La Conférence de
Rio est un appel décisif. Depuis des décennies, des associations
et des organisations non gouvernementales qui travaillent dans les domaines
de l'environnement et du développement.
Depuis très longtemps,
elles alertent l'opinion publique sur le mal-développement du monde
et plus particulièrement sur le sous-développement du Tiers-Monde.
Elles soulignent aussi l'insoutenabilité écologique du développement
au Nord comme au Sud. Aujourd'hui ces avertissements sont entendus. Les
gouvernements affirment vouloir entrer dans un cycle de négociations
destiné à établir les règles d'un développement
soutenable pour les hommes et pour la planète.
Sur quelles bases et par
quels moyens, cette volonté peut-elle donner naissance à
une politique et à des actions qui soient à la hauteur des
défis à relever ?
1. Un développement
soutenable doit être aussi socialement équitable.
Il n'y a pas de respect
possible des équilibres écologiques sans solidarité
entre les humains. Nous prenons depuis peu conscience que la vie même
est menacée sur la planète, à terme extrêmement
bref à l'échelle de l'histoire. Le mal-développement
actuel condamne à la misère, à la maladie, à
l'ignorance la majorité du genre humain. La pression sur les ressources,
exacerbée par l'explosion démographique et par le gaspillage,
pose à notre génération des défis décisifs
(effet de serre, ozone, désertification, eau potable, déchets
... ). Elle exclut de l'avenir les générations futures.
Les contradictions entre
environnement et développement peuvent sembler inévitables.
L'évolution récente démontre le danger qu'entraîne
un mode de développement agressif et non maîtrisé.
Toutefois nous avons la conviction qu'il n'y a pas d'opposition irréductible
entre environnement et développement et que les choix éthiques,
philosophiques et politiques déterminent les solutions à
mettre en oeuvre pour surmonter les contradictions. L'avenir de l'humanité
ne peut être fondé sur l'acceptation de l'exclusion, sur le
cantonnement des pauvres dans les sociétés du Nord et sur
le maintien de peuples entiers dans la misère. La gestion de l'exclusion
est une mauvaise solution, elle est injuste et instable. Elle ne peut conduire
qu'à des politiques inefficaces et détestables. Ce pari sur
l'avenir est dans l'invention de nouvelles formes de développement
écologiquement soutenables et socialement équitables.
2. L'environnement n'est
pas seulement l'affaire du Nord, le développement n'est pas seulement
l'affaire du Sud.
Pour la moitié la
plus pauvre de l'humanité, le «développement soutenable»
est avant tout le droit à la santé, à la nourriture,
au minimum d'énergie donnant accès, dans une sécurité
au moins relative, à une vie qui ne se résume pas aux harassements
et aux contraintes. A l'autre extrême, une petite minorité
de pays, par sa surconsommation depuis un siècle, a gravement compromis
la capacité de régénérescense de la biosphère.
Sans oublier qu'il existe un « Sud intérieur » à
l'intérieur des sociétés du Nord (ou Quart Monde),
et qu'un « Nord extérieur » est formé par les
privilégiés du Sud.
La crise écologique
souligne le caractère insoutenable des modèles de développement
connus. L'objectif visant à atteindre le même niveau de vie
que celui des couches sociales aisées des pays du Nord s'est avéré
un pari impossible pour le Sud. Certes, ce type de croissance a permis
à une minorité de l'Humanité d'accéder à
un ensemble diversifié de biens et de services, mais qui ne pourront
jamais être à la portée de toute l'humanité.
Cette «prospérité» met aujourd'hui l'Humanité
face au spectre de l'épuisement des ressources naturelles. La dégradation
actuelle est la conséquence de l'appropriation par un quart de la
population mondiale des quatre cinquièmes des ressources naturelles
disponibles. Ces modèles de croissance, déjà condamnés
et mis en cause à l'intérieur de leurs pays d'origine, ne
peuvent donc plus être généralisés à
l'échelle de la planète.
