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léconomie capitaliste de marché soit aujourdhui la forme
dominante, hégémonique, des rapports de production et déchange
dans le monde entier, cest tout simplement lévidence. Nous le
savons tous. Nous le subissons chaque jour. Et ce nest pas une nouveauté.
Cette victoire par défaut, le capitalisme lavait déjà
remportée depuis longtemps, quand le mur de Berlin est tombé.
Les tentatives de «planification centrale» avaient échoué
bien avant. Ce que les évènements des dernières années
ont balayé par la suite nétait déjà plus que
débris dun grand rêve. Mais les contradictions du capitalisme
lui-même nont pas disparu pour autant. En quoi léchec retentissant
du «socialisme réel», leffondrement des systèmes
politiques et des économies qui sen réclamaient apporteraient-ils
la preuve par labsurde que les mécanismes du marché, tels
que lhistoire les a faits, sont eux-mêmes les plus efficaces et
les plus rationnels possibles?
Pour les partis et pour les Etats qui se disent socialistes - quelle que fût par ailleurs leur réalité sociale - les résultats catastrophiques accumulés, les crimes commis étaient la négation de leurs principes, la réfutation de leur discours officiel et des espoirs quil avait soulevés. Cest à la lumière de ces espoirs que nous pouvions les juger. Et cela non plus ne date pas dhier. Le marché comme volonté et comme représentation Il nen va pas de même pour léconomie capitaliste de marché. Les misères et les dysfonctionnements quelle engendre ne sont pas en contradiction avec ses principes, ils ne trahissent pas des promesses faites. Ils sont au contraire la conséquence logique de ses lois. Ils sont présentés comme inéluctables, au même titre que les variations de la météo ou les grands cataclysmes naturels. Le glorification du marché, aujourdhui religion dEtat, ne saccompagne le plus souvent daucune promesse abusive, daucune anticipation hasardeuse. Ses porte-parole nen ont pas besoin puisque leurs idées ne se présentent pas comme une doctrine, comme une opinion parmi dautres, mais au contraire comme une simple constatation des réalités objectives («La dure leçon des faits»). Sous le masque rassurant dun pragmatisme de bon sens, le discours économique officiel de notre XXeme siècle finissant (celui des institutions internationales, de lajustement structurel») ne véhicule pas seulement ainsi une idéologie qui nose pas dire son nom. Il proclame la mort de toute idéologie pour mieux imposer, au nom de la Réalité, une idéologie totalitaire (moins lillusion et lespoir) fondée sur la sacralisation et la justification pure et simple des «choses comme elles sont». Les mécanismes du marché ny sont plus présentés comme un produit de lhistoire - ou bien alors comme son produit final : la forme suprême, définitive, intemporelle de la rationalité économique. Mais il ne suffit pas, pour que cette idéologie fonctionne en tant que telle, que ces mécanismes régissent en fait léconomie mondiale. Il faut encore quils soient reconnus comme un système universel, dans le temps comme dans lespace, et que tout autre point de vue soit éliminé, sur le plan des idées comme dans la réalité elle-même (privatisations généralisées, démantèlement des services publics, remise en cause des acquis sociaux, effets dévastateurs de la concurrence incontrôlée, aussi bien dans chaque pays quà léchelle internationale). Cette
bataille pour lélimination de tout obstacle à lhégémonie
du marché, pour sa généralisation à tous les
domaines dactivité comme à toutes les régions du
monde, revêt aujourdhui la forme dune véritable croisade.
Elle nest pas limitée au seul plan des institutions et des réglementations
économiques (les programmes dajustement structurel ou les négociations
du G.A.T.T. par exemple), elle sétend au contraire de plus en plus
- et dautant plus facilement que la résistance y est la plus faible
- sur le plan idéologique.
