| Cette
contribution propose à la discussion quelques éléments
de réflexion sur lidée de marché. Non sur le marché
en tant que concept, mais sur lidée ou les idées que les
théories économiques ont contribué à forger,
et qui inspirent ou légitiment les politiques économiques.
Commençons
par décomposer lidée de marché que nous avons. Si
on vous demande de définir le marché, vous pensez, comme
moi, à léchange, à des biens et des services, à
des prix, à la monnaie, à un lieu localisable ou non dans
lespace, à des réglementations, etc. Voici donc un premier
inventaire. On précisera demblée que les marchandises nallant
pas toutes seules au marché, il y a également des individus,
des groupes sociaux, et aussi lEtat comme expression des intérêts
dune communauté humaine: il édicte des règles, il
émet la monnaie; son existence délimite un espace au marché.
La
première remarque que lon peut faire cest que lEtat est dans
le marché, comme composante du marché.
Si
lon poursuit cette mise à plat et que lon se demande quelle idée
est associée communément au marché, on trouve lidée
de concurrence, defficacité, auxquelles est généralement
couplée la dimension nationale et internationale du marché.
Nous
sommes censés vivre, nous, dans une économie de marché.
Et les pays de lEst, comme ceux du Sud sont aujourdhui dits en transition
vers léconomie de marché, après labandon des planifications
centralisées. Et cette transition serait associée à
lapprentissage de la démocratie de type occidental.
Ici
et ailleurs, avec les millions de chômeurs, on nous promet les lendemains
qui chantent. Le choix du marché impliquerait donc des sacrifices
transitoires. Le développement du marché a besoin dun support
idéologique. On nous invite à croire au marché, faute
de mieux diront certains. Et on évoque lincontournable «loi
du marché». Quelle loi?
Chacune
des propositions que je viens démettre nécessiterait une
analyse approfondie.
Ce
que je vais essayer de faire, dans cet exposé introductif, cest
dabord de repérer dans la pensée économique comment
sest forgée lidée que nous avons du marché. A ce
titre, on peut relever quelques déplacements majeurs dans lhistoire
de la pensée économique, et notamment le glissement qui sest
opéré entre le marché conçu dans une perspective
daccumulation du capital, et le marché conçu dans une optique
déquilibre, le glissement entre une perspective macro-économique
où lEtat avait naturellement sa place et une optique micro-économique
où lEtat na plus de place, où la relation entre Etat et
marché est par définition antagonique et ne peut être
traitée que par des contorsions analytiques. Chemin faisant, il
est intéressant de pointer le sort réservé à
la dimension internationale du marché, et à la monnaie.
Dans
un deuxième temps, je vous propose dexaminer la projection de lidée
du marché dans la pensée économique du développement
ou de la transition comme disent les économistes néo-classiques
maintenant, assimilant lEst et le Sud. Sur ce thème qui mest plus
familier, il existe une réflexion importante: celle-ci est ballottée
entre, dune part, la projection, dans des contextes particuliers, des
concepts conçus pour des économies salarisées et industrialisées,
en particulier celui du marché, et dautre part la relativisation
de ces concepts et, plus généralement, celle des outils de
lanalyse économique.
LIDEE
DU MARCHE DANS L'ECONOMIE POLITIQUE CLASSIQUE
Les
spécialistes de lhistoire de la pensée économique
vous diront que, bien avant Adam Smith et David Ricardo, des questions
fondamentales de léconomie politique avaient été
soulevées et analysées. Sur la place du marché et
de léchange, les classiques ont toutefois fait franchir une étape
décisive à la pensée économique, quitte à
avoir repris à leur compte des éléments de réflexion
de leurs prédécesseurs.
Léconomie
politique classique propose un schéma général de laccumulation
du capital et de ses enjeux dans lequel sinsère le marché.
Quel
est ce schéma? De façon simplifiée, on peut dire que
laccumulation (on dirait aujourdhui la croissance mais, on verra justement
pourquoi les deux termes ne sont pas synonymes), se déroule au cours
de périodes chaînées entre elles. Le revenu atteint
à la période 1 détermine le niveau de départ
de la production de la période 2. La part du revenu qui revient
aux capitalistes industriels est déterminante, car delle dépend
lavance de capital (fonds de salaire inclus) de la période 2. Et
cest le développement de la production industrielle qui est susceptible
daccroître le plus rapidement «la richesse des nations»
car, dans ce secteur, le progrès technique permet la division du
travail et la multiplication rapide des biens. Les butoirs de cette accumulation
proviennent de la rareté des ressources du sol et du sous-sol dont
dépend loffre daliments et de matières premières.
