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SERVICE PUBLIC |
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| Je
vais dabord tenter de répondre à la question «quest-ce
que le marché dans la société moderne ?». Je
fournirai une réponse conceptuelle abstraite, cest-à-dire
un concept non immédiatement opératoire, qui peut seulement
servir à produire des concepts plus concrets et réellement
opératoires, et donc à critiquer et transformer les concepts
et les approches en usage. Seuls évidemment des économistes,
des juristes, des militants politiques pourront produire de tels concepts
concrets. Le concept abstrait a pour objet lunité entre la pensée
de ce qui est et de ce qui doit être, cest-à-dire lunité
de la pensée. Il peut paraître spéculatif. Mais quand
tout consensus sur des concepts concrets a disparu, il nous faut remonter
plus haut dans labstraction. Et tenter de repartir de là. Je partirai
dune leçon et dune erreur de Marx. Le grand intérêt
du Capital est, à mon sens, sa tentative de définir le marché,
les rapports marchands, indépendamment des rapports proprement capitalistes.
Marx consacre au marché, à la logique de la production marchande,
la première section de louvrage, et aux rapports capitalistes tout
le reste. Non pas au sens dune séquence historique (il ne décrit
pas dabord des rapports marchands précapitalistes). Mais selon
une séquence théorique, selon la logique incontournable de
lexposé (et qui nest pas une didactique dexposé, mais
concerne la chose même), séquence qui va de labstrait, les
rapports marchands, au plus concret, les rapports capitalistes. Il ouvre
ainsi une voie nouvelle, que navaient pas exploré ses prédécesseurs
(Smith, Ricardo). Il se pose en effet une question nouvelle: peut-on construire
la société future, le socialisme, sur la base du marché
?
A cette question, il répond non. Il montre en effet que marché généralisé et capital, forment un seul système. Le marché généralisé est le présupposé du capital, qui le pose, le reconstitue et le généralise. Entre la logique du marché et la logique du capital, il y a une relation systémique. La logique du marché ne peut donc être que celle du profit, une logique «abstraite», comme dit Marx, cest-à-dire indifférente au sort des hommes et à la destruction de la nature. Conclusion: le socialisme de marché est une chimère. Le socialisme ne peut se fonder que sur lautre forme de coordination de la production à léchelle sociale, qui est le plan, lequel fournit la possibilité pour la société dune maîtrise consciente, démocratique et transparente de son activité. 0r, nous savons aujourdhui que la société planifiée comporte elle aussi son principe de non-transparence, et de rapports de classes. Non plus à partir de lappropriation privée des moyens de production, mais de leur appropriation publique, par les managers politiques, économiques et idéologiques du centre. Une autre société de classes, de type différent, avec des potentialités différentes. Son histoire ne découle évidemment pas de la pensée de Marx. Mais celle-ci y a sa part. Le présupposé contractuel Il nous faut donc revenir au point de départ. Car Marx a malgré tout introduit dans la culture moderne une question qui ne peut être éludée. Le capitalisme, dont chacun sait ce quil porte de négatif, présuppose une logique qui est celle de la libre contractualité entre agents égaux dans leur liberté. Et lon peut décrire cette logique, comme le fait Marx dans la première section du Capital, sans la moindre référence ni à la domination ni à lexploitation. Seulement dit-il, cette logique «se transforme en son contraire» dès que lon se représente quelle implique que la force de travail elle-même soit une marchandise. Cette problématique dun présupposé de contractualité me semble incontestable. Marx a raison sur ce point, dans lapproche de la contractualité comme dun présupposé du monde moderne. Mais il na pas su le comprendre de façon adéquate. Et lon ne peut le faire, à mon sens, quen opérant la synthèse entre son approche et celle qui vient du contractualisme classique, celui des théoriciens du contrat social. Le résultat est atteint dès que lon comprend que le présupposé posé la modernité ne peut être le seul rapport marchand. En effet, le marché nest pas une loi de la nature (enfin découverte), mais seulement une règle quune société se donne, et selon laquelle il est entendu que ne sont recevables que des actes déchange, entre acteurs libres. Et une telle règle ne peut être mise en uvre sans quune volonté centrale ne lassure et ne lassume, au nom du même principe de liberté et dégalité. Mais une telle volonté commune, parce quelle saffirme libre, peut par définition vouloir autre chose que le marché: elle peut vouloir les arrangements, la prévision, le plan. Le concept de contrat nest donc pas par essence une catégorie des rapports privés, mais de la relation antinomique entre rapports privés et publics. Il y a antinomie entre le marché et le plan, parce que ce qui est donné à lun est ôté à lautre. Mais ils sont lendroit et lenvers de la même figure contractuelle, qui est le présupposé de la modernité. Si du moins comme il apparaît de Hobbes et Descartes à Weber et Rawls - la modernité est affirmation de rationalité et dégalité. Mais la contractualité nest que le présupposé du monde moderne. Elle nexiste à léchelle sociale quà travers ses formes concrètes, ses média - dirais je en détournant Habermas -, à savoir le marché et le plan, qui sont, lun et lautre, principes de rapports de classes: le marché, principe du capitalisme, et le plan, principe de létatisme. La contractualité «est formatrice de classes» parce quà léchelle sociale, elle ne peut exister que comme la contractualité interindividuelle du marché ou la contractualité centrale du plan, ou combinaison des deux. Où lon voit que la notion de classes ne désigne pas des groupes sociaux: elle spécifie la nature, les déterminants, la forme dune polarité conflictuelle dynamique et mouvante. Bref, la contractualité se transforme ainsi «en son contraire», selon une formulation dialectique de Marx. Qui est un beau défi théorique. Car la contractualité ne disparaît évidemment pas en donnant lieu à son contraire. Et il reste à spécifier son statut de réalité, qui ne peut être ni celui dune illusion, ni celui dun simple idéal. Son statut de réalité se conçoit aisément dès que lon envisage la troisième dimension du présupposé contractuel, qui est lassociativité. La relation contractuelle présupposée nest pas seulement interindividuelle et centrale, mais aussi associative. Si A peut librement contracter avec B en toute choses, ABCD peuvent librement contracter ensemble. Face à la volonté publique, cest-à-dire générale et commune, le rapport privé possède ces deux dimensions: interindividuelle et associative. La contractualité présupposée est larticulation de ces trois dimensions. En
dautres termes, les sociétés de classes modernes se caractérisent
par le fait que la domination et lexploitation y reposent sur des rapports
contractuels présupposés. Comme le disent Marx et Weber,
Iun et lautre avec le vif sentiment de formuler un énoncé
théorique essentiel, lexploitation capitaliste moderne est lexploitation
de lhomme libre.