Les
conclusions tirées de la faillite du stalinisme et des sociétés
post-stalinennes ainsi que des difficultés rencontrées par
les expériences de la social -démocratie, sont à cet
égard exemplaires. Il sagit moins danalyser les conditions et
les causes historiques de ces échecs, que den tirer un enseignement
général, valable à tout jamais, quant à limpossibilité
absolue, on pourrait dire limpossibilité «physique»,
dune alternative économique, au nom des lois objectives,
des lois naturelles de léconomie, assimilées pour la circonstance
(dans une logique bien peu moderne à vrai dire) aux lois de la physique
ou de la chimie. On comprend alors lacharnement de certains à détruire
toute réminiscence des «idéaux dépassés»,
toute illusion quant à la recherche dune autre voie. Le premier
ministre tchèque, par exemple, émule du chancelier Kohl et
de lécole monétariste de Chicago, a prononcé récemment
un jugement très dur sur le «printemps de Prague», à
loccasion de son anniversaire. Il ne sagissait naturellement pas pour
lui den critiquer les faiblesses, encore moins de sinterroger (comme
nous lavions fait en son temps) sur les réformes économiques
proposées alors par Ota Sick, ministre de léconomie du gouvernement
Dubcek, et sur les risques possibles. Lobjectif de cette nouvelle offensive
était plus simplement de «mettre tout le monde dans le même
sac» et daffirmer une fois de plus lexistence dune voie unique,
seule raisonnable, seule compatible avec le monde extérieur.
Ce
rôle de légitimation, qui fut longtemps celui des légendes
et des religions, souvent aussi de lhistoire et de la géographie,
revient aujourdhui à la science économique officielle, avec
des résultats très différents mais tout aussi redoutables.
Contrairement aux civilisations précédentes, dont les mythes
fondateurs quêtaient ladhésion et le respect, la civilisation
du marché na besoin que dune acceptation. Il nest pas nécessaire
de vénérer, sans parler daimer, le système que lon
subit, pourvu que lon «sache» quil nen existe aucun autre
possible et que lon «comprenne», une fois pour toutes, que
tout le reste est folie.
Le marché dans la crise ou la crise du marché Cest ainsi que se met en place un nouveau consensus, fondé surtout sur la résignation et le sentiment dimpuissance. Lidée se répand dune économie sans visage, dont les vrais agents ne sont plus des hommes, pas même des entreprises, mais le Marché lui-même, non plus des spéculations mais «la spéculation», la Bourse, tout un réseau dabstractions reliées entre elles par des mécanismes extra-humains. Les chefs politiques et les hommes daffaires, dont les portraits nous harcèlent à chaque instant, ont beau faire semblant de maîtriser la machine, ils sont comme les dieux de la Grèce antique, souvent redoutables, mais soumis eux-mêmes à des contraintes plus fortes, à des lois obscures et anonymes. Ce curieux mélange de fatalisme et de déterminisme économique, masque avantageusement la réalité des forces sociales et des conflits qui les opposent. Il dissimule, sous lapparente rigueur de mécanismes idéaux, la complexité des affrontements réels, économiques, politiques, sociaux, culturels - nationaux et internationaux - inextricablement imbriqués. La vision simplifiée de léconomie quil impose devient ainsi, pour les catégories «perdantes», cest-à-dire pour limmense majorité des gens, un puissant facteur de désespérance. Il peut sembler paradoxal, au prime abord, que cette acceptation généralisée du modèle capitaliste libéral comme voie unique du développement, coïncide avec la remise en cause, au niveau des faits eux-mêmes, des mécanismes tant vantés. Ce nest pas en effet le capitalisme triomphant, celui de la croissance et des niveaux de vie les plus élévés, qui obtient cette reconnaissance universelle. Cest au contraire un capitalisme en crise, confronté à des contradictions de plus en plus aiguës, mais assuré pour linstant dun monopole idéologique, fondé sur la faillite de ladversaire plutôt que sur ses propres succès, jusquà tirer argument de ses difficultés elles-mêmes pour renforcer sa