Si léconomie doit souvrir, cest dabord pour faire reculer ces
butoirs: pour lAngleterre en pleine révolution industrielle, il
est impératif daller chercher ses aliments et ses matières
premières là où elles sont les moins chères
et de cesser de protéger le blé national.
Quel
est le statut du marché dans ce schéma ?
Le
marché est le lieu de léchange où se forment les
valeurs déchange des marchandises. La condition pour que le marché
joue ce rôle, cest une massification des marchandises, cest la
généralisation de léchange.
Ce
qui a surtout retenu lattention, à ce titre, cest non seulement
la relation valeur-prix des biens, mais surtout lidée que, sur
le marché, va se lire une mesure de la valeur des biens. Le problème
de la mesure nobsède pas encore les économistes du temps
des classiques. Cela viendra par la suite, avec léconomie walrassienne,
et avec léconomie politique de la planification. Les classiques,
eux, formulent des lois de formation de prix, liant ces derniers à
la répartition du revenu, pour ce qui est des «prix naturels»
autour desquels vont graviter des prix de marché, qui, eux, dépendent
de loffre et la demande.
-
Le marché est le lieu de valorisation du capital. Cette idée
a largement été reprise et étayée par Marx.
Il est le maillon qui lie les périodes entre elles. Il représente
le moment où se forme, avec les prix, le profit et celui où
les marchandises se transforment en revenu monétaire.
Peut-on
alors considérer que, dans ces conditions, la monnaie nest quun
voile? Dans nimporte quel manuel sur la monnaie, vous pourrez lire que
les économistes classiques traitent la monnaie comme un voile: le
système des prix relatifs des marchandises est défini à
partir de la théorie de la valeur-travail et la monnaie nintervient
que pour fixer le niveau général des prix. Par la suite,
la théorie néo-classique affirmera la même chose tout
en proposant une autre théorie de la valeur. Na-t-on pas tendance
à lire les classiques en termes néo-classiques, comme si
leurobjet était de définir un système de prix déquilibre?
Marx, en introduisant léquivalent général dans la
théorie de léchange, et en soulignant que léchange
est monétaire par définition dans léconomie capitaliste,
a plutôt consolidé lapproche des classiques.
-
Fondamentalement, lespace du marché est national, il est défini
par lespace de laccumulation. Lexportation nest pas un objectif en
soi, elle permet de payer les importations qui soulageront la contrainte
naturelle qui pèse sur les biens non reproductibles (ressources
du sol et du sous-sol).
Sur
ce point, il importe de dire un mot de la théorie des coûts
comparatifs; dans lanalyse de Ricardo, cette démonstration, fort
astucieuse, est redondante si son objet est de démontrer la nécessité
de louverture pour léconomie anglaise; la théorie de la
rente foncière suffit. Ce quajoute la théorie des coûts
comparatifs, cest largument que la spécialisation est avantageuse
non seulement pour lAngleterre mais également pour le Portugal,
bien que ce dernier ait des coûts absolus pour le vin et de drap
inférieurs aux coûts anglais. Dune certaine façon,
Ricardo répond à ses prédécesseurs qui raisonnaient
en termes de coûts absolus. Lidée de monnayer, dans léchange
international, un avantage relatif ou lavantage dune dotation initiale
en ressources, servira par la suite de fondement à la notion de
compétitivité.
Si
lon récapitule lidée du marché chez les classiques
en fonction de notre inventaire initial, le marché est bien le lieu
de léchange des marchandises (parmi celles-ci, Marx ajoute la force
de travail), où se forment les prix en fonction des coûts
de production; de leur niveau dépend le taux de profit des capitalistes
et le rythme de laccumulation. Lidée du marché comme lieu
de la concurrence existe, mais celle-ci est avant tout la condition de
légalisation des taux de profit et donc de leur répartition
entre les branches. Cela signifie-t-il que nous serions en présence
dun «marché des capitaux», au sens où lon entend
cette expression aujourdhui? Non, puisque toutes les marchandises deviennent
du capital dès lors quelles sont sur le marché.