Le niveau de confort et
de santé que ces modèles de développement offraient
à la moyenne des populations du Nord pourrait cependant être
atteint au Sud selon des techniques nouvelles, découplant la consommation
d'énergie et les émissions polluantes de la croissance des
services matériels. On ne saurait sous-estimer les possibilités
d'une nouvelle forme de croissance de la production soutenue par des niveaux
d'investissements plus modestes, utilisant les techniques de pointe tout
en éliminant le gaspillage.
Pour les pays développés,
c'est à une véritable conversion culturelle qu'il est urgent
de s'atteler: mesurer le développement non plus à l'accumulation
de marchandises mais à la quantité de temps libre, à
la richesse des relations humaines.
Sous des formes et à
des niveaux différents, la relation entre gestion maîtrisée
de l'environnement et gestion maîtrisée du développement
est finalement aussi forte au Nord qu'au Sud.
Au Nord comme au Sud, les
propositions de «développement soutenable" passent par l'abandon
de conceptions qui associent le développement à la seule
logique économique, mesurée en termes de croissance de la
production matérielle et d'investissements productifs.
3. De nouveaux rapports
Nord-Sud sont Indispensables pour faire avancer la maîtrise conjointe
du développement et de l'environnement.
Les coûts humains
et les dégâts sur l'environnement qui ont permis aux Etats
du Nord de s'assurer une position dominante dans l'économie mondiale
en font les responsables majeurs de la crise mondiale de l'environnement.
Pourtant, les intérêts liés aux modèles de production
et de consommation les plus prédateurs prétendent que les
choix les plus urgents peuvent être différés au Nord
si le développement au Sud est sévèrement bridé.
Il nous paraît évident
que dans un monde à la fois unifié et fortement polarisé,
l'état présent des relations Nord-Sud ne permet pas de maîtriser
la relation entre environnement et développement.
Il importe d'abord de souligner
qu'il existe des marges de manuvre considérables pour un développement
matériel écologiquement soutenable. Mais la participation
de la totalité du genre humain au développement soutenable
implique d'importants transferts technologiques et financiers en faveur
du Sud, transferts intégrés dans un projet politique global
fondé sur la révision des rapports Nord-Sud. Ce projet s'exprime
déjà dans la coopération entre les forces sociales
des pays développés qui remettent en cause le développement
du Nord, et les forces sociales du Sud déjà conscientes qu'il
faut éviter la débâcle de l'environnement au Sud.
Les pays du Sud accepteront
de prendre leur part de la défense commune de notre environnement,
notre patrimoine commun, encore faut-il que le Nord fasse la preuve qu'il
place lui aussi l'environnement avant ses propres intérêts
de privilégié. Il doit alors prendre en charge (à
titre de compensation pour les dégradations qu'il a seul commises)
le financement du développement soutenable et de nouvelles formes
d'intervention dans le milieu naturel dans le monde entier. Ce financement
pourra être assuré par des crédits additionnels et
par la taxation des pratiques préjudiciables. Il nécessite
l'annulation de la dette du Tiers-monde, dont la poursuite des recouvrements
intensifie sans cesse les niveaux de prélèvements sur les
ressources naturelles.
4. La maîtrise de
la relation environnement-développement implique une gestion planétaire.
L'environnement qui nous préoccupe est celui des populations humaines
c'est un environnement fortement structuré par la dynamique propre
et par l'action volontaire ou involontaire, directe ou indirecte, de l'homme
et des sociétés humaines.
Les problèmes se
posent aux divers niveaux d'organisation biologiques et sociaux, aux différentes
échelles d'espace et de temps. Il s'agit de concilier le mieux être
qualitatif et le mieux vivre économique, de chercher à détecter
et à écarter les menaces qui pèsent sur les sociétés
humaines et sur la planète.