domination. Dans les pays les plus pauvres du tiers monde, en Afrique en particulier, la mise en uvre systématique des programmes dajustement structurel, en subordonnant le développement aux impératifs financiers à court terme, a conduit des peuples entiers au bord de la catastrophe. La réduction des déficits budgétaires et la stabilisation relative des balances de paiement nont pas créé, comme on lannonçait, les conditions dune reprise. Elles ont pour contrepartie un effondrement de la production. La diminution massive des dépenses publiques sest traduite par une quasi disparition des systèmes denseignement et de santé. Famine, épidémies, augmentation de la mortalité infantile en sont les conséquences, tandis quune minorité de profiteurs senrichit sur la misère générale et accumule, dans les banques étrangères, des réserves souvent égales - et quelque fois supérieures - à lendettement des pays. Quant au problème de la dette enfin (quon dit parfois résolu parce quil ninquiète plus les créanciers), il continue de peser lourdement sur léconomie des pays pauvres qui transfèrent chaque année vers les pays les plus riches des sommes supérieures à ce quils en reçoivent. Ce grand marasme, il est vrai, na pas eu que des effets négatifs. Il a miné la base sociale des régimes néo-coloniaux et contribué à lémergence doppositions démocratiques très larges, stimulées par lexemple des pays de lEst (et tout particulièrement, parce que le plus spectaculaire, le renversement de Ceausescu en Roumanie). Portés à la fois par les aspirations, souvent contradictoires, dune partie des masses populaires et des couches moyennes, ces mouvements ont remis en cause les structures politiques auroritaires et les structures économiques étatiques de ces Etats. Ils se sont développés sous la double invocation de la démocratie politique (identifiée au système parlementaire pluripartiste), chacune devant apporter à lautre les conditions nécessaires à son épanouissement. Mais seul un volet de ce programme sest effectivement réalisé. Les structures étatiques de léconomie, en pleine déconfiture, ont été brisées en effet, mais, à de très rares exceptions près (et pour combien de temps encore ?) aucune amélioration ne sen est suivie, bien au contraire. Laggravation de la misère et des inégalités sociales, la paralysie des appareils dEtat, la prolifération des activités mafieuses ne sont pas seulement un mauvais moment à passer, elles sont le produit logique dune économie incontrôlable et font peser, sur les démocraties naissantes ou renaissantes, la double menace de lanarchie et de la dictature. Dans ce contexte différent, mais aussi avec bien des points communs, la problématique est la même en Europe de lEst. Là aussi, louverture de la «transition vers une économie de marché» a soulevé dabord bien des illusions - en même temps que bien des appétits de la part des grandes entreprises occidentales. Là aussi, le niveau de vie, déjà bien précaire, sest effondré. Les mécanismes de protection sociale ont disparu. La privatisation des entreprises nest, le plus souvent, quune spoliation pure et simple, au profit des seuls détenteurs de richesse, anciens prédateurs de la nomenklatura défunte ou nouveaux princes du marché noir. Une société désagrégée, démoralisée, où fleurissent le banditisme et la prostitution galopante, où sévissent les vieux fantômes du chauvinisme et du racisme et où reparaissent les guerres tribales, de la Yougoslavie au Caucase et aux fontières de lIslam... Que cette situation soit en grande partie le produit de la société stalinienne et post-stalinienne elle-même, comme celle du tiers monde, est le produit du colonialisme, nenlève rien aux responsabilités du présent, à léchec sanglant de la restauration libérale. Dans les pays économiquement avancés enfin, la régulation de léconomie par les mécanismes du marché ne se montre pas plus efficace. Le capitalisme triomphant destabilisé par sa propre victoire, privé dadversaires à lintérieur comme à lextérieur, nen est que plus incapable de surmonter ses propres contradictions. Le déclin