Sur
ce marché, lEtat a des tâches bien précises à
accomplir: dabord celle dadapter la réglementation de telle sorte
que la répartition des revenus se fasse en faveur du profit, ensuite
celle de faire un espace monétaire homogène et viable (passage
par la monnaie oblige). Sur ce point, le pouvoir régalien de battre
monnaie nest plus perçu comme une question de finances publiques,
il est envisagé en fonction de la mise en place dun système
monétaire et bancaire «moderne», adapté à
une économie, monétarisée.
La
théorie néo-classique
Avec
la théorie néo-classique, la vision du marché est
profondément transformée. Ce nest pas tant la substitution
dune théorie de la valeur à une autre qui est en elle-même
le changement majeur. Cest la démarche qui devient toute autre.
Le marché devient métaphorique, fait de rencontres perpétuellement
recommencées, entre une offre et une demande ; le marché
apparaît comme un lieu où se renégocieraient à
chaque fois des contraintes, des avantages, et des préférences.
Finalement, on ne sait pas si loffre et la demande ont beaucoup denfants,
car lhistoire sarrête quand léquilibre est atteint, quand
il ny a plus dexcès doffre ou de demande, quand toutes les offres
et les demandes sont casées. On nous présente un conte, y
compris sous forme mathématique, qui part dune multitude dindividus
sans princesse endormie et sans vilaine sorcière, autant de courbes
doffre et de demandes qui finissent par nen faire quune par type de
biens et de services, jusquà ce que soit atteint léquilibre
général, ie un système de prix déquilibre.
L
individualisme
Il ny
a plus de capitalistes, de travailleurs et de propriétaires fonciers.
Il y a des individus, pris un à un, qui expriment sur un marché
leurs contraintes et leurs préférences et qui cherchent à
maximiser leurs avantages. Le marché émet des signaux que
sont les prix, lesquels, au terme dun processus de tâtonnement,
vont rendre compatibles les offres et les demandes.
Les
économistes vont faire ainsi du marché le lieu de socialisation
de lindividu: ce qui relie cet individu au reste de la société,
cest le marché. Il y exprime ses préférences par
la demande (les «habitudes», les «goûts»
des consommateurs); il sexprime seul comme il le fait avec son bulletin
de vote dans lisoloir. Il vient sur le marché avec sa contrainte
budgétaire - son revenu représente ainsi non seulement sa
capacité à acheter des biens et des services, mais la première
façon dêtre reconnu socialement .
Léquilibre
Dans
la théorie néo-classique traditionnelle, lexistence de léquilibre
est postulée et non démontrée. Ce qui est démontré,
cest la stabilité de léquilibre dans le cadre des hypothèses
retenues .
Si
le marché est parfait, cet équilibre est le meilleur possible;
déquilibre en équilibre, on se place sur le sentier de croissance
le plus élevé.
Cest
à ce stade que lidée de la concurrence prend tout son sens.
Un marché parfait est un marché de concurrence, cest-à-dire
datomisation telle que chaque individu puisse exprimer totalement ses
contraintes et ses préférences. Toute coalition, toute entente,
provoquent un équilibre sub-optimal. La tâche de lEtat est,
dans cette optique, de les empêcher et de corriger les autres imperfections
du marché.
On
remarquera que la définition de la concurrence est particulièrement
abstraite; elle est dabord atomisation, la différenciation nest
prise en compte que dans les dotations initiales respectives. Le marché
sanction - que le meilleur gagne - nest quun épisode accidentel,
en attendant que la mobilité nivelle les rendements jusquà
un point supposé déquilibre naturel .
Lespace
de ce marché-là est indéfini. Si les individus sont
inégalement dotés au début de lhistoire, tout comme
les pays, en ressources, en capacités, en préférences,
plus large sera la confrontation des offres et des demandes, plus lensemble-monde
y gagnera et donc tout un chacun, comme les sous-ensembles formés
par les pays particuliers. Dès que lon procède à
un découpage spatial ou sectoriel, on peut introduire lidée
de compétitivité dun sous-ensemble par rapport à
un autre.