L'établissement d'un
nouveau système de règles de vie est, pour le genre humain,
une des tâches les plus difficiles. Difficile à l'échelle
nationale, elle est particulièrement ardue à l'échelle
mondiale. D'autant plus que les organisations internationales sont sous
contrôle des Etats du Nord. Il nécessite la création
d'institutions capables d'élaborer des textes respectant les intérêts
du Nord et du Sud, capables d'imposer leur loi aux Etats, capables de leur
faire abandonner enfin une partie de leur souveraineté face aux
impératifs environne mentaux. Sans contrôle démocratique
international, nous courrons le risque de voir se dégrader encore
plus la situation ou de sombrer dans un éco-fascisme technocratique.
Nous pensons qu'il faudra
consolider des contre-pouvoirs en renforçant les sociétés
civiles, accroître le poids politique qui ne s'exprime pas dans le
statut juridique qui leur est attribué en droit international. la
démocratie laissant toute leur place aux sociétés
civiles pourra seule servir de contrepoids à la fois à l'Etat
et au marché. Le marché n'est pas capable de réguler
«spontanément» l'accès au patrimoine commun et
intergénérationnel de l'humanité. Encadré par
des normes, rééquilibré par des taxes, le marché
permet néanmoins aux sociétés d'atteindre de manière
décentralisée des buts communs.
Un objectif de Rio porte
sur l'allocation et la régulation des droits d'accès aux
ressources de la planète, (y compris sa capacité d'auto-régénération),
l'encouragement aux pratiques écologiquement soutenables, le recul
des pratiques nuisibles. Le dosage entre taxes, subventions et marché
un des enjeux du débat, à Rio et dans les différents
pays après Rio. Nous affirmons que l'allocation des droits sur les
ressources communes de la planète ne peut se faire sur la base de
«droits acquis à polluer» (par exemple, par réduction
d'un même facteur de pollutions de chaque pays). Cette définition
des normes d'accès aux ressources est la plus équitable.
Elle ne sera toutefois pas suffisante si les peuples n'ont pas les moyens
d'en tirer parti efficacement, ce qui pose à nouveau la question
du financement du développement soutenable.
5. Une conscience universelle
est à construire.
Elle nécessite le
travail commun des associations et des scientifiques dans la consolidation
des contre-pouvoirs. Seule la formation d'une conscience universelles et
d'une opinion publique mondiale se prononçant sur ce qu'il est souhaitable
et raisonnable d'interdire et de promouvoir peut garantir une quelconque
efficacité aux conclusions des diplomates. Dans le processus de
formation de cette opinion publique mondiale, les associations et les ONG
ont un rôle décisif. De par les habitudes de volontariat,
de partenariat, elles peuvent s'affranchir des groupes de pression économiques,
des intérêts particuliers, des conflits d'intérêts
entre nations. C'est de ces débats que peut émerger un consensus
sur les défis posés à l'humanité et les moyens
d'y répondre. Telle est leur éminente responsabilité.
Les connaissances scientifiques
progressent tous les jours et, à tout moment, de nouvelles découvertes,
de nouvelles façons de penser remettent en cause notre vision des
relations entre l'homme et son environnement. Cette évolution constante
ne remet pas en cause la nécessité de fonder l'approche en
matière d'environnement et de développement sur une démarche
scientifique. La mise en uvre de découvertes, des possibilités
et des modes de pensées produits par la recherche scientifique,
l'utilisation des méthodes d'évaluation et la réflexion
critique propre à la démarche scientifique sont des atouts
majeurs d'une nouvelle approche. Cependant, le travail des scientifiques
doit être plus directement relié à une demande social,
une nécessité particulièrement évidente dans
le domaine de l'environnement. Ils peuvent en toute indépendance
y chercher des interrogations et des terrains de vérifications.
Les associations et les ONG peuvent jouer un rôle essentiel dans
l'explicitation de cette demande sociale, en organisant des interfaces
et en élaborant des appels d'offres qui seront adressés ainsi
par la «société civile» à la communauté
scientifique.