des grandes idéologies, des utopies sociales a dabord été salué comme une victoire de la raison. Ce devait être la fin de lhistoire, la disparition de la politique au profit de la «bonne gestion» et de la «gouvernance». Le capitalisme allait ainsi réaliser, par dautres moyens, les prédictions de Marx sur le passage du gouvernement des personnes à ladministration des choses. Mais voici que cette rationalité se retourne contre elle-même. Face à une crise dont ni lampleur ni la durée nétaient prévues, les entreprises et les Etats essayent de sy adapter, de naviguer comme ils peuvent dans la tempête, en espérant que le beau temps revienne. Des mesures sont prises par les uns et par les autres, dont beaucoup sont tout à fait rationnelles, selon les règles habituelles dune bonne gestion, cest-à-dire au niveau de chaque centre de décision, de chaque entreprise, de chaque Etat - mais leur addition à léchelle des économies nationales, et plus encore à léchelle mondiale, transforme cette logique de micro-rationalité en une absurdité globale. Les mesures de licenciement, par exemple, allègent les charges des entreprises, mais le coût du chômage est reporté sur la collectivité toute entière, avec un formidable effet de boule de neige, à travers la diminution de la demande finale, le déséquilibre des systèmes de sécurité sociale, la fragilisation de la société dans son ensemble. Les restrictions budgétaires décidées par les Etats visent à lassainissement des finances publiques. Ils ny parviennent que très partiellement et pour un temps limité, tout en rendant de plus en plus difficile laccomplissement par ces mêmes Etats de leurs fonctions habituelles, principalement dans le domaine social. Quant aux politiques de commerce extérieur préconisées dans le monde entier, elles poussent chaque pays à exporter toujours plus, tout en important toujours moins, ce qui nest manifestement pas possible, à moins que ce ne soit finalement les pays les moins compétitifs qui absorbent les excédents des pays les plus riches, ce qui est tout simplement absurde. La libéralisation à outrance, et laffaiblissement des Etats qui en découle se traduisent ainsi, à tous les niveaux, par une succession de blocages dont les interminables négociations du G.A.T.T sont le plus bel exemple à léchelle internationale. Cet «accord général» est dailleurs lui-même la parfaite expression de la loi du plus fort qui régit le marché mondial. On se souvient sans doute que les institutions internationales créées au lendemain de la deuxième guerre mondiale, devaient comporter à lorigine quatre organismes complémentaires les uns des autres : un organisme politique, lO.N.U ; un organisme monétaire, le FMI ; un organisme bancaire, la B.I.R.D ; un organisme de réglementation du commerce international enfin, dont le texte constitutif, approuvé par la délégation américaine elle-même à la conférence de La Havane, ne fut jamais ratifié par le Congrès des Etats-Unis. Le refus des Etats-Unis, alors au faîte de leur puissance économique, politique et militaire, a fait échouer définitivement ce projet, laissant la place à la C.N.U.C.E.D, organisme plein de bonnes intentions, mais dépourvu de tout pouvoir, et au G.A.T.T, avec pour objectif la suppression des barrières douanières et la soumission de léconomie mondiale aux «lois» du marché, sans guère de considération pour les inégalités évidentes entre les pays et les grandes régions du monde. Ce
comportement na cessé depuis lors. Aujourdhui encore, à
chaque blocage nouveau, à chaque augmentation de la misère
et des inégalités dans le monde, la réponse est à
peu près la même. Ce ne sont pas les mécanismes du
marché qui sont en cause puisquils sont lexpression de la réalité
économique et de sa rationalité elle-même. Si les choses
vont mal cest donc que le marché ne domine pas encore assez lensemble
des activités humaines. Cest quil faut encore plus dajustements,
encore plus de libéralisme économique, pour que les mécanismes
du marché, par delà une période difficile (mais pour
qui ?) réalisent enfin leur merveilleux équilibre.