Que
devient lEtat dans ces conditions? Le seul statut qui soit possible pour
lui, cest dêtre un individu de plus et de se comporter comme tout
un chacun. Il ne peut exister sans perturber la belle harmonie que lon
vient desquisser. Emettre de la monnaie, oui, cela fait partie de ses
attributs comme la justice et la police. La monnaie facilite les transactions,
et cette fonction est perçue comme, la plus importante. Mais que
lEtat prenne garde de ne pas perturber léquilibre en en émettant
trop ou pas assez (il ne perturbe dailleurs que le niveau général
des prix, donc le taux de change, ce qui modifie les avantages - la compétitivité
- par rapport aux autres espaces monétaires).
Les
inflexions
Si les
théories anciennes des structures de marché asymétriques
(monopole, oligopole, monopsone) nétaient conçues que comme
des déviations par rapport au schéma précédent
et ne représentaient pas une alternative théorique, lidée
de limperfection des marchés a pris racine depuis Keynes dans la
théorie dominante.
La
politique économique du laissez-faire, inspirée de la théorie
néo-classique, ne permet pas la résorption du chômage
et la reprise de linvestissement après la crise de 1929. Keynes
avance lidée que léquilibre ne garantit pas le plein emploi
car deux prix ne jouent pas le rôle qui leur est attribué
par la théorie précédente: le salaire et le taux dintérêt.
LEtat a pour charge de réaliser le plein-emploi et donc dassurer
un taux de croissance suffisant. Keynes revient en quelque sorte à
léconomie politique.
Depuis
une vingtaine dannées, on relève dans la théorie
néo-classique , des contributions qui remettent en cause lidée
dun équilibre général correspondant à loptimum
dans les hypothèses définies précédemment.
La nouvelle micro-économie introduit des hypothèses pour
létude des marchés et des comportements dagents. Tel est
le cas par exemple des théories bâties à partir dune
hypothèse dinformation imparfaite. La nouvelle économie
des contrats et des conventions, avance lidée selon laquelle les
agents agissent dans un monde qui est trop complexe pour être tout
à fait transparent. Elle introduit lidée du risque qui implique,
pour les agents, le déploiement de stratégies complexes.
La gestion du père de famille, avec sa contrainte budgétaire,
est devenue ringarde. La nouvelle image du marché est celle du risque,
elle est cynique et elle saffiche; cest celle des golden boys, spécialistes
des spéculations financières, entourés dordinateurs.
Il y a maintenant des gagnants et des perdants. On a limpression que la
main invisible, qui finissait un jour par réaliser léquilibre
bienfaiteur de la fable, a disparu dans les tours de verre et dacier.
La loi du marché, celle quon dit être de la concurrence,
est, elle, le pain quotidien de tout un chacun, comme une résignation,
en attendant les lendemains qui chantent.
LIDEE
DE MARCHE DANS LA PENSEE ECONOMIQUE DU DEVELOPPEMENT
Léconomie
du développement apporte sur lidée de marché, des
éléments particulièrement intéressants. Les
thèses de la dépendance ont exploré les phénomènes
de domination par le marché. Et du côté des analyses
néo-classiques, le dogme du libre-échange apparaît
dans ce champ sous un éclairage particulier.
Spécialisation
inégale et libre-échange
Lentrée
sur le marché noffre pas des avantages partagés par tous
- les premiers entrés sont les gagnants. Donc, les premiers entrés
ont intérêt à intégrer au marché les
seconds, puis les troisièmes, etc.. car leurs avantages saccroissent
à chaque fois. Telle est la logique des analyses de la spécialisation
inégale, à léchelle mondiale. Lavantage est fondé
sur lantériorité (de lindustrialisation, de la démocratie
qui permet dobtenir des hausses de salaires, etc.).
En
revanche, les thèses libérales ne se départissent
pas de laffirmation selon laquelle les avantages sont partagés
dans léchange international et, quelles que soient les nuances
apportées dans lanalyse du protectionnisme, elles nont pas renoncé
au dogme du libre-échange.
Pourquoi
louverture des économies représente-t-elle dans ces analyses
un préalable si crucial? Jusquà la fin des années
1970, louverture des économies était conçue à
travers un enjeu industriel, dans la logique des coûts comparatifs.