Voyons
les choses plus concrètement. Ou plutôt, évoquons sous
la forme dun schéma primaire, la logique circulaire qui est celle
de la modernité. A laquelle résiste, il faut le dire, lidéologie
linéaire du progrès, familière aux enfants des Lumières
et du mouvement socialiste. Les salariés du capital sont libres
de sassocier - du moins à la mesure des rapports de force qui sétablissent
à un moment donné dans la structure de contractualité
interindividuelle, cest-à-dire capitaliste. Ils sassocient pour
se défendre, imposer des salaires, des conditions de vie, et, de
proche en proche, pour exiger une régulation de lordre économique,
pour contrôler le centre. Finalement, ils exproprient le capital
et fondent une société planifiée, laquelle donne lieu
à
une monopolisation, cette fois centrale, de lappareil de production et
de connaissance. Mais cela se passe dans le monde moderne, cela est le
monde moderne, avec seulement cette contradiction plus aiguë: une
telle société (planifiée sans marché) appelle
le parti unique, cest-à-dire une tendance à la privatisation
de lEtat. Cela ne suffit cependant pas à reverser ces sociétés
dans la prémodernité. Car elles restent officiellement fondées
sur la participation libre et égale de tous. Comme dans le capitalisme,
il est incessamment rappelé à chacun que lexception - si
vaste et si totale soit-elle - nest pas la règle, et que la règle
est censément fondée sur la libre détermination commune.
Cest dabord par un processus interne, qui nest pas seulement celui de
son délabrement, mais tient aussi au fait de laffirmation publique
de ses présupposés et de la dynamique qui fait corps avec
cette affirmation, que cette société produit ses propres
«fossoyeurs». Qui exproprient finalement la classe dominante.
En passant, il est vrai, la main à une nouvelle, dont la prédominance
repose sur lappropriation privée.
Avant
den dire un mot et de terminer sur ce point, je voudrais ouvrir une brève
parenthèse, pouvu quon ne se méprenne pas sur mon propos.
Je propose une trame générale danalyse, qui ne peut remplacer
lanalyse globale systémique, proposée par les théoriciens
du système du monde. La théorie générale permet
seulement de mieux fonder une théorie globale systémique.
Elle décrit la logique propre à une forme étatique-nationale
moderne. Mais, comme on le sait depuis Braudel, le propre du monde moderne
est dêtre une pluralité de tels Etats-nations, les uns formant
centre, dautres périphérie. La puissance des Etats du centre
tient à leur capacité de développer la relation capitaliste
dans sa dynamique, qui est celle de lexploitation du travail libre, ou
relativement plus libre. Et cette puissance est telle quelle permet lassujettissement
dEtats périphériques, dans lequel la proclamation de libre
contractualité approche progressivement de la fiction.
Une théorie de la justice Je
terminerai en indiquant deux tâches prospectives.
La
seconde tâche est celle de travailler à nouveau, à
des modèles de socialisme. Un modèle de socialisme est un
projet qui combine des rapports dassociation (ou de coopération
directe), de plan (ou dorganisation) et de marché selon les critères
dune société juste, cest-à-dire libre, égale
et efficace, au sens où la question de lefficacité est interne
à celle de la justice. Il propose un mode déterminé
de partage de la propriété des moyens de production, des
principes de gestion, de distribution, des formes de fonctionnement financier,
daccès à la formation et à linformation, qui doivent
assurer les conditions dexistence dune telle société. Il
existe actuellement dans le monde anglo-saxon une intéressante discussion
de tels modèles. Ces travaux retraduisent les éléments
dune théorie analytique de la régulation, dans les termes
dun projet dynamique démancipation.
Jacques Bidet |
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