La démocratie pour quoi faire ? Il ne sagit pas cependant que dun problème économique, loin de là. Léconomie capitaliste de marché nest pas seulement présentée comme la seule efficace, la seule opérationnelle, puisque la seule conforme à la nature des choses. Elle est aussi et surtout considérée, y compris par ceux qui en regrettent les excès, comme la mère, et pas conséquent la meilleure garante de la démocratie. Ce lien (ou cette confusion ?) entre les libertés économiques et les libertés politiques est depuis longtemps, mais aujourdhui plus que jamais, largument le plus fort, surtout dans les pays occidentaux, en faveur dune économie de marché. Présent dans tous les débats du XIXeme et de la première moitié du XXeme siècle, il apparaît désormais comme sans réplique, renforcé par les désastres de la dictature stalinienne et des régimes totalitaires inspirés de son expérience. Que pèsent encore les critiques sur les «libertés formelles» de la «démocratie bourgeoise», face à la réalité du goulag, au pouvoir écrasant de la nomenklatura, détentrice de lautorité politique, du contrôle de léconomie et du bien-être matériel ? Le lien historique entre la démocratie et le marché nest-il pas au contraire évident ? Lhistoire ne montre-t-elle pas, dabord en Europe mais aussi, progressivement, dans dautres pays du monde, que léconomie de marché a besoin dun cadre démocratique pour se développer ? Mais la question est aujourdhui de savoir si la démocratie elle-même a besoin du marché - plus exactement si le marché, tel quil fonctionne en devenant le moteur unique, ou le moteur principal, de léconomie ne devient pas à son tour un obstacle au développement de la démocratie, à lexercice des libertés politiques et des libertés individuelles en général. Cette ambiguïté est apparue dès le commencement de lère capitaliste. Lorsque la bourgeoisie se battait, en sappuyant sur les couches populaires, pour abattre les barrières du système féodal, cétait pour conquérir à la fois sa participation au pouvoir et la possibilité dentreprendre, de posséder, dexploiter, de tirer parti plus efficacement des nouveaux moyens que lui apportait lévolution des forces productives. En France, par exemple, labolition des privilèges fut aussi le démantèlement des corporations et des protections quelles représentaient pour dautres catégories sociales. Au nom dune égalité juridique et dune liberté réduite aux individus, la loi Le Chapelier interdisait aux travailleurs de se regrouper pour des actions collectives, et il fallut plus dun siècle pour que la classe ouvrière arrache à la bourgeoisie la liberté syndicale. La démocratie portée par la montée du capitalisme, cest dabord la démocratie censitaire, celle ou le pouvoir des hommes est proportionnel à largent quils possèdent. Son infléchissement vers dautres structures (le suffrage universel, le droit syndical, la sécurité sociale etc...) nest pas le produit de lévolution du marché, du progrès scientifique et technique, dun nouvel essor des moyens de production, ou plutôt il ne lest quà travers les contradictions nouvelles quils ont engendrées, à travers les luttes quils ont suscitées de la part de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière. Ce
sont ces luttes elles-mêmes qui ont sauvé le capitalisme de
ses propres incohérences, en permettant lextension des marchés
intérieurs, laugmentation des niveaux de vie, la consommation de
masse et une certaine régulation des tensions sociales. Cest sur
la base de ce nouveau rapport des forces qua pu sétablir, pendant
plusieurs décennies, le compromis social-démocrate, cest-à-dire
lalliance de fait entre le monde du travail et le capitalisme moderne.