La multiplication des crises financières, au tournant de la décennie
1980, lidée que tous les pays naccéderont pas à
un processus dindustrialisation durable (cf. le rapport Berg - Banque
mondiale, de 1981, sur lAfrique sub-saharienne) déplacent en amont
les questions de la transition: ce qui fait défaut dans ces économies,
ce nest pas tant lindustrie que le marché. Labsence de marché
signifie labsence de norme, de signaux en fonction desquels allouer les
ressources. Quand, par exemple, la Banque mondiale traite des économies
en transition ou en développement, tout se passe comme sil y avait
un ailleurs (le marché mondial, les pays industriels) où
sont définis les prix déquilibre. Léconomie doit
sajuster à cet ailleurs (y compris dans la politique économique),
tout en créant le marché. Tels sont les fondements bien connus
des politiques dajustement structurel.
La
dimension internationale fournit donc une norme de référence
; lidée nest pas nouvelle (les «prix de référence»
dans lévaluation-projet par exemple). Ce qui est nouveau, cest
quen abandonnant lenjeu de lindustrialisation dans le développement,
on évacue la discussion sur les modalités concrètes
de lindustrialisation comme support du développement. On évacue
lidée même daccumulation, y compris celle de considérer
quelle ne passe pas forcément par lindustrialisation, telle que
la concevaient jusquici les modèles de développement. Aucune
discussion nest possible concernant cette norme abstraite qui est placée
au centre de largumentation. Son existence étant purement et simplement
postulée, cest un peu comme si on nous demandait de croire au «marché»
comme on croit en Dieu. Et on naurait rien à y perdre puisquil
ny a plus dalternative, etc. On est en face dun dogme justifié
par la faillite des économies socialistes.
Le
marché de lextraversion et les autres. Retour aux marchés
concrets
Les
approches de la dépendance extérieure, introduisent une dimension
socio-historique. Elles soulignent que le marché existe, et quil
est le produit dune domination extérieure. Et quil continue à
lêtre. On peut difficilement contester cette évidence.
Cependant,
le seul marché qui soit au centre de lanalyse de la dépendance,
est celui de lextraversion. Le surplus potentiel pour le développement
se trouve dans le secteur dexportation, seul susceptible de procurer des
devises, cest-à-dire une monnaie ayant un pouvoir libératoire
plus grand que la monnaie nationale non convertible. Quel statut donner
alors aux petits marchés ruraux, à linformel, etc. Devra-t-on
donc parler de «dualisme»? Cette approche, quelles que soient
ses insuffisances, a eu, dans le passé, le mérite de contester
les hypothèses dhomogénéité des analyses dominantes.
Elle a également sorti des oubliettes lapproche de laccumulation
des économistes classiques (cf. la thèse de Lewis, 1954,
sur le surplus de main-doeuvre). Elle a surtout incité les économistes
à sinterroger sur les caractéristiques des marchés
concrets.
Une
intéressante réflexion sest développée à
partir du contexte des pays en développement sur linformel; le
rapport entre la loi et le marché, la question des activités
illégales ou non déclarées, le rôle des coutumes,
sont des aspects essentiels et spécifiques.
Si
lapproche socio-anthropologique des marchés, dans les pays en développement,
est aujourdhui davantage retenue et a eu tendance à se substituer
à lapproche historique, larchéologie des marchés
concrets, y compris ceux de lextraversion, reste un vaste chantier de
recherches potentielles. Dans un travail de recherche précédent,
jai, pour ma part, essayé de mettre en évidence sur les
marchés de la zone franc, des processus de monétarisation
particuliers et jai proposé la dénomination de «marchés
captifs» pour les désigner. On pourra revenir sur ce point
au cours du débat.
Pour
conclure, on peut dire que lidée du marché que nous avons,
et principalement celle de la compétitivité et du libre-échange
qui lui est associée, est héritée de la théorie
néo-classique. Mais les fondements théoriques que nous propose
la pensée économique pour étayer lidée de
laccès à un optimum ou à une croissance accrue par
la voie dune régulation par le marché, ou encore la fameuse
loi de loffre et de la demande (laquelle? celle des marchés «parfaits»
et de léquilibre?), sont relativement fragiles et aujourdhui discutés
à lintérieur même du courant néo-classique.
Cela peut sinterpréter de plusieurs manières, et je laisse
à chacun le soin de le faire dans le débat.
Elsa
Assidon |