Par contre, il ouvre la voie aux démocraties
modernes. Il détruit les petites démocraties et est une des
conditions démergence de la grande démocratie, la démocratie
de masse, au sein de la grande société, la société
ouverte. Il joue donc un role extrêmement ambivalent. Pourquoi détruit-il
les petites démocraties ? Parce que le marché exprime leur
contingence, leur arbitraire. Il manifeste le point de vue de lautre,
de létranger, de ce qui nest pas contrôlable de lintérieur,
et aussi le point de vue de ceux qui sont dominés au sein de ces
sociétés archaïques: en Grèce, il exprime les
points de vue des esclaves, des petits paysans, des métèques.
Cest en cela quil est profondément démocratique: il détruit
le contrôle des hiérarchies instituées. Mais en même
temps, il détruit le contrôle de ces sociétés
sur elles-mêmes, et repousse le probleme du contrôle démocratique
à une échelle toujours plus grande.
Si
bien quaujourdhui, si nous voulons réfléchir sur les liens
entre marché et démocratie, nous devons nous dire que cette
question est éminemment politique et quelle pose deux problèmes
fondamentaux.
Premièrement,
jusquà quel degré pensons-nous quil faille laisser libre
cours aux différents ordres de la pratique ? Par exemple, doit-on
laisser les biotechniques libres de faire nimporte quoi, ou doit-on au
contraire les contrôler ? De la même façon, la question
se pose pour le marché. Dans quelle mesure, la société
moderne doit-elle accepter que chacun fasse ce quil veut et quil ny
ait plus de principe de contrôle central?
Deuxièmement,
quest-ce qui nous permet de penser que 1extension dune démocratie
de masse, peut se faire indéfiniment sans réinstituer les
mécanismes de la «petite démocratie». Pour dire
les choses différemment, la petite démocratie archaïque
garantit une démocratie intense, un contrôle intense pour
certains, généralement ceux qui se trouvent au sommet de
la hiérarchie sociale. La démocratie moderne fait gagner
en extension le principe démocratique, mais diminue massivement
le degré de contrôle que lon peut exercer sur lexistence
sociale. Il nous faut trouver notre place entre ces deux continuum, et
nous demander dans quelle mesure il est souhaitable et possible de réinsuffler
des principes de la petite démocratie au sein de la grande démocratie.
Alain
Caillé
Enseignant
à luniversité de Caen et directeur de la revue Mauss |