Ne suffit-il pas dune promenade de quelques heures, dans nimporte quelle ville dEurope (et à plus forte raison dans les autres) pour démasquer ce mensonge ? Quel rapport y-a-t-il, en termes de pouvoir dachat et de pouvoir tout court, en termes de culture aussi, entre les villas des beaux quartiers et les immeubles utilitaires ? Les quartiers ouvriers proprement dit ont pratiquement disparu, mais la vaste couche majoritaire des salariés, toutes catégories confondues dans la grisaille et luniformité de ses grands ensembles, ne ressemble pas plus à la moyenne bourgeoisie dautrefois quà la classe ouvrière historique. Frappée par la diminution de son niveau de vie, menacée par lextension du chômage, elle est constituée danciens et de nouveaux prolétaires, sans conscience prolétarienne, il est vrai, mais sans non plus dadhésion profonde aux valeurs des classes dirigeantes. Rien nest plus dérisoire, à cet égard, que les efforts entrepris par les Etats et les patronats pour tenter de promouvoir, à travers les privatisations dentreprises publiques et les ouvertures de capital dans les entreprises privées elles-mêmes, lidée dune démocratie économique fondée sur la généralisation de lactionnariat : le «pan-capitalisme». Les résultats obtenus en termes de souscription initiale font généralement lobjet de communiqués victorieux, mais combien de ces actions restent effectivement dans le portefeuille des petits porteurs ? Les nouveaux actionnaires ne tardent pas à sapercevoir de la duperie dont ils font lobjet. Ils voient bien quils ne sont pas de vrais partenaires, quils ne pèsent rien dans une assemblée générale (à moins de se regrouper, ce qui nest pas le cas pour linstant), quand il sagit dapprouver la direction et de prendre les décisions quils auront à subir en tant que salariés. Cette couche sociale majoritaire ne ressemble pourtant guère aux classes moyennes dautrefois. Elle nest pas une classe à proprement parler. Elle demeure extérieure au système enplace, et ne lui apporte rien que son consentement ou sa simple résignation. Elle ne constitue pas encore pour lui une véritable menace, mais pas non plus un appui. La ligne de fracture a beau se situer plus loin, à la hauteur des banlieues, le monde des exclus na beau nêtre encore quune minorité, son existence même est le talon dAchille du capitalisme libéral. Non que la paupérisation de masse, lexpulsion, le déracinement de populations entières soient en eux-mêmes des réalités nouvelles. La révolution industrielle du siècle dernier avait aussi plongé dans la misère des millions dhommes sans travail, et des théoriciens du socialisme, comme Rosa Luxembourg, prévoyaient déjà le moment où le système capitaliste ne pourrait plus «racheter sa propre production». Ce
sont les luttes ouvrières, luttes économiques et luttes politiques,
facilitées par le cadre même de la démocratie bourgeoise
et par son élargissement, qui ont contribué, en même
temps que le progrès des techniques et des méthodes de production,
à reculer cette échéance. Mais la crise actuelle,
le raz de marée du chômage, ne replacent-ils pas léconomie
capitaliste dans la même impasse de surproduction, dans un contexte
encore plus instable, encore plus dangereux pour elle, parce que les contre-poids
de la démocratie et du marché ne fonctionnent plus ?
Une démocratie censitaire Le passage de lexploitation à lexclusion est à cet égard décisif. Le capitalisme triomphant avait prolétarisé les masses paysannes et les travailleurs individuels ruinés, cest-à-dire quil les avait intégrés à son système de production, parce quil en avait l«usage», à la fois comme producteurs et comme consommateurs - et finalement comme citoyens, si manipulés fussent-ils. Le capitalisme daujourdhui dispose, au contraire dun instrument de production si perfectionné, avec une productivité si énorme, quil nexiste plus de corrélation directe entre la quantité de production et la quantité de travail. . Contrairement au prolétaire dautrefois, lexclu daujourdhui na plus de «valeur» sur le marché, la société capitaliste nen a plus «besoin» - ou plutôt elle en a besoin comme consommateur, mais non plus comme producteur, ce qui est pour elle une contradiction redoutable. Devant une crise de cette ampleur, qui nest plus liée à des diminutions conjoncturelles de la demande, mais à un déséquilibre structurel, inhérent au système de production lui-même, les dirigeants économiques et politiques sont désarmés. Ils détournent lattention sur limportance du phénomène en isolant son aspect le plus voyant, celui des populations immigrées, cherchant ainsi, par une véritable «exclusion dans