Le rôle de la science
dans l'élaboration des politiques est considérable. Pour
autant, ce n'est pas à la science, pas plus qu'aux intérêts
économiques de définir des normes et des réglementations.
Celles-ci doivent résulter d'un débat démocratique
ouvert et public. Ce débat nécessite un approfondissement
et un élargissement, évitant toute exclusion et tout monopole
de la culture scientifique, de la culture et de la formation technique,
des capacités d'expertise. Sans un accès des peuples et des
Etats du Sud au droit à une connaissance scientifique et à
l'expertise technique, les questions posées à la communauté
scientifique ne produiront que des réponses unilatérales.
6. La cohérence
entre développement, environnement et démocratie ne peut
résulter que de la volonté politique de les relier et de
leur donne un sens.
Cette cohérence implique
une définition des priorités du développement et des
moyens de les mettre en uvre ainsi qu'une définition des politiques
de l'environnement compatibles avec ces objectifs. Elle implique surtout
la volonté d'approfondir la démocratie dans les choix politiques
et dans les conséquences du développement.
Trop souvent, tant en matière
de développement que d'environnement, les voies non démocratiques
sont créditées d'une plus grande efficacité même
si elles justifient les pires excès de pouvoir.
Il s'agit là d'une
vision à courte vue qui privilégie l'illusion des réponses
à court terme et qui s'est toujours révélée
catastrophique à la longue. Seules aujourd'hui les démarches
démocratiques permettent d'assurer la participation la plus large
aux décisions et aux mesures nécessaires pour garantir les
libertés, lutter contre les inégalités sociales et
assurer la préservation de la planète.
Cette volonté peut
agir aux différents niveaux de pouvoirs. La démocratie dans
lentreprise faciliterait des formes de production non polluantes et garantirait
les droits des travailleurs. La démocratie locale sappuierait sur
la participation directe et sur le respect des écosystèmes.
La démocratie nationale mettrait en uvre les politiques de répartition
entre les groupes sociaux et le contrôle des choix politiques, notamment
en matière énergétique et industrielle. La démocratie
dans les grandes régions organiserait le droit daccès aux
ressources sur la base des solidarités géopolitiques et culturelles.
7- La démocratie
internationale reste largement à inventer.
La démocratie internationale
ne peut saccommoder de la perpétuation, de laggravation des rapports
inégalitaires dans le système économique international.
Les orientations qui se dégagent dans les grandes négociations
internationales sont inquiétantes comme celles qui se sont ouvertes
sur le commerce international au GATT, sur la crise de la dette et son
traitement proposé dans les plans dajustement structurel de la
Banque Mondiale, sur le financement du développement.
La démocratie internationale
nécessite la circulation la plus large possible de toutes les informations
disponibles. Le pouvoir dun individu sur un autre, dune élite
sur la masse, du Nord sur le « Sud » prend sa source dans la
possession unilatérale dinformations historiques, sociales, économiques,
techniques. Nous devons exiger la levée des secrets qui relèvent
de lintérêt public et dassurer leur diffusion internationale.
Lurgence de la promotion
dune démocratie internationale est encore avivée par les
défis de la dégradation de lenvironnement. Lapprofondissement
des droit de le personne et des droits des peuples doit être la référence
pour une progression du droit international. Laccès aux ressources
naturelles doit être délimité sans être inféodé
aux intérêts des grands groupes financiers et à la
volonté de puissance de certains Etats, grands ou petits. Les moyens
dapplication des décisions prises et le contrôle des instruments
qui en résultent devraient être pris en charge par toute lhumanité.
Lenjeu est, en définitive,
celui du passage, à partir du dilemme environnement et développement,
dune planète des grands féodaux et des seigneurs de la guerre
à une planète démocratique.
Juin 1992 |