lexclusion», à en minimiser la portée générale. Chaque jour, chaque bulletin dinformation apporte pourtant la preuve que cest la société toute entière qui se lézarde, à léchelle de chaque Etat comme à léchelle internationale, jusquà voir se profiler, avec la montée du racisme, du chauvinisme et de la violence sous toutes ses formes, la menace dune nouvelle sauvagerie. Que font, dans tout cela, les mécanismes stabilisateurs du marché ? Comment fonctionne la démocratie ? Plus les inégalités sont grandes, plus le champ social de lexclusion sélargit, moins le marché est capable dassurer un équilibre entre la production et les besoins, cest-à-dire dorienter la première vers la satisfaction des seconds. Il ne lest, bien sûr, jamais complètement, même lorsquil sagit en apparence, sur la place du village, dun échange entre personnes libres. La démocratie du marché ressemble toujours aux régimes de la restauration : cest une démocratie censitaire, dans laquelle la demande de chacun est pondérée par son propre pouvoir dachat. Les besoins collectifs et les besoins individuels des catégories non solvables y sont naturellement sous- représentés. Ils ne peuvent pas être satisfaits par le jeu de loffre et de la demande, mais par lintervention dautres forces, qui se manifestent par une autre demande, à travers des interventions politiques. La distorsion naturelle entre la demande solvable et les besoins sociaux, indissociable des mécanismes du marché, prend aujourdhui des proportions accrues, dans notre société improprement appelée «de consommation», qui est dominée au contraire par lantériorité de loffre sur la demande, de la production sur lexpression des besoins. Ce fossé devient plus large encore avec la prolifération du marché financier, dont les moyens techniques nouveaux, informatique et télécommunication notamment, ont rendu possible un développement autonome. La masse monétaire et les profits financiers saccroissent beaucoup plus vite que la production matérielle, aggravant le déséquilibre et la fragilité du système en même temps que son abstraction, que son éloignement des réalités et du besoin des hommes. Quant
au pouvoir politique, il nest plus en mesure de redresser la barre. Les
gouvernants font semblant de gouverner, sous le regard sceptique des «citoyens»
désabusés, mais les décisions les plus importantes
leur échappent. Lévolution économique dans chaque
pays est conditionnée par la guerre des grandes sociétés
internationales, au niveau dun marché mondial dont les mécanismes
eux-mêmes ne peuvent être modérés par aucune
instance démocratique, en létat actuel des institutions.
Cette
évolution ne fait-elle pas apparaître une troublante analogie
entre la crise du marché et la faillite du «socialisme réel»
?
Dans le système de concurrence du marché capitaliste, léquilibre est atteint, non moins théoriquement, lorsquil nest plus possible daméliorer la situation dun individu sans pénaliser tous les autres. Mais que vaut cette définition de loptimum quand la remise en cause du partage est précisément lobjectif ? La régulation par le marché nest alors finalement quune régulation par largent, une régulation au profit de ceux qui détiennent la richesse et la puissance, même si elle préserve - du moins dans les conditions normales de son fonctionnement - de plus grands espaces de liberté et plus dinitiative de la part des producteurs. Cest
finalement le déficit démocratique, lincapacité des
plus pauvres et des plus faibles à faire valoir leurs besoins, dans
lun et lautre cas, qui est la source principale des blocages économiques.
Il serait donc illusoire de sen tenir à la position minimaliste,
à quoi sest résignée la social-démocratie
dans sa plus grande majorité, consistant à ne défendre
que les libertés politiques sans leur donner un contenu. La démocratie
elle-même est un moyen, mais ce moyen na de sens que sil est au
service dun progrès social, dun rééquilibrage de
la société au profit de ceux qui en sont aujourdhui les
victimes. Un moyen de transformer le monde et non plus seulement de le
faire accepter.
Vers une économie pluraliste Cest
dans cette perspective que nous devons aborder le problème des relations
marché-démocratie et rechercher des solutions concrètes,
non seulement pour les discuter et les confronter entre nous, mais essayer
den promouvoir la mise en uvre pratique, en partant de la réalité,
non pour la justifier et la figer dans le temps, mais pour la transformer
par une action progressive, en évitant à la fois les utopies
dévastatrices et le faux réalisme de la résignation.
Manuel Bridier |
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